Charlotte Gainsbourg et Yvan Attal : "On n’a pas encore trouvé une manière paisible de travailler ensemble"

Charlotte Gainsbourg et Yvan Attal, vingt-huit ans de vie commune, font depuis toujours des films ensemble. Cette fois, ils entraînent leur fils, Ben, dans l’aventure des Choses humaines, d’après le roman de Karine Tuil, un film qui résonne avec l’actualité post-MeToo.

Séance photo studieuse pour les Attal-Gainsbourg. Tandis que le couple Charlotte et Yvan prend la pose, Ben, leur fils (24 ans aujourd’hui et dont la première figuration remonte à ses 4 ans dans Ma femme est une actrice, de son père), consulte son portable. Tous ont à cœur de défendre leur dernier film, Les Choses humaines, adapté du roman de Karine Tuil (prix Inter­allié et Goncourt des lycéens en 2019) et réalisé par Yvan.

Alexandre Farel (Ben Attal), brillant fils unique d’intellos parisiens (Charlotte Gainsbourg et Pierre Arditi), achève ses études à la prestigieuse université de Stanford. Il passe une soirée avec Mila (Suzanne Jouannet), fille d’une juive orthodoxe (Audrey Dana) et du nouveau compagnon de sa mère (Mathieu Kassovitz). Mais, au terme de la soirée, la jeune femme l’accuse de viol et, envers et contre tous, porte l’affaire en justice.

En vidéo, « Les Choses humaines », la bande-annonce

Après avoir multiplié les rencontres avec des juges, des policiers et des avocats, Yvan Attal, dans son film, s’attache au point de vue d’Alexandre, à celui de Mila, puis au procès. Effondrement des certitudes de chacun, brutalité du désir des hommes, banalisation des violences sexuelles…, le thriller moral impressionne. Quant au clan, il se dit quelques vérités et se chambre dans cet entretien croisé.

Madame Figaro. – Qui de vous trois a découvert le livre de Karine Tuil ?
Yvan Attal. – Moi. C’est comme ça que j’ai eu l’idée d’en faire un film. Cela dit, j’adorerais que ces deux-là viennent un jour me proposer quelque chose. Que Charlotte me dise : «Ce serait génial que tu adaptes ce roman parce que j’ai envie du rôle.»
Charlotte Gainsbourg. – Je n’ai jamais pensé, à la lecture d’un livre : « Je me vois dedans. » À part Le Journal d’Anne Frank, mais il est trop tard. Ma mère me répétait que j’aurais dû jouer Anne Frank. L’idée m’a, d’ailleurs, longtemps trotté dans la tête…

Yvan, quand avez-vous projeté Charlotte et Ben dans les personnages des Choses humaines ?
Yvan. – Tout de suite ! J’adore travailler avec eux. Le roman – qui pose la question de savoir s’il y a toujours une seule vérité, ce que je ne crois pas – m’a bouleversé. Je me suis identifié à tous les personnages. Tous. Et puis, dans la vie, j’ai un garçon et deux filles. Il y avait aussi ces sujets qui tournaient autour du thème principal et racontaient le monde d’aujourd’hui.

Vous songez au mal que peuvent causer les réseaux sociaux ?
Yvan. – Oui, je pensais la peine de mort abolie en France, mais on tue encore des gens sur la place publique puisqu’on les condamne sur les réseaux sociaux, sans même savoir s’ils sont coupables ou non.

Vous y êtes, sur ces réseaux ?
Yvan. – Moi ? Sur rien.
Charlotte. – Je me suis mise à Instagram, un peu par obligation. Ma maison de disques m’expliquait que c’était bien de le faire. J’y ai pris goût, ça m’a amusée, j’aime la photo. Mais ces réseaux peuvent engendrer de la souffrance, même si je n’en ai pas encore souffert. Les jeunes gens se voient parfois retourner contre eux ce qu’ils y ont posté. J’aurais détesté qu’on me renvoie, adulte, des photos que j’aurais, par exemple, faites à 14 ans, âge où l’on est tout de même hypercentré sur soi.
Ben. – L’autre jour, j’avais une discussion politique avec des copains. Nos opinions divergeaient. Leurs sources d’information ? Des posts Instagram.

