Disparition de Nelly Kaplan, femme libre et cinéaste révoltée

Disparition.- Cinéaste révoltée, amie des surréalistes, icône de la Nouvelle Vague et écrivaine farouchement libre, celle qui a bâti une œuvre subversive qui traverse le siècle nous a quittés.

Un biopic sur Nelly Kaplan, la cinéaste culte et iconoclaste de La Fiancée du pirate (1969), commencerait par le plan d’un paquebot en pleine mer, quelque part entre l’Argentine et la France. Décembre 1952, Nelly a atteint l’âge de la majorité. Elle a embarqué à bord du Claude Bernard, direction l’Europe. Elle part, avec cette phrase de Mallarmé en tête : «Fuir, là-bas, fuir / Je sens que les oiseaux sont ivres !» L’oiseau migrateur a dit non à sa famille, à son pays natal, au statut de la femme à Buenos Aires dans les années 1950. Elle est née révoltée. Elle a un sens aigu de l’injustice.

Deux fois déjà, elle s’est essayée à l’art de la fugue, à 6 ans pour admirer les singes au jardin zoologique, à 16 ans pour vivre sa vie le temps d’une journée… Punie, humiliée. On lui a retiré la clé de la maison et interdit de sortir seule. Pire, son père a exigé qu’elle brûle son journal intime. L’idée du départ la taraude de plus en plus. D’autant qu’elle a toujours cru en son étoile…

En vidéo, la bande-annonce de “La Fiancée du Pirate”

Message prémonitoire

À quoi pense-t-elle, accoudée au bastingage du Claude Bernard, pendant la longue traversée de l’Atlantique ? À peine à ses parents, à sa mère à la jolie voix de soprano, à son père pharmacien dans le quartier de Palermo, pas plus qu’à ses aïeux tous originaires de Russie, de Kiev ou d’Odessa, juifs ayant fui la menace des pogroms. C’est davantage l’avenir qui la requiert. Elle se remémore son illumination de petite fille quand, dans une station de métro, en voyant passer une rame, elle a reçu le message qu’elle ferait des rencontres exceptionnelles et réaliserait des choses hors du commun. Sa foi en la destinée ne l’empêche pas d’être pratique. Elle met à profit les seize jours du voyage pour s’initier à la langue française. Le Havre-Paris : elle a quelques lettres d’introductions et cinquante dollars en poche. De quoi s’installer dans une chambrette au dernier étage de l’Hôtel de Seine, à Saint- Germain-des-Prés. L’aventure peut commencer.

Un mentor nommé Abel Gance

Nelly l’insoumise est belle. «J’étais assez belle», reconnaît-elle, maniant la litote avec malice. En fait, belle, elle l’est souverainement. Des boucles blondes, des yeux aigue-marine, un ovale parfait, un nez aquilin. Et puis, un port de tête altier, un sourire moqueur, de longues mains, des jambes de faon. Et enfin, cet air libre qu’elle arbore en toutes circonstances et qui fait tomber les hommes comme des mouches. Abel Gance le premier.

Nelly Kaplan débute dans le cinéma auprès du réalisateur Abel Gance. En tant qu’actrice, en 1955 dans La Tour de Nesle, ou assistante. Ensemble, ils expérimenteront la polyvision avec le projet Magirama (1956). (Ici, le 1 novembre 1959.)

Elle le rencontre, en 1954, à la Cinémathèque française, lors d’un hommage à Georges Méliès organisé par Henri Langlois. Ils ne se quittent pas de la soirée : ils parlent cinéma. Nelly connaît son œuvre. À 9 ans, celle qui passait tous ses après-midi à dévorer des films a vu J’accuse. En 1919, le cinéaste a fait une première version muette ; en 1938, il va reprendre l’histoire de son ancien poilu devenu pacifiste. Nelly est bouleversée par l’image de l’acteur Victor Francen commandant le réveil des morts de la guerre, revenants joués à l’écran par d’authentiques gueules cassées de 14-18. Ce film signe l’origine de sa vocation. Le lendemain, après une nuit blanche, elle déclare à ses parents, au cours du petit-déjeuner : «Quand je serai grande, je ferai du cinéma.»

