Anne Berest et Pauline Baer de Perignon : "Mettre de la lumière sur les non-dits, cela allège le passé"

Chacune a enquêté sur son histoire familiale brisée par le nazisme pour en tirer un livre palpitant. De leur voyage dans le passé, les deux auteures reviennent plus sereines. Échange entre deux passeuses de mémoire.

Avec La Carte postale, Anne Berest signe un roman qui traverse tout le XXe siècle (1). Une nuit de 1919, une famille juive fuit Moscou avec un bébé : c’est Myriam, la grand-mère de l’auteure. Le livre bascule ensuite dans les tréfonds de l’histoire puisque, hormis Myriam, toute la famille – ses parents, Ephraïm et Emma, sa sœur, Noémie, et son frère, Jacques – est déportée. À partir d’une carte postale reçue en 2003, Anne Berest retrace ce destin avec un talent aigu et sûr, un suspense de polar et des accents d’épopée romanesque, historique, intime et troublante.

Non sans points communs avec le récit mené par Pauline Baer de Perignon dans La Collection disparue (2). Ici, l’écrivaine mène une enquête autour de la magistrale collection d’art de son arrière-grand-père, Jules Strauss. Elle sonde les profondeurs des silences familiaux et explore l’ampleur des spoliations pendant la Seconde Guerre mondiale. Un autre regard sur le passé, aux entrelacs voisins. L’occasion d’entendre ces deux amies sur la notion de transmission.

En vidéo, l’interview d’Anne Berest au Festival de Cannes

Madame Figaro. – Comment résumeriez-vous chacune votre livre ?
Anne Berest.
– Le mien est, d’une certaine façon, un roman vrai où j’enquête à partir d’une carte postale anonyme qu’a reçue ma mère, sur laquelle il y avait seulement les quatre prénoms de ses ancêtres. Cette carte postale est apparue dans sa boîte aux lettres soixante-dix ans après leur disparition dans les camps de la mort. Je cherche à savoir, d’une part, qui a envoyé la carte postale, et, d’autre part, qui étaient ces gens. C’est une épopée familiale qui commence en 1919, à Moscou. On traverse la Lettonie, puis la Palestine, jusqu’à l’arrivée en France à la fin des années 1920.
Pauline Baer De Perignon. – De mon côté, je raconte l’histoire de mon arrière-grand-père, Jules Strauss, mort en 1943, qui était un grand collectionneur d’art. En même temps, je fais des recherches sur sa collection, qui avait complètement disparu, dont il ne restait pas un seul objet. C’est à la fois une enquête sur l’histoire de ma famille, sur mes origines et sur des tableaux spoliés par les Nazis.

Comment cette recherche a commencé ?
A. B. – Par un événement dans la cour de récréation de ma fille, qui a ensuite demandé à ma mère si nous étions juifs. Quand ma mère lui a répondu oui, ma fille a dit qu’elle était très embêtée, parce qu’on n’aimait pas trop les juifs à l’école. Cela a créé un choc en moi. Et au lieu de lui demander de me raconter les circonstances exactes de ce qui s’était passé dans la cour de récréation, j’ai fait ce qu’on appelle en psychanalyse un refus d’obstacle. Au lieu de parler à ma fille, l’image de cette carte postale m’est revenue en tête, et je suis devenue obsédée à l’idée de retrouver son auteur.
P. B. – Pour moi, l’incident déclencheur fut la rencontre, dans un concert de musique brésilienne, avec un cousin que je n’avais pas vu depuis trente ans.

Comment se retrouve-t-on à écrire sur des recherches familiales imbriquées dans l’histoire ? C’est une épopée personnelle d’écrire des romans pareils…
A. B. – Ce qui est étrange, c’est que je n’ai pas songé tout de suite que c’était là un possible roman. J’ai d’abord vécu cette aventure avec ma mère. Ce n’est qu’au bout de quelques semaines que je me suis dit : «Il y a quand même matière à écrire un livre…»
P. B. – C’est une enquête que tu mènes depuis combien de temps ?
A. B. – Trois ans.
P. B. – Tu as beaucoup avancé en trois ans. Et la visite aux Forges, en Normandie, c’était quand ? C’est un peu romancé ?
A. B. – C’est un condensé de beaucoup de rendez-vous sur dix ans. Ma mère allait là-bas, avec sa sœur. J’y suis allée moi aussi…
P. B. – Je comprends, c’est tellement romanesque. La scène du piano, c’est fou. Ma grand-tante Gunzburg m’a raconté qu’après la guerre, elle s’est retrouvée à dîner chez des gens où elle a reconnu des objets qui appartenaient à sa famille. Elle n’a rien dit, elle est partie…

