Jill Biden, l’arme secrète du président

Elle a élevé trois enfants (dont les deux fils de Joe Biden), sera la première First Lady à poursuivre une carrière dans le civil, et ne craint pas l’arène politique. La journaliste Laurence Haïm, spécialiste des États-Unis, fait le récit d’une love story entre tragédies et ténacité.

C’est en mode chabadabada que tout aura commencé. Une histoire d’amour avec un moment étonnamment bien français. En 1975, à Wilmington, la capitale du petit État du Delaware, une étudiante apprentie mannequin, Jill Jacobs, est invitée au cinéma par Joe Biden, son aîné de neuf ans. Biden, 33 ans, est un sénateur démocrate ambitieux. Elle, du haut de ses 24 ans, vient de divorcer de son joueur de football rencontré au lycée. Elle veut travailler, être indépendante et hésite entre une carrière de mannequin, de styliste ou de prof. Deux ambitions et deux énergies. Un homme et une femme. C’est aussi le film de Claude Lelouch choisi par Joe pour leur première rencontre !

Biden traverse un moment difficile. Trois ans auparavant, il a perdu sa femme, Neilia, et leur petite fille, Naomi, dans un accident de voiture. Il doit élever seul ses deux jeunes garçons, Beau et Hunter. Son frère lui montre dans le journal local la photo d’une jolie blonde… apprentie mannequin. Jill Jacobs est une étudiante insouciante. Depuis son divorce, elle aime sortir et confiera des années plus tard à Vogue : «Lorsque j’ai ouvert la porte et vu Joe, à première vue, il n’avait aucune chance avec ses belles chaussures en cuir et son imperméable… Il était si classique comparé aux types que je voyais !» Mais en rentrant de cette première soirée, Jill appelle sa mère à une heure du matin pour lui dire : «J’ai enfin rencontré un gentleman». Elle aime surtout l’intelligence, le charme et l’ambition de Joe.

En vidéo, l’arrivée de Melania Trump et de Jill Biden au premier débat télévisé

“Un engagement de vie”

Comme pour tout ce qu’elle entreprend, Jill Jacobs prend son temps pour se décider. Son père, Donald, directeur d’une caisse d’épargne dans la banlieue de Philadelphie, lui a appris, avec sa mère, boulangère, les valeurs du travail, de la tolérance, de l’épargne et de l’engagement. Élevée dans ces banlieues nanties de l’Amérique démocrate, Jill a le sens du devoir. Avant de devenir à nouveau housewife, elle ne veut pas s’engager trop vite. Ce veuf avec ses deux enfants, qui l’appellent déjà «Maman» quelques semaines après leur rencontre, lui fait peur. Elle ne veut pas décevoir cette famille si affectée par le drame. Joe Biden lui demandera sa main quatre fois. À la cinquième, il lui dira : «Ce sera la dernière», pour qu’enfin elle cède, deux ans après leur rencontre. Ce fut «un engagement de vie», confiera-t-elle des années plus tard. Lui, dans ses mémoires, écrira simplement que «Jill lui a sauvé la vie».

Joseph Biden, alors sénateur américain du Delaware, annonce qu’il se retire de la course à l’investiture du Parti démocrate pour la présidence des États-Unis. Derrière lui, son épouse, Jill Biden. (Washington DC le 23 septembre 1987.)

Il est un sénateur ambitieux qui détonne dans le monde politique de Washington. Dans ces années 1980 où les dîners en ville sont importants pour tisser son réseau d’influence, Joe est absent des tables élégantes de Georgetown, où les politiques se font et se défont : chaque soir, il rentre retrouver sa famille à Wilmington. Pendant plus de quinze ans, Joe Biden fera en moyenne cinq heures de trajet par jour pour retrouver Jill et les enfants. La jeune femme ne veut pas vivre dans la capitale et préfère la vie simple dans cette Amérique des petites villes de la classe moyenne, qu’elle apprécie.

La professeure

Jill ne veut pas renoncer à son métier d’enseignante dans les écoles publiques. Elle ne ressemble pas à la femme classique d’un homme politique. Elle reste une professeure d’anglais reconnue et a même obtenu un doctorat, à plus de 55 ans ! Michelle Obama a raconté qu’elle n’avait jamais vu Jill Biden sans un paquet de copies à corriger. Lorsque son époux a été nommé vice-président de Barack Obama, Jill a imposé de continuer à enseigner trois à quatre fois par semaine dans une université de Virginie. Aux élèves qui parfois lui posaient des questions, elle répondait qu’elle était «une proche de Biden, mais avant tout leur prof» et, pour se faire discrète, elle demandait toujours aux agents du Secret Service qui la protégeaient de ne pas entrer avec elle dans la salle de classe. Et lorsqu’elle partait en voyage officiel avec l’équipe Obama, Jill écrivait au proviseur pour lui demander l’autorisation de s’absenter !

