« Je ne vais pas gommer mon pessimisme au nom de la musique pop », prévient Julien Doré

A l’occasion de la sortie, ce vendredi, de son cinquième album studio intitulé « aimée », Julien Doré évoque, pour « 20 Minutes », sa préoccupation pour le climat qui hante ses nouvelles chansons

Rendez-vous était donné le dernier mardi d’août aux Folies Bergère (Paris 9e). Julien Doré nous attendait. Pas sur scène, mais dans la salle, comme pour mieux contempler ce lieu mythique des divertissements parisiens qui, à l’instar de bien d’autres, attend désespérément le retour des foules déconfinées. Dans ce cocon doré et carmin, le chanteur de 38 ans nous a parlé de son cinquième album, aimée, qui sort ce vendredi, mais aussi de ce que traverse le monde du spectacle, de sa préoccupation pour le climat ou de son « papa de musique », Christophe, décédé au printemps.

Vous avez voulu que cette interview se tienne aux Folies Bergère. Pourquoi ?

C’est un décor que j’ai hâte de retrouver, de revoir vivre. Là, on est en train de discuter dans un silence absolu. Les salles n’attendent que le retour des spectateurs, qu’ils viennent injecter des pulsions de vie, de l’énergie. Je pense aussi aux milliers de techniciens qui attendent de pouvoir retravailler. Je suis en train de parler de mon nouvel album. Je suis partagé entre la joie d’annoncer ma tournée qui sera lancée en octobre 2021 et le fait de me dire que ce n’est pas le moment de le faire parce qu’on est dans un contexte où d’autres artistes déplacent ou annulent leurs concerts.

Plusieurs artistes, comme Clara Luciani, ont ouvertement exprimé leurs inquiétudes et demandé, notamment à la ministre de la Culture, d’agir.

J’ai signé deux pétitions concernant l’inquiétude du monde du spectacle et le besoin d’obtenir des réponses du gouvernement. J’ai vu circuler les comparaisons entre la possibilité pour le Puy du Fou de maintenir ses spectacles et les salles vides, ou les images d’un train bondé et une salle de spectacle vide… Ces parallèles-là sont frappants. Mais ce n’est pas ça qui va faire rouvrir les salles. Les réponses qu’on attend sont plus grandes qu’un montage photo sur l’absurdité de la situation, qui est réelle. Je ne comprends pas qu’un festival d’été ne puisse pas avoir lieu contrairement à un spectacle en plein air avec des volatiles. C’est insupportable que le gouvernement ne tranche pas sur cette question et que les producteurs de spectacles, les gérants de salles, les milliers de techniciens dans l’attente de bosser n’aient pas de réponse sur ce qu’il va se passer.

Vous êtes prêt à chanter devant un public masqué ?

Oui. Si c’est ça les spectacles de demain, alors ce sera ça. L’essentiel, c’est de chanter à nouveau et que le public puisse venir nous voir. Mais c’est triste, c’est comme notre interview : tu portes un masque, on échange tous les deux, il y a quelque chose de… Nous, on s’adapte, on fait en fonction des règles, comme on nous demande de le faire. Je ne suis pas scientifique, je n’ai pas les réponses. Si les gens doivent porter un masque, c’est surtout à eux qu’il faudra demander s’ils parviennent quand même à ressentir la musique, le spectacle vivant.

Pourquoi avez-vous choisi « La Fièvre » pour faire votre retour ?

Cette chanson exprime un dérèglement global du monde, une idée de l’infini de la bêtise humaine à tous niveaux. Quand l’absurdité est devenue le quotidien des grands décideurs de ce monde, cela peut donner l’impression de vivre en permanence dans les news du Gorafi. Sauf que ce sont de vraies infos. Le dérèglement du monde m’inquiète. Dans le clip de La Fièvre, la planète Terre s’humanise et, elle-même, abandonne, se laisser aller, finit par faire comme tout le monde. Je pensais que cette mise en image là était un symbole puissant.

C’est la première fois que vous faites passer un tel message…

Dans cette chanson, dès la première phrase [« Je veux plus écrire les peines que le féminin m’a fait »], j’annonce que je ne veux plus écrire mes peines d’amour mais dire d’autres choses autrement. J’ai pris le temps – trois ans – pour faire cet album. J’ai disparu deux ans et demi de toute interview et de toute lumière artificielle sur ma gueule. Le premier message était important. Le deuxième aussi, celui de Baraccuda II [deuxième extrait sorti fin août]. Cette chanson au piano qui, à une autre époque, aurait pu rester une face B, est une des chansons les plus importantes de mon disque. Dans le clip, je me retrouve devant un château qui pourrait être un lieu de Festival d’été, comme le Théâtre antique de Fourvière [à Lyon] ou Carcassonne. Je réinstalle les sièges là où la végétation a tout envahi. Des enfants sont présents, ce sont les spectateurs de ces concerts de demain.

