Joan Mitchell, une peintre haute en couleurs

Les peintures de Joan Mitchell nous en font voir de toutes les couleurs, et dans ces affolements chromatiques, on se noierait volontiers. Certain·es en éprouvent même un syndrome de Stendhal, à l’image de Florence Ben Sadoun, journaliste et grande fan de l’artiste, qui lui consacre une biographie sensible Joan Mitchell. La fureur de peindre (Éd. Flammarion) : peau qui s’échauffe, vertiges, larmes, voilà ce qui lui est tombé dessus la première fois qu’elle a vu un Mitchell.

Est-ce parce que la peintre abstraite américaine avait pour elle le don des synesthésies – cette disposition de l’esprit qui, aux lettres et aux mots, associe des couleurs – qu’elle semble parler si puissamment à nos sens ? Florence Ben Sadoun écrit : « Pour elle, le A était vert, le S rouge et elle voyait la vie à la manière des Voyelles de Rimbaud », le plus sensuel des sonnets.

Alors le langage de Joan Mitchell, ce sont des jaunes haut perchés, des oranges qui claquent, des emportements de bleu cobalt, se densifiant et s’aiguisant au fil de sa carrière (des années 50 à 1992), une palette toute symphonique à admirer cet automne à la Fondation Louis Vuitton, qui lui consacre deux expositions majeures : d’une part, une rétrospective, d’autre part une confrontation Monet – Mitchell, ces deux géant·es coloristes.

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Mitchell et Monet

Pourtant, si de son vivant vous parliez à Joan de Monet, elle voyait rouge. Elle concédait que Les nymphéas, OK, n’étaient quand même pas rien mais qu’à part ça, il n’arrivait pas à la cheville de Van Gogh, dont les jaunes tournesol la fascinaient. « Monette », prononçait-elle, pour le tourner en ridicule.

Elle en rajoutait, sans doute, plus ambivalente qu’elle n’en laissait paraître : celle qui, dès les années 50, vit entre New York et Paris, acquiert, en 1967, une maison coquette à Vétheuil, micro-village du Vexin où, tiens donc, Claude Monet vécut avant Giverny et dont il a peint maintes fois les bras de Seine.

Dans ces lumières tendres prodiguées par les falaises de craie voisines, Joan Mitchell, comme Monet, a produit d’absolus chefs-d’œuvre.

Si d’ailleurs elle feignait de le mépriser, elle n’en connaissait pas moins sa peinture par cœur, elle qui, rejetonne de la très haute bourgeoisie de l’Illinois, a passé, petite fille des années 30, des dimanches à admirer les trésors impressionnistes de l’Art Institute of Chicago. Car on est cultivé chez les Mitchell : la mère, Marion Strobel, héritière d’un empire industriel, est une poétesse reconnue ; le père, James Herbert Mitchell, dermatologue célèbre, s’adonne à la peinture à ses heures perdues.

On n’est pas franchement progressiste, en revanche, ce que Joan, plus tard, ne sera pas trop non plus.

Joan Mitchell, peintre cultivée mais pas féministe

Rare plasticienne à s’être fait un nom dans le boy’s club des expressionnistes abstraits (Jackson Pollock, Willem de Kooning et consorts), elle est peu portée sur la cause des femmes : « Elle disait de Marcia Tucker, la commissaire du Whitney Museum de New York qui a organisé sa première grande rétrospective en 74 : ‘Elle se sert de moi pour servir sa cause féministe' », nous apprend Florence Ben Sadoun. « Elle voulait tellement n’être que peintre qu’il fallait en effacer son genre, son sexe, et qu’elle surajoutait de la violence aux rapports humains comme certains hommes le font. Comme son père, par exemple, rude et terrifiant. »

Ce patriarche-là, déçu de ne pas avoir de fils, élève Joan à la schlague : il fait d’elle une sportive, bête de tennis et de natation, qui fut même championne de patinage artistique – « Figure Skating Queen of the Midwest », l’appelait-on, adolescente.

Une forme olympique qui fit grand effet sur Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Vuitton et qui, en 1982, alors à la tête de l’Animation Recherche Confrontation (ARC), entité prospective du Musée d’art moderne de la ville de Paris, a offert à Joan Mitchell sa première grande exposition en France : « Ses œuvres monumentales (parfois plus de 6 m de large), elle les accrochait aux cimaises du musée avec la même fougue qu’elle les peignait. Elle vous les attrapait comme ça, vous les balançait contre le mur, refusait l’aide de quiconque pour les porter… Une force d’athlète ! ».

D’ailleurs, elle suivait de près l’actualité sportive, préférant commenter les performances du tennisman-star Björn Borg, qu’elle admirait, plutôt que de gloser sur la peinture et en particulier la sienne. Pour elle, décidément coloriste, parler d’art, c’était « de la pensée blanche » qu’elle laissait aux cuistres.