Comment surmonte-t-on l’envahissement personnel de ces enquêtes ?
A. B. – Nous ne savions pas, Pauline comme moi, si nous allions arriver au bout de nos recherches. Et pourtant, je crois que nous avons toujours eu une foi, une croyance en l’idée que quelqu’un ou quelque chose nous attendait.
P. B . – Oui, j’en étais convaincue aussi. L’intuition, l’énergie, la curiosité fonctionnent beaucoup – je n’ai jamais trouvé autant de choses de ma vie…
A. B. – Et c’est comme s’il y avait un rapport soudain magique au monde, on a l’impression que, comme dans les contes de fées, la forêt se penche…
P. B. – … que le chemin apparaît…
A. B. – … et que tous les éléments s’organisent pour que l’on puisse avancer.

Vous avez été très pugnaces…
A. B. – J’avais cette chose obsessionnelle que je n’ai comprise qu’à la fin du livre. Au fond, j’ai travaillé à la résolution, sur quatre générations, d’un rapport à l’antisémitisme. Avec cette phrase que tu dis dans ton livre, Pauline, et que l’on m’a dite aussi, c’est que lorsqu’on fait ce travail sur l’arbre généalogique, d’une certaine façon, on guérit trois générations avant et trois générations après.

Qu’est-ce que ces recherches et cette écriture vous ont appris sur vous ?
P. B. – Il y a quand même un truc assez joyeux, c’est de se dire qu’on peut arriver à retrouver la vérité. Mettre de la lumière sur les choses, sur ce flou, ce côté sombre, ces non-dits, cela allège le passé. On peut rendre hommage et, enfin, connaître une famille dont on ignorait tout.
A. B. – J’ai ressenti exactement la même chose. On fait connaissance.
P. B. – On est fasciné. On a envie de les connaître mieux, c’est un peu frustrant, et cela a des limites. On retrouve des bribes de choses, et on s’imagine la personne. Tu vas voir, Anne, c’est maintenant que cela devient génial, les gens vont apparaître… J’ai compris pourquoi j’avais écrit ce livre avec tous les petits messages que j’ai reçus après sa parution.

Cela n’en finit jamais alors…
P. B. – On devient obsédé par ces moments où le passé et le présent se rejoignent. On se demande à travers quelles mains tel objet est passé… On a envie de trouver des correspondances entre les choses.

Anne, vous parlez beaucoup de correspondances, de coïncidences…
A. B. – J’en ai vécu un certain nombre : cette rue où j’habite, j’ai découvert que mon grand-oncle habitait juste en face ; je suis allée dans le même lycée que ma grand-mère… Ou la coïncidence avec Noémie, cette jeune fille morte à 19 ans, qui avait commencé à écrire un roman. Au cours de l’enquête, je retrouve son roman et je comprends que l’héroïne s’appelle Anne… Là, je me suis demandé si je ne devenais pas folle.

À écouter : le podcast de la rédaction

Vous avez marché sur des secrets de famille, des non-dits. C’est presque une bataille ?
P. B. – Quand j’ai vu le résultat pour toi, je me suis dit «C’est incroyablement courageux, et c’est fou l’histoire de sa famille.» Je n’ai pas du tout le sentiment que la mienne était si…
A. B. – Si, c’était très courageux aussi.
P. B. – Ah bon ? J’ai le sentiment que ce n’était pas si dur comme histoire familiale. Il n’y a pas eu beaucoup de déportés… Mais c’est vrai, j’ai gardé ce côté «on atténue, ce n’est pas très grave». La déportation est quand même plus grave que la spoliation.
A. B. – J’entends ce que tu dis, mais il n’y a pas d’échelle de valeurs.
P. B. – J’étais frappée par le fait d’aller fouiller au Lutetia, quand on ne sait pas si les déportés vont revenir, quand on les attend pendant quatre ans… Pour reconstituer tout cela, tu as beaucoup lu sur la période ?
A. B. – Énormément. Je me suis posé la question des scènes d’Auschwitz : est-ce que je restais à la porte ou est-ce que je rentrais dans le camp ? Les témoins disent que ces scènes sont indicibles. J’ai résolu cette question par deux choses : le film Le Fils de Saul, qui s’était permis la reconstitution des camps ; et le fait qu’en cours d’écriture, des témoins importants sont morts – Simone Veil, Marceline Loridan-Ivens, des spécialistes comme Claude Lanzmann. Je me suis dit : «Si nous, les petites-filles de Simone et de Marceline, on ne reprend pas à notre façon le récit, ce sera terminé.» Ce chemin-là m’a autorisé à dire les camps.