Dès lors, comment s’étonner qu’elle devienne l’assistante d’Abel Gance, remonte J’accuse dans une version polyvisée, c’est-à-dire sur trois écrans, et dirige la seconde équipe du tournage d’Austerlitz (1960). La magie est à l’œuvre… Elle opérera dix ans. Et les quarante-deux ans qui les séparent n’ont pas ou peu d’importance. Par une espèce d’alchimie, ces deux-là transmuent le temps. Il l’initie aux arcanes du septième art, de l’écriture du scénario à la réalisation, en passant par le montage. Elle lui consacre ses forces, sa clairvoyance, son pouvoir de conviction, écrivant même Le Manifeste d’un art nouveau : la polyvision. Elle le surnomme «vampire solaire», il lui tourne un compliment à sa manière, télégraphique. Extraits : «A- Intelligence incomparable d’une acuité et d’une rapidité électronique au service d’une avertie – d’une qualité transcendantale […] B- Amoralisme de haut lignage – à la fois hermine et panthère […] C- Sens critique, esthétique et plastique subjectifs et objectifs quasi infaillibles […]» Et ainsi de suite…

Amitiés surréalistes

Une vie jalonnée aussi d’amitiés artistiques : avec l’écrivain d’origine cubaine Eduardo Manet, elle partage affinités personnelles et sens de l’engagement. (Biarritz, le 5 octobre 1997.)

Surnommée Lady N par André Pieyre de Mandiargues, Nelly Kaplan a fait couler beaucoup d’encre. Elle aime la poésie, les poètes le lui rendent bien. Elle croit au hasard, il fera bien les choses. En juin 1954, elle assiste à un vernissage de Chagall à la galerie Maeght.

«Qui êtes-vous, fleur exorbitante au milieu de tous ces crétins ?

– Et vous, qui êtes-vous ?

– Je m’appelle Philippe Soupault.

– Philippe Soupault… Celui des Champs magnétiques

Là, elle marque des points. La belle étrangère a lu les surréalistes et elle vénère comme eux Les Chants de Maldoror (1977), de Lautréamont. Charmé, il l’invite à dîner à la Closerie des Lilas. «Nous avons la même haine des imbéciles, le même penchant pour la révolte, la même sauvagerie. Sa loyauté, son affection jamais désavouées me seront précieuses tout au long d’une amitié amoureuse qui ne s’éteindra qu’à sa mort», écrit Nelly Kaplan dans son autobiographie, Entrez, c’est ouvert ! Au passage, on notera qu’elle est une adepte de la polyandrie mais que, pudique sur ses amours, elle les requalifie d’«amitiés amoureuses».

Cinéma, théâtre, musée… Ils se voient tous les jours et rédigent même un «roman à deux mains» en appliquant les principes de l’écriture automatique. Lorsqu’elle publie, en 1959, ses premières nouvelles érotiques, La Géométrie dans les spasmes, La Reine des Sabbats et Délivrez-nous du mâle, Soupault lui conseille de prendre un pseudonyme. Elle n’avait pas la nationalité française et risquait des problèmes avec la censure. Ce sera Belen. «Nelly, vous avez un pouvoir merveilleux de résurrection», lui écrit-il.

Mais la palme de l’inspiration revient à André Breton, rencontré lui aussi fortuitement, le 6 janvier 1957, au Musée des arts décoratifs lors d’une exposition d’art précolombien. Le jour même, surnommé plus tard La Fête des reines, il lui envoie une lettre pneumatique : «Je vous écris parce que, demain, ce peut être encore pire qu’aujourd’hui ; je n’aime que l’éperdu», comparant ses yeux à de très lents levers de comète, admirant la courbe splendide de son corps et l’esprit passionnant qui l’habite, la rebaptisant (il trouve que Nelly ne lui va pas) Bison/Vison blanc d’or. Cohabitent chez elle, selon le poète, «une cloche de muguet, une plume de rossignol, une perle noire, un brin de myrrhe et six gouttes de rosée».