Jill Biden a déjà prévenu que même à la Maison Blanche, elle restera professeure. Elle deviendra donc la première First Lady à avoir un métier dans la société civile. Cet été, pendant la convention démocrate, elle a fait son discours de future Première dame depuis sa petite salle de classe du collège du Delaware. Dans son discours, Jill évoquait le besoin d’unir l’Amérique. «Comment réconciliez-vous une famille brisée ? De la même manière que pour un pays… Avec de l’amour, de la compréhension, des petits gestes de gentillesse, et du courage.»

Le sénateur Barack Obama, alors candidat démocrate à la présidence et le sénateur Joe Biden qu’il a choisi comme vice-président, à droite. À gauche, leurs épouses Michelle Obama et Jill Biden, montent sur scène. (Dans l’État de Springfield, Illinois, le 23 août 2008.)

Pendant la campagne de 2008, Michelle Obama est victime d’attaques racistes : elle n’oubliera jamais le ralliement de première heure de Jill Biden. Cette dernière convaincra aussi très vite Michelle de la suivre sur les routes pour réconforter l’Amérique des mères et femmes de soldats, touchées depuis 2002 par les guerres en Irak et en Afghanistan. Une fois par semaine, sans journaliste, elles vont rencontrer celles qui ont un enfant au service de la Nation. Deux consolatrices en chef qui vont rallier pour les Démocrates le cœur et la voix des familles de militaires.

Jill est très attachée à cette cause. L’un des fils de Joe, Beau, qu’elle a élevé, a servi en Irak. Elle écrira même un livre pour la fille de ce dernier, Don’t Forget : God Bless Our Troops. Le livre lui rapporte plus de 700.000 dollars en droits d’auteur et conférences sur ce sujet. Son salaire de professeure s’élève à 90.000 dollars par an. Et, pour ses discours, elle est payée entre 25.000 et 46.000 dollars, selon sa déclaration de revenus. Depuis la disparition de Beau, décédé en 2015, à 46 ans, d’une tumeur au cerveau, Joe Biden incarne l’Amérique qui survit aux tragédies familiales, mais qui continue, au nom d’une certaine idée de la démocratie, les batailles politiques.

La protectrice

Joe Biden, alors vice-Président, et sa femme Jill, dansent lors du Commander-In-Chief Ball. (Washington, le 20 janvier 2009.)

Dans cette drôle de période électorale sous Covid, Jill a aussi protégé son époux. Elle a géré son emploi du temps, ses apparitions, et évité que le candidat, âgé aujourd’hui de 78 ans, ne prenne trop de risques. Lors d’un meeting à Los Angeles, lorsqu’une manifestante s’est précipitée sur scène pour interrompre Joe Biden, c’est Jill qui s’est interposée pour protéger son mari. «Vous devez toujours protéger ceux que vous aimez, non ?», expliquera-t-elle à ABC News. Elle est l’ombre indispensable de Biden. Son infirmière et sa conseillère. À Washington, les bonnes âmes de la ville la comparent déjà à Nancy Reagan, une «soigneuse en chef», avec un président vieillissant qui, sous ses sourires, gérait d’une main de fer la moindre décision du Bureau ovale.

Qu’importent les critiques, l’histoire d’amour de ce couple uni depuis des années continue. Le nouveau président ne cesse de répéter qu’il est «l’époux de Jill jusqu’à la mort». En février dernier, lors de la Saint-Valentin, après plus de quarante années de mariage, Joe Biden postait sur Instagram une photo avec ces mots : « ou’re the love of my life, Jilly» (Tu es l’amour de ma vie, Jilly). Ron Klain, le futur chef de cabinet de Joe Biden à la Maison-Blanche, a déjà confirmé au Washington Post que «Jill sera un élément essentiel dans l’administration et sa conseillère la plus importante, celle en qui il a le plus confiance».

Le 7 novembre 2020, dans son premier discours à la Nation, le président Biden fraîchement élu remerciait encore son épouse pour «son travail incessant à ses côtés», et les yeux dans les caméras, affirmait : «Je suis le mari de Jill : une maman, une maman de militaire et une éducatrice.»

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