« Casse-toi pauv’con », « emmerder », « mangez vos morts »… : les politiques de plus en plus grossiers ?

Spécialiste des tournures de phrases alambiquées, Emmanuel Macron est aussi un adepte du langage familier. Tout comme Gérald Darmanin, Marlène Schiappa ou encore François Ruffin. Une tendance au « parler vrai » qui a connu une accélération avec Nicolas Sarkozy. Gala.fr s’interroge sur le changement de réthorique de nos hommes et femmes politique.

« J’ai très envie de les emmerder« . Avec cette petite phrase prononcée dans une interview au Parisien au début de l’année 2022, Emmanuel Macron avait provoqué scandale et indignation au sein de la classe politique. La polémique avait même traversé nos frontières. D’El Pais au Washington Post en passant par la presse suisse et allemande, tous y sont allés de leurs commentaires. Édouard Philippe avait admis que le président s’était exprimé de « façon familière » mais que « tout le monde avait compris ce qu’il voulait dire« . Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron a recours à cette formule. En 2017, devant la Fédération nationale des chasseurs, il disait déjà « il faut laisser respirer les gens, arrêter d’emmerder les Français ». Rebelote en 2018, alors que le débat porte sur un durcissement ou non de la loi Evin. Mais, rendons à César, ce qui est à César : l’auteur de l’expression originale est Georges Pompidou. Mais elle n’avait pas été dite en public mais adressée à Jacques Chirac à Matignon.

Emmanuel Macron est un adepte des expressions chocs et du langage familier. Comme les ministres qui l’entourent : Marlène Schiappa, pour défendre la loi séparatisme, avait assuré qu’il n’était pas question “d’interdire les plans à trois”. Gérald Darmanin, adepte du langage relâché, lâche qu’il ne veut pas “légaliser cette merde” en parlant du cannabis où n’hésite pas à parler de “gens qui déconnent”. On se rappelle aussi du “costard”, du “pognon de dingue” ou encore du “foutre le bordel” de l’actuel président de la République.

“François Mitterrand ne se serait jamais permis ça”

Un gros mot va donner plus de force par rapport à un discours plus rhétorique ou ampoulé d’autrefois. Derrière le langage, se cache la notion d’ethos, c’est-à-dire l’image que l’on veut se donner”, décrypte Anne-Marie Paillet, maître de conférences de l’École normale supérieure. Emmanuel Macron a fait du langage familier (et non pas grossier), sa marque de fabrique, avec la volonté de paraître “plus proche du peuple”. Pour Arnaud Mercier, professeur en Information-Communication à l’université Paris-Panthéon-Assas, il est “dans la construction d’un personnage, il est dans la retenue, il fait attention à son image, mais en même temps, il fait une petite note d’écart pour marquer le coup. On peut le soupçonner d’être dans la stratégie de marketing de l’encart de langage”. Le chercheur développe : “Dans cette stratégie-là, l’idée est de vouloir paraître sincère, de parler comme les mots viennent, plutôt que d’apparaître comme étant dans l’excès d’auto-contrôle, dans la langue de bois ou une langue aseptisée. »

Voilà plusieurs années que la parole des hommes et des femmes politiques a quitté le territoire de l’éloquence traditionnelle. Le spécialiste de la communication estime que ce n’est pas un phénomène inhérent à la classe politique, mais une tendance de notre société qui s’illustre par une volonté d’aller à “contre-courant de l’ancienne tendance civilisationnelle qui consistait à être toujours dans l’auto-contrôle”. Cette tendance se traduit par un “relâchement du contrôle des mœurs dans la manière de s’habiller et dans la manière de parler. On tolère beaucoup plus un mixte entre un ton beaucoup plus soutenu et un ton familier”. Les hommes politiques en sont une illustration parmi d’autres.C’est un effet générationnel. François Mitterrand ne se serait jamais permis ça. Jacques Chirac se lançait dans des formules abracadabrantesques, mais il était toujours dans la réserve alors que dans le privé, on le sait, il jurait comme un charretier.

