Christine Angot : « Ces preuves de haine » imposées par son père

Christine Angot, touchante, se raconte… Dans son nouveau livre, Le voyage dans l’Est, la romancière lève le voile sur l’inceste qu’elle a vécu dès l’adolescence. Elle décrit le processus destructeur qui se met en place. Rencontre avec une femme à jamais meurtrie mais debout. Pour toujours.

Un livre ou plutôt un coup de poing. Le voyage dans l’Est (Flammarion) de Christine Angot bouscule. « Je ne cherche pas un état particulier chez le lecteur, je veux dire les choses comme elles sont, c’est tout », jure-t-elle. La romancière met, bout à bout, ses points de vue successifs sur l’inceste qu’elle a subi. A treize ans d’abord, lorsqu’elle rencontre pour la première fois son père, dans un hôtel de l’Est de la France. Il a refait sa vie avec une autre que sa mère, a deux enfants, mais accepte, enfin, de la reconnaître civilement. « Mon père m’a présenté en preuves d’amour ce qui n’était que des preuves de haine », assène l’écrivaine. A l’issue de ce séjour, il lui impose un premier baiser sur la bouche. « Tiens, ça m’arrive à moi, ça !? », se dit-elle, le dégoût au bord des mots. Elle le revoit. Elle espère qu’il va se comporter normalement. Il le lui promet. Mais la maltraitance s’installe : « Gérardmer, la bouche. Le Touquet, le vagin. L’Isère, l’anus. La fellation, c’est venu tôt », écrit-elle. Elle veut très vite en parler à sa mère. Les mots ne viennent pas. Le roman qui l’avait fait connaître, il y a vingt ans, évoquait déjà l’inceste. Christine Angot a ressenti l’impérieux besoin d’y revenir. « Certaines choses ne sont pas comprises », glisse-t-elle.

L’écrivaine est aujourd’hui moins isolée qu’il y a vingt ans lorsqu’elle évoque le sujet. La familia grande (Seuil), de Camille Kouchner, a jeté une lumière crue sur ce type de violence familiale. «On en a déduit qu’elle concernait des milieux favorisés socialement, mais non », prévient Christine Angot. Elle a pris son bâton de pèlerin au printemps, a rencontré Brigitte Macron, Adrien Taquet, secrétaire d’Etat en charge de l’Enfance et des Familles. Elle ne se satisfait pas de la récente loi sur l’inceste, qui fut votée à l’unanimité et qui, selon elle, paradoxalement, affaiblit l’interdit en le conditionnant à une question d’âge. « En introduisant la notion de consentement en matière d’inceste, le législateur prend le risque de légitimer une relation entre un parent et son enfant majeur, pointe-t-elle. Or, on reste l’enfant de son père au-delà de 18 ans. L’autorité reste la même. Le père ne transgresse pas cet interdit par amour du sexe, mais par amour du pouvoir. » « J’ai été entendue par mes interlocuteurs, puis j’ai fini par comprendre que rien ne bougerait », regrette-t-elle.

Ce père manipulateur

L’ex-chroniqueuse de Laurent Ruquier connaît le jeu médiatique et les punchlines. Elle n’aime pas cependant la manière avec laquelle les médias traitent ce sujet sensible. « Ils l’abordent avec quatre mots, omerta, emprise, culpabilité, silence, et voilà c’est réglé. Qui peut se reconnaître dans quatre mots ? Que savent-ils de ce silence, s’insurge-t-elle. La honte, il faut peut-être que quelqu’un en éprouve une, puisque le père n’en éprouve aucune, et qu’il est fier de sa transgression. » Elle décrit dans son roman ce père manipulateur qu’elle prévient. Il la met en danger. Elle lui demande aussi, mais en vain, d’avoir une relation normale. Lui justifie ses actes. Il ose lui dire qu’il lui rend service. Qu’elle gagnera du temps avec les autres hommes. Ou convoque les pharaons chez qui, professe-t-il, avoir une relation avec sa fille était un signe de distinction.

Sa fille, son bonheur

Christine Angot ne cache rien, dès lors, de la dépression qu’elle a traversée jeune adulte, de ses troubles alimentaires. Elle écrit des pages lumineuses sur son ex-mari, père de son enfant, qui l’a encouragée à écrire. Lors de notre entretien le regard de la guerrière s’illumine enfin. Elle dépose les armes. Le temps d’évoquer, Léonore, 29 ans, étudiante en art. Sa fille. Lire ce roman n’a pas toujours été facile pour ses proches. Mais ils savent combien la littérature lui est capitale. « C’est la psychanalyse qui m’a sauvé la vie. L’écriture n’est pas une aide, prévient-elle, c’est un désir, c’est une passion. » Il faut imaginer Christine Angot heureuse.

Crédits photos : Bruno Bebert / Bestimage

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