Fable anarcho-féministe

La liste de ses soupirants admirateurs est longue. Citons encore : Salvador Dalí, Pablo Picasso, Théodore Fraenkel, Michelangelo Antonioni… Mais le statut d’égérie ne lui plaît pas : «Quand on est muse, on inspire peut-être, mais on ne respire pas, on ne crée pas soi-même.» Nelly Kaplan, qui a le goût de l’art, multiplie au fil des années 1960 les documentaires sur Gustave Moreau, Rodolphe Bresdin, Abel Gance, André Masson, Victor Hugo, Picasso… Les rencontres, toujours placées sous l’angle médiumnique, se poursuivent. Avec le producteur Claude Makovski, elle crée la société Cythère Films ; avec le réalisateur Jean Chapot, elle écrit des scénarios.

La bande-annonce du film La Fiancée du Pirate, de Nelly Kaplan, sorti le 3 décembre 1969.

En 1969, année érotique, elle tourne La Fiancée du pirate. Le scénario, coécrit avec Claude Makovski dans la foulée des événements de Mai 1968, est libertaire. Voici le pitch, en forme d’avertissement, à la mode Kaplan : «Regardez dans La Fiancée du pirate, qui fut mon premier film de fiction, l’intrusion du Merveilleux dans la réalité de la France profonde. Marie est une sorcière qui, par la force de sa volonté, et de ses pouvoirs sans doute, finit par brûler les inquisiteurs au lieu de se faire brûler.» Tous les producteurs de l’époque se défilent. Ils voient dans cette histoire «une farce paysanne, les yeux dans la soupe». À moins que leur regard phallocrate se soit brouillé… Cythère Films produit cette fable anarcho-féministe.

Le succès

Pour incarner Marie la souillonne, devenue prostituée au grand cœur et pourfendeuse de toutes les hypocrisies sociales, l’incandescente Bernadette Lafont. En imperméable coquelicot, elle est Marie la Rouge. «Elle est de celles qui osent être différentes et dont le comportement ne résulte pas d’un choix, mais de sa propre nature. Elle est de ceux qui sont poussés par une force très mystérieuse qui les empêche de reculer. Pour survivre, Marie doit lutter, et les philtres magiques sont à notre époque inopérants. Elle n’a que deux armes : son intelligence et sa beauté /…/ Comme tous les indomptés, elle ne peut se marier qu’avec la solitude», explique Nelly Kaplan.

Le film achevé, nouveau parcours du combattant. Cette fois, ce sont les distributeurs qui renâclent à le sortir. La commission de contrôle des films le menace d’interdiction totale. On suggère une autre fin, plus morale, à la place de cette apologie du vice. Dans l’inconscient collectif, les sorcières périssent immolées par le feu. Et ne partent pas, libres, sans chaînes ni entraves. La réalisatrice ne cède pas, et le film est interdit aux moins de 18 ans. Nouveau coup du destin : le directeur de la Mostra de Venise le sélectionne. Standing ovation à l’issue de la projection du 3 septembre 1969. En une nuit, La Fiancée du pirate est vendue dans le monde entier. Le film devient culte, la cinéaste aussi.

Nelly la flibustière

Elle fait d’autres films : Papa, les petits bateaux… (1971), Néa (1976), Charles et Lucie (1979), Pattes de velours (1985), Plaisir d’amour (1990) Écrit d’autres romans : Le Collier de Ptyx, Mémoires d’une liseuse de draps, Aux orchidées sauvages… Qu’ont en commun ces œuvres ? De s’abreuver à la même source insurrectionnelle, d’être portées par un même vent de liberté. «Les héroïnes de mes films et de mes romans adorent décliner le mot “non” à tous les temps et ne s’en privent pas.» Évidemment, Nelly Kaplan la flibustière ne parle que d’elle-même. À 89 ans, on l’imaginait fredonner la chanson de La Fiancée du pirate, écrite par Moustaki et chantée par Barbara : «Moi je m’balance / Sans adieu ni merci / Je vous laisserai ici / Je vous laisserai ici / Car j’m’en balance, j’m’en balance, j’m’en balance, j’m’en balance…»

Entrez, c’est ouvert !, de Nelly Kaplan, Éditions L’Âge d’Homme, 344 pages, 23 €.

Nelly Kaplan. Portrait d’une flibustière, de Denys-Louis Colaux, Dreamland Éditeur, 160 pages, 13 €.

Cet article initialement publié le 23 août 2020 a été mis à jour.

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