Charlotte, vous jouez une mère de famille et une féministe qui, au fur et à mesure que l’histoire avance, évolue…
Charlotte. – Je trouvais passionnant qu’elle change de camp, de point de vue, qu’elle renonce à tout ce à quoi elle a cru jusque-là, que, pendant le procès de son fils, elle ne soit plus qu’une mère. Il fallait de l’aplomb. Je me suis inspirée, sans chercher à les imiter, d’Élisabeth Badinter, de Laure Adler, de Natacha Polony…

Et vous, Ben, que redoutiez-vous ?
Ben. – Que ce rôle hypercomplexe ne me colle à la peau. Je ne voulais pas devenir «le violeur». Ma coach m’a montré, sur Internet, la vidéo d’un jeune homme accusé de viol. Je l’ai visionnée en boucle. J’avais envie de lui coller des gifles. Mais je lui ai emprunté de petites choses. Sinon, toujours avec ma coach, on a effectué un travail physique.

Charlotte, de quelle façon avez-vous travaillé avec eux ?
Charlotte. – Avec Ben, on a commencé par les scènes de tribunal. Ça m’a aidée. Voir son propre fils dans le box des accusés, c’était tellement dur, émouvant, qu’il devenait facile d’être une mère à l’écran. Et puis, il s’est mis au piano pendant six mois. C’était dément…
Yvan. – Il n’en joue pas, il a appris pour le film.
Charlotte. – Hyperexigeant, Yvan, lui, sait exactement ce qu’il veut. C’est génial, mais il est… direct. Même si je fais ce métier depuis longtemps, je reste très vulnérable sur un plateau, alors je me braque. On n’a pas encore trouvé une manière paisible de travailler ensemble. Ou peut-être qu’il s’agit d’un mode de fonctionnement…

Yvan. – Non, c’est moi qui ne suis pas paisible. C’est une telle angoisse de tourner… Je suis admiratif des gens qui adorent tout ce qu’ils font à la seconde.
Charlotte. – Je ne te demande pas d’être un Bisounours !
Yvan. – Je vis le tournage dans un doute permanent. Je veux bien faire et suis parfois très impatient. Quand vous montrez votre film au public, vous devez pouvoir en assumer tous les choix. Vous ne pouvez pas lui dire : « Ah, cette scène n’est pas formidable parce que, ce jour-là, je n’ai pas eu assez de temps. » Du coup, je ne suis pas toujours facile, je l’admets. Je ne mets pas toujours les formes, j’oublie ma femme, mon fils, je parle à des acteurs. Sauf qu’entre nous, c’est peut-être plus blessant.
Ben. – Il ne mâche pas ses mots mais je le sais passionné. S’il ne l’était pas, je m’inquiéterais de ce que je fais.

Il y a un côté Douze Hommes en colère dans votre film…
Yvan.– Sidney Lumet est l’un de mes cinéastes fétiches. La terreur des films de procès ? Se savoir enfermé dans un décor unique. Comment intéresser le spectateur ? On trouve les réponses en regardant les films des autres. Douze Hommes en colère, donc, mais aussi La Vérité, de Clouzot, ou Music Box, Kramer contre Kramer, le documentaire 10e Chambre, instants d’audience, de Depardon. Tous m’ont conforté dans l’idée qu’il ne fallait pas faire le malin avec la caméra mais, au contraire, rester sur les acteurs. Je suis allé au palais de justice assister à un procès pour viol : le silence, la tension qui régnaient m’ont tétanisé. On n’a pas d’autre choix que d’écouter.

Vos parents vous ont montré des films quand vous étiez enfant, Ben ?
Ben. – Avec ma mère, je voyais des films français et anglais. Avec mon père, j’ai «bouffé» du Scorsese, du Lumet, du Brian de Palma, du Clint Eastwood… Je suis un mordu de westerns. Quand ma mère faisait la grasse matinée, j’allais m’ouvrir dans la cuisine une boîte de beans (haricots blancs cuisinés, NDLR) pour pouvoir les manger au même moment que Terence Hill dans Mon nom est Personne.

Joe, 9 ans, Ben, 24 ans, et Alice Attal, 18 ans, ont gravi les marches du Festival de Cannes. (Le 7 juillet 2021.)

Tous trois ont assisté à la projection du documentaire « Jane par Charlotte ». (Cannes, le 7 juillet 2021.)

L’apparition de Ben, Joe et Alice Attal a suivi celle de Charlotte Gainsbourg et Jane Birkin. (Cannes, le 7 juillet 2021.)

Le trio s’est ainsi avancé main dans la main, et bras dessus bras dessous, sur la Croisette. (Cannes, le 7 juillet 2021.)

