Ce que les femmes sans pitié de "Squid Game" disent de la société coréenne

Entre une réfugiée nord-coréenne et une manipulatrice prête à tout pour survivre, les personnages féminins de la série Squid Game, qui a battu des records d’audience sur Netflix, peuvent sembler caricaturaux. Mais ils reflètent les mutations d’une société qui remet la place des femmes en question.

C’est d’abord dans la rue que commence la violence : à Séoul, au détour d’une ruelle ou dans une station de métro, des hommes et femmes de tous âges, criblés de dettes et acculés par la misère, se voient proposer de participer à un jeu mystérieux. Le principe : dans une enclave aux jolies couleurs de parc d’attraction, ils doivent participer à des jeux d’enfants («Un, deux, trois, soleil», un concours de billes ou le plus local «dalgona», qui consiste à découper des formes naïves dans un biscuit sucré). Une cour de récré géante dans laquelle les perdants sont progressivement mis à mort. Et où une petite fortune attend l’unique gagnant. Tel est le pitch de la série phénomène Squid Game, diffusée sur Netflix depuis le 17 septembre.

Mais au-delà du thriller à rebondissements ultraviolents, la série créée par Hwang Dong-hyeok constitue le reflet d’une société coréenne dont les inégalités économiques et sociales n’ont fait que renforcer un individualisme sans pitié. Une société sous tension, où la position des femmes, entre hausse des divorces, baisse de la fécondité, arrivée en masse sur le marché du travail et indépendance chèrement payée, ne fait qu’évoluer.

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En apparence, la série de Hwang Dong-hyuk, devenue la plus regardée sur Netflix, a le mérite de mettre hommes et femmes sur un pied d’égalité : tous s’y font «allègrement» massacrer, la caméra filmant sans distinction de genre leurs corps mutilés. Pourtant, Squid Game reflète les coutumes d’une société au sexisme bien ancré, où les femmes sont toujours à l’arrière-plan : lors des jeux imposés aux participants, on rechigne par exemple à faire équipe avec elles en raison de leur supposée faiblesse physique. «Dans la tradition coréenne, les femmes ont une place socialement subalterne et doivent se sacrifier pour leurs familles, explique Antoine Coppola, professeur à l’université Sungkyunkwan de Séoul, réalisateur et auteur de livres sur le cinéma coréen. Mais cela n’empêche pas qu’elles jouent, « derrière » « leurs » hommes, un rôle parfois décisif.»

En vidéo, « Squid Game », la bande-annonce

Des archétypes sociaux

Elles sont deux, dans la série, sur laquelle l’intrigue va s’attarder plus particulièrement. La première, Kang Sae-byeok, vient tout juste de s’échapper de Corée du Nord. Jeune femme dure au cœur pur, elle doit apprendre, peu à peu, à faire confiance aux autres : «Disons-le, tous les personnages représentent des archétypes sociaux coréens, analyse Antoine Coppola. Celui-ci correspond à une certaine réalité : il y a près de 300.000 Nord-coréens réfugiés en Corée du Sud. Les problèmes d’intégration sociale de Sae-byeok, ses dettes envers des passeurs et sa famille sont aussi une réalité connue. Mais le personnage relève aussi du fantasme de la Nord-Coréenne érotique, forte tête et guerrière, voire espionne. C’est un personnage de fiction que l’on retrouve souvent dans le cinéma sud-coréen. Le choix d’un top-modèle (Jung Hoyeon, devenue star planétaire depuis la diffusion de la série, NDLR) pour interpréter le rôle souligne cet aspect.»

Jung Ho-yeon dans le rôle de Kang Sae-byeok, réfugiée Nord-coréenne, dans la série Squid Game.

Plus âgée, et aussi bavarde et agitée que Sae-byeok est calme et taiseuse, Han Mi-nyeon (interprétée par Kim Joo-Ryung) est l’autre joueuse sur laquelle la caméra va se concentrer, lui offrant même, comme le note Antoine Coppola, de longs monologues destinées à faire valoir sa cause. Mensonges (elle prétend être divorcée, mère célibataire, on ne sait pas trop), trahison, sexe et flatteries : Han Mi-nyeon ne recule devant rien pour sauver sa peau, usant d’un verbe haut, parfois vulgaire. Un personnage en apparence «hystérique» et indigne de confiance, en qui Antoine Coppola voit une représentation de «l’ajuma» : «La femme mariée, souvent critiquée pour son caractère acariâtre, son attrait pour l’argent et ses manigances pour manipuler les hommes afin d’assouvir ses ambitions de réussite sociale.»