Le thème de l’urgence climatique revient dans plusieurs titres de l’album (« La Fièvre », « Barracuda II », « Bla Bla Bla », « WAF »). Le sujet semble énormément vous préoccuper…

La planète commence à exprimer d’immenses urgences. Il est déjà trop tard par endroits. Il n’y a pas besoin d’être scientifique pour constater que ces dérèglements ont un impact permanent, on le voit chaque jour aux infos : la montée des eaux, les déplacements des peuples… Ce n’est pas un album qui donne des leçons sur comment trier ses déchets ou l’utilisation de sa voiture. Je parle aussi de l’enfance, un pilier qui porte les espoirs de demain.

Certaines chansons donnent l’impression que vous vous adressez à votre hypothétique enfant. Et ces morceaux sont réunis dans le giron d’un album qui porte le prénom de votre grand-mère, Aimée…

C’est le prénom de ma grand-mère mais aussi de ma mère. C’est une transmission globale, une boucle générationnelle. Pour la première fois, j’avais fini un disque sans savoir comment l’appeler alors que, généralement, j’ai le titre avant même de commencer l’enregistrement. Je m’étais dit qu’ il porterait peut-être le nom d’une des chansons, ce que je n’ai jamais fait. J’ai trouvé le titre pendant le confinement, parce que je n’ai pas pu voir ma grand-mère. Un matin, j’ai dit aux personnes qui étaient avec moi : « L’album va s’appeler aimée ». La réaction, c’était « “Aimer”, mouais ok ». J’ai expliqué : « Non, aimée avec “ée” à la fin. » Tout de suite il y a eu un truc. Soudainement, la personnification de ce mot conjugué, renvoyant à ce qui peut être aimé, trouvait un sens. Qui plus est, ma grand-mère, cette femme forte, son parcours, sa vie et ses 99 ans, m’aidaient à envelopper ces chansons pour m’adresser à cette génération avec laquelle je chante [plusieurs chansons de l’album comportent des chœurs d’enfants]. J’avais trouvé l’enveloppe charnelle, de tendresse, de transmission qui venait achever ce disque.

On a l’impression d’un constat très désabusé. Vous avez hésité à confier votre dépit ?

Quand on est artiste, je crois qu’il est important d’exprimer sa perte de repère, son pessimisme, ce que l’on ne sait pas. On est absolument comme tout le monde dans cette époque qui demande à tout le monde d’avoir un avis. C’est insupportable. Il est important de dire aujourd’hui, sur un disque : « Je ne sais pas. Moi aussi, j’ai peur. Il y a des jours où je n’y crois pas, où je pense qu’on ne va pas y arriver ». Je ne vais pas gommer, au nom de la musique pop, mon pessimisme alors qu’il fait partie de moi. Même à l’époque de Love et d’&, il y a des chansons, Paris-Seychelles, par exemple, sur lesquelles des gens ont pu danser qui évoquent une vision très sombre du sentiment amoureux. Dans ce nouvel album, j’aborde des zones nouvelles, des sujets sur lesquels je ne me suis jamais exprimé. Je ne peux pas dire que tout est rose. Cyniquement, je le fais avec la couleur de la pochette du disque. Ce n’est pas vraiment cynique, d’ailleurs, il y a plutôt là-dedans de l’ironie, de l’humour, comme une manière de dire : « Tout est rose, tout est à aimer encore. » Mais dès la première phrase de la première chanson de cet album, j’exprime mes noirceurs, mes questions et mes doutes.

L’humour est présent dans l’album et les clips. Vous l’exprimez avec plus de fantaisie et d’élégance que les vannes, triviales, que vous postez sur Twitter. Vous contrôlez votre humour quand il s’agit de musique ?

Ce n’est pas plus contrôlé mais plus soigné. Encore heureux que passe davantage de temps à soigner la vision du clip d’une chanson sur laquelle j’ai passé des mois plutôt qu’à l’écriture d’une pauvre vanne en réponse à une insulte sur Twitter (il rit). Cela m’amuse de temps en temps, mais ce n’est pas ça la vie. La vie, c’est essayer de créer du beau, aspirer à des choses qui me touchent en me disant qu’elles vont peut-être susciter de l’émotion chez quelqu’un. Quand j’aborde, dans mes chansons, les nouvelles zones dont je parlais, j’ai besoin de me moquer de moi-même, de mes paradoxes, de ma propre bêtise au quotidien. Sans quoi je serais dans une chanson au premier degré, revendicative… On n’a pas besoin de ça, surtout dans le contexte actuel. L’humour sur moi-même, c’est pour ne pas verser dans ce côté donneur de leçons que je ne supporte pas.