De la langue de bois au “parler vrai”

C’est sans doute, Nicolas Sarkozy qui a marqué le changement de style dans le langage politique. L’ancien président multipliait les fautes de français, il était fâché avec les négations, usait de gros mots, tutoyait à tout-va, mangeait les mots. Nicolas Sarkozy était loin de la rhétorique pointue de Valéry Giscard d’Estaing, il n’a pas le verbe haut de François Mitterrand. En revanche, l’ancien avocat est un tribun hors pair capable de jouer sur plusieurs registres de langue et d’emprunter à l’autre des éléments qui ne sont pas les siens pour jouer l’homme de la rue. Anne-Marie Paillet nous explique que cette “volonté de vouloir paraître plus proche du peuple peut être très dangereuse”. Et cela a effectivement joué des tours à Nicolas Sarkozy. Son désormais célèbre “casse-toi pauv’con” était un dérapage non contrôlé qui “a envoyé un message de mépris”. Certes, il a été immortalisé dans un moment où il n’avait pas conscience d’être filmé, mais il a laissé des traces. Et c’est indéniable que la façon de parler de l’ancien président a définitivement changé la donne.

Progressivement, on est passé de la langue de bois aux gros mots, du verbe haut au parler vrai. Ce n’est pas forcément ‘parler comme tout le monde’« , explique Arnaud Mercier citant comme exemple Jean-Marie Le Pen qui “a surjoué l’homme proche du peuple, mais qui truffait ses discours de citation latine”. Il fait une distinction entre le langage simple et un parlé cru. “D’un côté, on fait attention à être compris de tout le monde, de l’autre, on se met en scène en parlant sans contrôle ou en faisant semblant d’être sans contrôle”.

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Culture clash

Cette stratégie se retrouve dans tous les bords politiques. Du président Emmanuel Macron aux rangs de la France Insoumise dont beaucoup des nouveaux élus viennent du monde étudiant ou militant. David Guiraud déclarait d’ailleurs dans les colonnes du Figaro : C’est un vrai truc de bourgeois que de croire que parler bien, c’est utiliser de grands mots compliqués. Alors, pour ne pas faire bourgeois, on relâche le langage. Anne-Marie Paillet le confirme, mais prévient également : “Le langage familier envahit le discours politique de manière générale, mais ce qu’il faut comprendre : est-ce qu’on donne une image juste et ajustée”. En gros : il faut apprendre à concilier le langage et la personnalité qui se tient derrière. Dans le cas d’Emmanuel Macron, son langage familier est souvent perçu comme du mépris, de l’arrogance. Alors que Jean-Luc Mélenchon ou François Ruffin parviennent à “s’exprimer comme le peuple, à hauteur du peuple” tout en sachant “tenir une rhétorique”, juge Arnaud Mercier.

Pour le professeur, “les hommes politiques comme le reste de la société sont dans un contexte où ils revendiquent le droit de s’exprimer comme bons leur semble, à se revendiquer – et cela peut devenir l’objet d’un marketing – comme spontané”. Et s’il y a un espace où ils peuvent donner libre cours à la spontanéité, ce sont bien les réseaux sociaux. La parole est plus libérée, les invectives et les clashs pleuvent plus rapidement. “Le contrat n’est pas le même qu’à l’Assemblée nationale ou à la télévision où il y a des règles à respecter”. Quitte à aller trop loin ? La députée Danièle Obono avait choqué en utilisant la formule mangez vos mortsen voulant pointer du doigt “ceux qui instrumentalisent la lutte des femmes en Iran”. La France Insoumise défendra la députée avançant qu’il ne s’agissait pas d’une insulte “pour notre génération”. Là aussi, on retrouve une stratégie politique. À l’ère des réseaux sociaux, Anne-Marie Paillet considère qu’il y a “cette volonté à toujours vouloir toucher un public plus jeune avec ce langage plus relâché. Et d’ajouter, “c’est certain qu’il y a une influence de ce langage des réseaux sociaux sur le langage plus académique des politiques”. Reste à savoir si dans le futur, on pourra voir un président qui jure ? Impossible pour Arnaud Mercier : “Aller très loin dans la provocation verbale pour être visible, afficher la radicalité de son opposition à ses adversaires ou un système politique et autre, c’est une chose. Mais une fois au pouvoir, vous êtes dans la retenue. Un président qui jure, c’est impossible, car la fonction demande de la hauteur”.

Crédits photos : Stephane Lemouton / Bestimage

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