Les amies de Joan Mitchell

On l’aura compris, Joan Mitchell n’était pas d’un abord facile. « Rugueuse, persifleuse, mordante », la qualifie Suzanne Pagé, « tout en étant dans l’hyperaffectivité », « drôle comme tout » parfois. Cette artiste que les débats artistiques exaspèrent a toutefois pour ami·es des sommités des arts : Beckett, Giacometti, la compositrice Betsy Jolas ou l’écrivain Paul Auster, qu’elle aurait d’abord, avant de l’adorer, agoni d’insultes le soir de leur rencontre, lui lançant du « tu te prends pour qui, Lord Byron ? » comme un bizutage qu’elle appliquait aux nouvelles têtes – des journalistes venu·es l’interviewer ont vécu de sales quarts d’heure.

Envoyant valdinguer les bienséances de son milieu, Joan Mitchell jure comme un charretier, truffe toutes ses phrases, en anglais, de « fucking », tandis qu’en français, les « merde ! » et les « salopards ! » fusent. « Mais si elle prenait plaisir à déstabiliser les gens, elle aimait aussi qu’on lui résiste, qu’on lui tienne tête, la preuve, pour elle, d’une forte personnalité », nuance Gwénolée Zürcher, aujourd’hui galeriste à New York qui, dans les années 80, avait sa maison de campagne tout près de celle de Joan Mitchell, à Vétheuil, et s’en fit une amie très proche.

Une vie amoureuse mouvementée

Cette peintre incendiaire n’a pas eu la plus tranquille des vies amoureuses. Avec l’éditeur Barney Rosset puis l’artiste Michael Goldberg (tous deux Juifs, pieds de nez à l’antisémitisme de son père), tout est passionnel, tourmenté.

Avec Jean Paul Riopelle, le peintre canadien à succès dont elle partage la vie pendant vingt-cinq ans, le volcanisme monte d’un cran : les deux se hurlent dessus H24, se font des scènes de jalousie dantesques, et tant pis si leurs ami·es médusé·es y assistent.

Riopelle appelle Mitchell « Rosa Malheur ». Quand il la quitte en 1979, elle souffre le martyre, « pourtant, elle peint à cette période, un quadriptyque des plus lumineux », observe Florence Ben Sadoun. « Elle l’appelle La vie en rose« , comme une tentative de soigner ironiquement ses « bleus à l’âme ».

L’alcoolisme l’envahit jusqu’à sa mort

Elle s’enferme pourtant de plus en plus à Vétheuil, où son existence, telle que nous la raconte Gwénolée Zürcher, est celle d’une presqu’ermite. Chouchouter ses chiens nombreux. Marcher un peu le long de la Seine.

Dîner parfois à La Pierre à Poisson, le seul restaurant du village, elle qui détestait cuisiner, ou déjeuner d’un poulet-frites de l’autre côté du fleuve, au Rendez-Vous des Canotiers, où Gwénolée et son mari Bernard l’amènent en barque : d’en face, Vétheuil resplendit. Puis toutes les nuits, peindre sans relâche dans l’atelier avec Nina Simone ou La Callas en bande-son.

« Il y a une dimension proustienne dans son travail, décrypte Suzanne Pagé. Ses impressions diurnes, elle se les remémore la nuit et les mêle à d’autres souvenirs. River, par exemple, est un tableau évoquant la Seine voisine, mais aussi l’Hudson River de sa période newyorkaise ou même les eaux du lac Michigan, qu’elle voyait depuis chez ses parents. C’est complètement abstrait et, à la fois, c’est un paysage multiple. » Libre à nous d’y voir encore un fond sous-marin tout en coraux hypnotisants.

Quand elle travaille, il y a l’alcool qui l’accompagne. Même quand elle ne travaille pas d’ailleurs, elle qui dès le matin lève le coude. Obsessionnelle, elle ne jure que par le pouilly-fumé du domaine de Ladoucette, un cru aux arômes, dixit les spécialistes, de pierre à fusil, ce qui lui va pas mal : Joan Mitchell est d’autant plus cinglante que son ébriété est haute.

Même sur son lit d’hôpital, juste avant qu’elle ne décède en 1992, elle s’arrange pour faire passer en douce ses bouteilles de Ladoucette. Du vin blanc, cette couleur dont elle se méfie, pour faire scintiller les noirceurs d’une vie finissante.

Rétrospective Joan Mitchell et Monet, du 5 octobre au 27 février à la Fondation Louis Vuitton.

Cet article a initialement été publié dans le magazine Marie Claire numéro 842, daté novembre 2022.

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