Déborah Lukumuena : "J’ai l'impression d'avoir gagné 10 ans en jouant avec Gérard Depardieu"

Découverte (et césarisée) avec Divines en 2017, l’actrice est présente dans deux films au 74e festival de Cannes, Entre les vagues et Robuste. C’est pour ce dernier, dans lequel elle s’impose face à Gérard Depardieu, que nous l’avons rencontrée.

Personne ne l’a oubliée depuis sa performance dans Divines, de Houda Benyamina, son tout premier film présenté à Cannes, qui lui a valu le César de la meilleure actrice dans un second rôle en 2017. Vue depuis dans Les Invisibles, au côté de Corinne Masiero, ou différentes séries (Narvalo, une apparition dans Dix pour cent), Déborah Lukumuena est l’un des nouveaux visages qui s’inscrit, dans la durée, dans le cinéma français. Au Festival de Cannes, cette année, elle présente deux films : Entre les vagues d’Anaïs Volpé, aux côtés de Souheila Yacoub, à la Quinzaine des réalisateurs, et Robuste, de Constance Meyer, qui a fait l’ouverture de la Semaine de la critique.

Déborah Lukumuena y incarne Aïssa, agente de sécurité et lutteuse, ultraprofessionnelle et taiseuse, chargée d’accompagner un acteur vieillissant, un monument du cinéma un peu en ruines, hypocondriaque et fragile. C’est Georges, incarné par un Gérard Depardieu qui a plus en commun avec son personnage qu’une simple initiale. Placide, à la fois délicate et solide, elle lui fait face d’égale à égal. Rencontre avec une (déjà) grande.

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Corps et carapaces

Madame Figaro .- Qu’est ce qui vous a séduit dans Robuste?
Déborah Lukumuena .- Ce que j’ai aimé, c’est que le film raconte un instant, un moment entre deux personnages que la vie n’aurait pas réunis dans d’autres circonstances. Mais qui, le temps d’un instant, vivent la présence de l’autre comme quelque chose que Constance Meyer, la réalisatrice, qualifie de «surréaliste». La rencontre entre Georges et Aïssa, dont les univers diffèrent mais dont la présence physique et les corps se ressemblent, m’a bouleversée. On leur découvre des formes de sensibilité différentes. Et très vite, Georges ne peut plus se passer d’Aïssa, de l’empreinte qu’elle a sur sa vie.

Comment avez-vous travaillé ce jeu autour des corps?
Constance a fait passer beaucoup de choses à travers les costumes. Aïssa est en tenue de travail, en uniforme : c’est par cette carapace qu’elle commence à se définir. Le fait de porter un costume taillé sur mesure, qui donne automatiquement une posture – je portais quelque chose qui m’aplatissait les seins – tout cela me guidait dans la trajectoire du personnage. Tout ce que l’on voit sur Aïssa dit quelque chose d’elle, avant qu’elle ouvre la bouche.

A propos de carapace… En a-t-on besoin au Festival de Cannes?
Bien sûr ! C’est, certes, le lieu du cinéma, mais ne sommes-nous pas dans un jeu d’apparat, avec toutes ces robes, la beauté, briller… On a tous signé ce contrat avec les petits caractères en bas de page qui disent de se montrer sous son plus beau jour, sous sa plus belle carapace, évidemment.

Et quelle est la vôtre, à Cannes, de carapace?
Moi, j’ai essayé de ne pas en avoir. Ma carapace, ce sont les films. Je ne conçois pas de venir au festival sans film, même si je respecte ceux qui le font. Défendre deux films cette année, c’est cela qui me cache. Et mes lunettes de soleil !