Et le chercheur de préciser qu’en Corée, le personnage de Han Mi-nyeo s’est attiré les critiques de certaines associations de femmes, la jugeant caricaturale, passéiste, et dépassée. Mais pour lui, elle incarne une trajectoire importante dans la société locale : «Prises entre les rôles sociaux traditionnels et la misère noire imposée aux femmes durant la colonisation japonaise, entre 1910 et 1945, et les dictatures militaires très sexistes, de 1948 à1988, les ajumas se sont tracé une voie de la réussite à tout prix, aussi difficile pour elles que pour leur entourage.» Et qui les oblige, comme dans le jeu, à user de tous les stratagèmes pour survivre.

Kim Joo-ryoung, alias Han Mi-nyeo dans Squid Game.

Mères courages et ados désenchantées

Derrière elles, d’autres figures féminines, en apparence anecdotiques, représentent elles aussi des facettes importantes de la femme coréenne. A Séoul, pendant que leurs fils s’étripent entre des toboggans géants, deux femmes âgées survivent de maigres subsides, n’hésitant pas à se priver de nourriture et d’argent au profit de leurs rejetons bien-aimés. Lesquels n’ont pas fait grand-chose pour le mériter : «Nous sommes là dans un dogme de la tradition coréenne, explique Antoine Coppola : les personnes âgées y sont révérées. Mais en échange, elles ont un rôle social à tenir qui est celui de se sacrifier pour la famille. Cet aspect est historique et économique, il rappelle aux Coréens qu’ils reviennent de loin, d’un peuple de petits paysans asservis par leur élite, puis par les militaires japonais et enfin leurs propres militaires. Elles représentent, dans la série, la tradition de solidarité et d’autosuffisance humble des Coréens, le tout mis à mal par la compétitivité pour la réussite sociale moderne métaphorisée par le Squid Game.» Le chercheur note l’absence criante de maris à leurs côtés : «Une condamnation des hommes de l’ancienne génération qui ont laissé arriver cette situation mortifère». La seule figure de grand-père est, elle aussi, enfermée dans le jeu.

Lee You-mi et Jung Ho-yeon dans Squid Game.

A l’opposé du spectre démographique, une très jeune femme (interprétée par Li You-mi) participe elle aussi au Squid Game. Totalement détachée, nihiliste, elle incarne une nouvelle frange de la société coréenne : une génération qui, sous le terme «Hell Korea», employé sur Internet, dénonce un monde que la pression, le capitalisme et la compétition à outrance ont totalement vidé de sens. Selon des chiffres de l’OCDE, la Corée du sud détient le record mondial du taux de suicide. Il est la première cause de décès des 10-39 ans et s’élève même au chiffre effrayant de 51% chez les 20-29 ans. Et touche, depuis la pandémie, de plus en plus de jeunes femmes, au point que le gouvernement a classé celles âgées de 20 à 39 ans comme groupe à haut risque en ce qui concerne le suicide.

«Avec le délitement du rôle traditionnel des femmes et des protections qui allaient avec – le mariage, l’enfantement -, cette nouvelle génération de jeunes filles entre de plain-pied dans la jungle économique, sans repères ni soutiens (les soutiens familiaux vont traditionnellement d’abord aux fils), explique Antoine Coppola. De là, vient le fait qu’elles sont aussi victimes d’une sorte de double peine, l’exploitation de leur travail et de leur corps.» Les violences faites aux femmes (qui sont évoquées dans la série) sont fréquentes en Corée du Sud, mais encore peu quantifiables : «Cela semble complètement intégré à des rapports de force sociaux-économiques relevant du privé et dans lesquelles les femmes, surtout célibataires, sont en très mauvaise position. On parle de violence générationnelle en Corée, dans laquelle les aînés abusent des autres. Cela inclut les abus sexuels. Les associations de femmes voient une limite dans l’intervention gouvernementale, celle de la conservation au niveau légal de la violence domestique, et l’absence de soutien aux victimes qui se retrouvent, après avoir porté plainte, dans une grande précarité, voire rejetées socialement.»

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L’impact réduit de Me Too

En Corée, l’impact du mouvement Me Too, a été moindre que dans les pays occidentaux dont les fictions, désormais, s’efforcent de mettre les femmes au premier plan. Ainsi, elles restent les parentes pauvres de Squid Game. Mais elles reflètent les mutations sociales et économiques d’une société où leur place évolue. Aujourd’hui, comme le note Antoine Coppola, les Coréennes «sortent de plus en plus des rôles sociaux traditionnels que sont la jeune fille à marier, l’épouse et la mère.» A l’image de Kang Sae-byeok et Han Mi-nyeo, esquisses d’un monde en train de changer où les femmes, désormais, ne doivent compter que sur elles-mêmes. Pour tirer, enfin, leur épingle du jeu.

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