« Grâce à elle, j’ai gagné 20 ans »

Ces recherches vous ont-elles éclairées, l’une comme l’autre, sur le fait d’être juif, hier et aujourd’hui ?
A. B. – On se pose les mêmes questions toutes les deux. Dans le livre, je me demande souvent : «Qu’est-ce que c’est qu’être juif ?»
P. B. – Exactement. Cette question revient toujours. Moi, c’est compliqué, mon père n’était déjà pas religieux ni croyant, mon grand-père non plus, mon arrière-grand-père non plus. Même en 1871, ils n’étaient ni pratiquants ni croyants…
A. B. – En fait, cela pose la question de la transmission. Il faut que nous-mêmes arrivions à résoudre un certain nombre de questions pour pouvoir transmettre à nos enfants. Peut-être que l’on transmet des questions et pas des réponses.

Quelles ont été les conséquences de cette écriture sur vos proches ?
P. B. – Anne, est-ce que la sortie du livre ne te fait pas un peu peur ?
A. B. – Oui, j’ai peur. Ma mère a déjà reçu une lettre anonyme. Mais j’ai aussi la joie de partager ce livre avec elle. De l’avoir écrit grâce à elle, de l’associer à des conférences et à des signatures en librairies que nous ferons ensemble.
P. B. – Tu te rends compte comme c’est émouvant pour elle, d’avoir passé le flambeau à sa fille ?
A. B. – Tout à fait.
P. B. – Cela allège son fardeau.
A. B. – Avec l’enquête qu’elle avait déjà menée, j’ai gagné vingt ans. Ce que tu commences là, elle l’a fait pendant vingt ans…
P. B. – J’espère que ma fille continuera.

Il y a eu des conséquences. Pauline, vous avez obtenu la restitution d’un tableau…
P. B. – Oui. C’était en janvier, cette année. Soixante-dix ans après avoir quitté l’appartement de mon arrière-grand-père, le camion est arrivé d’Allemagne avec le tableau. Les transporteurs parlaient allemand. C’était assez troublant…
A. B. – Dans ton livre, il y a une scène que tu racontes, et où j’étais là. Quand tu te trompes d’ambassadeur…
P. B. – Ah oui, ce dîner ! Cela durait des heures – les descendants de la Shoah n’ont pas mérité de s’ennuyer à ce point – et, avec Anne, on s’envoyait des messages. Je devais récupérer ce tableau, et ma dernière chance c’était de voir l’ambassadeur d’Allemagne en France. Donc, j’ai accosté un monsieur qui m’a écoutée avant de dire «Je ne suis pas l’ambassadeur. Il vient juste de partir.»
A. B. – C’était hilarant, on a vu Pauline courir…
P. B. – J’ai rattrapé l’ambassadeur dans l’ascenseur. Il m’a écoutée, aidée, tout le monde m’a aidée, et, après trois ans de démarches, on a récupéré le tableau, qui était suspendu au mur d’un musée. À un moment, il faut y aller. Comme Anne qui se met debout sur le capot de sa voiture et qui va sonner chez les voisins – ça, c’est ma limite. Tu vas sonner chez des gens ?
A. B. – En fait, dans les villages français, les générations suivantes sont restées et la mémoire de la guerre est encore très vive. Les souvenirs directs sont encore là.

Anne, creuser tous ces silences et ces secrets familiaux, c’est la trame de tout ce que vous écrivez.
A. B. – Oui, j’ai la sensation que, dans les familles, le silence finit par dessiner comme une forme. Et quand on apprend ce secret dans notre famille, on reconnaît la forme, comme si on l’avait toujours su.
P. B. – Comme mettre un mot sur un sentiment de malaise un peu diffus. D’ailleurs, c’est plus facile de raconter quelque chose d’intime quand il s’agit de sa propre famille.
A. B. – J’ai besoin de passer par l’histoire de ma famille pour raconter l’histoire. C’est ce qui me plaît. De la même façon, dans Gabriële, je racontais, avec ma sœur Claire, une période de l’histoire de l’art. Pour le prochain, j’ai envie de m’intéresser à l’histoire de la famille de mon père.
P. B. – Mais oui ! Ce n’est pas parce qu’ils sont bretons que ce n’est pas intéressant.
A. B. – Exactement.

(1) «La Carte postale», d’Anne Berest, Éditions Grasset.

(2) «La Collection disparue», de Pauline Baer de Perignon, Éditions Stock.

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