Comment avez-vous travaillé les scènes de lutte?
Pour le film, j’ai suivi entre deux et trois mois d’entraînement de lutte intensive. J’ai un fort gabarit : quand le coach m’a vue arriver, il avait un petit peu peur que je ne sois pas dégourdie parce que ma catégorie n’existe pas! Mais je me suis adaptée. Ce que j’ai appris de ce sport, c’est que j’ai pu mettre à mon service ce corps immense. J’ai eu vraiment besoin de l’écouter afin de de bien exécuter les figures : les jours où j’étais un peu fatiguée ou préoccupée, j’ai fait mes plus mauvais entraînements. La lutte m’a aussi permis d’être à mon écoute, et à celle de mon adversaire, de nos respirations. Parfois, j’étais en apnée sans m’en rendre compte. Ou c’était l’autre qui l’était, et je pouvais m’en servir. Bizarrement, ce sport m’a permis une autre approche de mon corps : je pouvais être une femme, avoir des rondeurs, mais avoir aussi cette force. Dans une scène, j’utilise une technique qui s’appelle l’enfourchement : je me suis bénie de peser aussi lourd à ce moment-là ! Cela me servait pour renverser mon partenaire.

“Le muscle de l’imprévisible”

En parlant de partenaire, que retenez-vous de votre travail avec Gérard Depardieu? C’est aussi une lutte, de travailler avec lui?
Non, je ne retiens que de la complicité. La lutte, c’est moi qui me l’imposais pour ne pas être impressionnée par lui. Mais il m’a vraiment considérée comme une partenaire à part entière parce qu’il a vu l’étendue du travail que j’ai fourni. C’est quelqu’un d’imprévisible, aussi bien dans le jeu que dans que dans la vie. Et il m’a fait travailler ce muscle de l’imprévisible : c’est quelqu’un qui a emmagasiné tellement de technique, tellement d’intuition qu’il peut se le permettre. J’ai l’impression d’avoir gagné 10 ans en le voyant à l’œuvre. Ce que je garde de lui, c’est ce sens de l’initiative, de l’inventivité, de l’erreur. Et beaucoup de blagues.

Par exemple?
Au lieu de m’appeler Déborah, il m’appelait «De Belles Souris» (rires). Et tout ça de façon très naturelle.

Pour poursuivre cette métaphore de la lutte : le Festival de Cannes, c’est plutôt une lutte, ou une douce glissade?
Une… “luttade” ? Non, c’est bien sûr une embrassade avec le cinéma et tout ce que cela apporte, mais c’est aussi une lutte pour, peut-être, amener différentes histoires, films, réalisateurs et réalisatrices. Cette année, je suis là pour deux premiers films de jeunes réalisatrices, et pour l’installation de nouveaux genres qui sont inclassables.

Mon Cannes

Quelle est la première chose que vous faites en arrivant à Cannes?
Je prends mon téléphone, j’appelle quelqu’un et je lui dis «Je suis en retard, je suis en retard, je suis en retard !»

Et quelle est la première chose que vous ferez en quittant Cannes ?
Je prendrai mon téléphone, j’appellerai quelqu’un et je lui dirai «Je suis en retard, je suis en retard, je suis en retard !»

Que ne vous lassez-vous pas de faire à Cannes?
Je vais tomber dans un vrai cliché d’actrice mais, bien sûr, c’est de regarder des films… Et aller à la plage, tiens. J’aimerais prendre le temps d’y aller, je vous le dis tant que mon attachée de presse est loin !

Et que ne voulez plus jamais refaire à Cannes?
Me sentir mal dans mes tenues. A l’époque de Divines, quand je suis venue pour la première fois, je n’avais pas les mêmes moyens, je n’étais pas entourée, j’étais jeune, je ne savais pas comment ça fonctionnait. Je suis dure avec celle que j’étais mais oui, c’était horrible.

La montée des marches procure-t-elle toujours un petit frisson après la première fois ?
Oui, bien sûr. Déjà, il y a la pression de pas tomber. Et c’est vraiment le lieu de la validation via le regard de l’autre, via l’objectif des photographes. Il s’agit de de jouer avec ça, en se disant qu’à cet instant précis, nous avons besoin l’un de l’autre, mais qu’à l’extérieur, en redescendant les marches, je peux continuer ma vie sans ce regard. Et c’est toute l’histoire du cinéma.

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