La courbe des ventes de vos quatre premiers albums est croissante. Ce qui n’est pas le cas de tous les artistes de votre génération. Comment expliquez-vous que l’engouement du public à votre égard ne se contente pas de se maintenir, mais qu’il progresse ?

C’est difficile pour moi d’analyser tout ça. J’ai la chance, et c’est sans doute ce qui m’a protégé, d’avoir commencé en me produisant avec mon groupe dans des bars. A chaque disque, chaque tournée, les choses grandissaient un tout petit peu plus, comme si l’expérience acquise permettait de continuer cette passion dans un lieu qui accueillerait plus de monde, avec un disque qui permettrait de faire vivre plus longtemps telle tournée. Je n’ai jamais enchaîné deux albums, comme d’autres peuvent le faire fait régulièrement. Ce qui m’envahit, lorsque je finis une tournée, c’est la remise en question. Toujours. Sur cet album encore plus : j’ai fini une tournée acoustique dans les théâtres, j’ai déménagé de Paris pour le Sud, je savais que j’avais besoin de changer de vie, de prendre le temps. Je ne pouvais pas m’imaginer refaire un disque que j’aurais déjà fait.

Vous avez remporté un télécrochet, « Nouvelle Star ». Cela vous a été facile, par la suite, de vous mettre à l’abri du formatage ?

Dans la vie de tous les jours, je suis un gars pudique, timide, il y a plein de choses très paradoxales avec ce métier (rires). Au départ, j’étais paumé par ce changement de vie. Avant Nouvelle Star, j’étais sur les chantiers et, d’un coup, je me suis retrouvé à la télé. J’aurais dit oui à tout. Ce qui est fou, c’est que, juste après Nouvelle Star, j’avais la réputation d’être celui qui avait décidé de faire tel arrangement, de chanter telle chanson et pas une autre. Mais cette réputation est apparue malgré moi car je n’aurais jamais pu regarder mon interlocuteur droit dans les yeux en imposant mes choix. J’injectais déjà un peu de ma couleur, de mon univers, de mes goûts dans mes reprises et je pense que ça m’a devancé. Pour mon premier disque, j’étais celui à qui on ne pouvait pas imposer de vision artistique. J’ai travaillé avec Christophe et Arno, deux artistes que j’aime plus que tout. Il suffit de discuter quelques heures avec eux pour comprendre qu’il faut cultiver ce que l’on est, son âme artistique. Sur Love, j’ai arrêté d’avoir un directeur artistique, j’ai fonctionné avec mes musiciens, mon équipe. Cela m’a beaucoup protégé. Aujourd’hui, j’ai la grande chance de pouvoir prendre le temps pour écrire, composer, faire mes clips, mes pochettes. Cela fait trois albums que je travaille à 100 % sur ce à quoi va ressembler le disque.

Vous aviez notamment enregistré une reprise de « La Dolce Vita » avec Christophe, disparu ce printemps. Son décès a été un coup dur pour vous ?

C’est plus qu’un coup dur. C’est profondément injuste, c’était complètement inattendu. (Un temps) On avait un lien… Il était un papa de musique. C’est évidemment complètement fou son départ, là. Christophe m’a appris à aller chercher les nouveaux sons, les nouvelles matières. Si tu restes assis dans ton fauteuil et que tu fais les mêmes chansons pendant 25 ans, tu pues la poussière.

Etes-vous toujours en contact avec Arno, qui a révélé il y a quelques mois être atteint d’un cancer du pancréas ?

Bashung – que je n’ai jamais rencontré –, Christophe, Arno… sont comme mes papas ou frères de musique, mes super-héros à moi. Quand ces super-héros-là sont touchés par un laser de la réalité, c’est l’incompréhension. C’est inconcevable pour toi qu’ils vivent la même vie, le même réel que toi parce que la maladie, n’existe pas pour les superhéros. Cela me paraît impossible que ces figures aussi importantes pour ma construction, ma vie et cette passion que j’ai la chance d’exercer chaque jour partent. Quand tu rencontres ces figures, tu as peur d’être déçu ou décevant. Quand ça se passe bien, que l’échange naît, que des chansons à deux voix sont gravées et que la maladie les touche ou les emporte, ça marque. C’est aussi là que tu mesures que tu as pris de l’expérience, que tu as grandi, que tu as pris toi même de la force, que tu leur as pris des choses. Christophe, le spectacle qu’il avait donné seul au piano, intime, pfiou, ça je l’ai chopé, je l’ai là (il porte la main à sa poitrine).

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