Et ceux de votre mère, vous les avez vus ?
Ben. – Pas L’Effrontée, j’ai honte…

Le film Les Choses humaines pose la question du consentement. Comment y éveille-t-on ses enfants ?
Charlotte. – On y a réfléchi dès qu’ils ont été petits, on en parlait tout le temps. Aujourd’hui, ils sont capables de comprendre.
Yvan. – Ben nous rappelait récemment qu’on avait eu une conversation à ce sujet quand il n’était même pas en âge d’avoir des relations sexuelles… La médiatisation des faits divers incite aux discussions, c’est l’occasion de débattre avec les enfants, on a si peur pour eux… Jo a 10 ans, on lui répète qu’elle a le droit de dire non. Qu’il faut qu’elle apprenne à dire non. Que son désir compte.
Ben. – Tu finis par entendre, ça rentre en toi.
Yvan. – J’aurais dû te dire beaucoup d’autres choses alors, j’ai loupé le coche ! (Rires.)
Ben. – Il te reste Jo…

Le film fait écho au mouvement MeToo ?
Ben. – Je suis très heureux que la parole des femmes se libère, que les choses bougent. Maintenant, c’est vrai, comme on le disait tout à l’heure, la place de certaines choses est dans un palais de justice et pas sur les réseaux sociaux. Les mots traquent longtemps.
Yvan. – Ces mouvements façonnent ta génération, et c’est très bien !

A écouter : le podcast de la rédaction

Ben, vous vouliez devenir acteur ?
Ben. – Bien sûr, même si c’était compliqué de l’avouer. J’en ai eu envie dès que j’ai vu mes parents «rentrer du boulot ». L’école, ce n’était pas mon truc. J’ai choisi la cuisine (Ben est chef, diplômé de l’école Ferrandi, NDLR). J’avais besoin de rigueur.
Yvan. – C’est fou qu’il le reconnaisse !
Ben. – J’en manquais vraiment.
Yvan et Charlotte. – Là, tu nous accables !
Charlotte (avec un sourire). – Nous étions très rigoureux.
Yvan. – C’est toi qui ne voulais pas entendre parler de quoi que ce soit venant de nous. Son chef, en cuisine, il l’appelle «Chef». Son père, il l’envoie bouler.
Ben. – Mais non !

Yvan, il paraît que vous êtes parfois plus dur avec Ben qu’avec les autres ?
Yvan. – Oui, notamment pour le casting de Mon chien stupide. Il adorait le roman de Fante. Je lui ai demandé de faire des essais. J’avais peur de l’engager. Peur pour lui. Ma directrice de casting m’a dit : «On a vu une vingtaine de jeunes gens, il est bien au-dessus du lot.» Je me suis rendu à l’évidence. Pour Les Choses humaines, je me rendais compte de l’importance du rôle… Mon désir a été plus fort que mes craintes.

Charlotte, vous avez dit que vous aimeriez que, dans ce métier, Ben se montre moins passif que vous…
Charlotte. – Au début, j’avais le sentiment de ne pas être vraiment actrice. Aujourd’hui, je m’en suis accommodée. Me dire que je ne suis pas «professionnelle» me va très bien. Et ce, dans tous les domaines : la chanson, la photo… Mais je regrette de ne pas avoir eu plus de détermination à son âge, de ne pas être davantage allée chercher les projets. Du coup, oui, j’adorerais qu’il ait ce courage-là. Qu’il n’attende pas que les autres soient convaincus pour lui…

Ben, ce film vous a-t-il donné confiance ?
Ben. – Il m’a donné envie de recommencer. Je suis curieux de tout. Ouvert à tout.

Ben, vous êtes issu de deux familles bien différentes, d’un côté vos grands-parents maternels, de l’autre ceux d’Yvan…
Ben. – Deux extrêmes. Ma grand-mère paternelle fait un très bon couscous. Ça mérite d’être mentionné, non ? Du côté de maman, j’appartiens à une famille très exposée et rock’n’roll. Mais les gens nous ont toujours témoigné de l’affection. Je n’ai pas connu mon grand-père, hélas. Je n’ai pas encore cherché à écouter ses chansons, même si certaines me sont tombées dans l’oreille. Je me les réserve pour plus tard.

Les Choses humaines, d’Yvan Attal, Charlotte Gainsbourg, Ben Attal, Mathieu Kassovitz… Sortie le 1er décembre.

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