Juliette Armanet : "Avoir un enfant et arriver dans un paysage d’apocalypse m’a traumatisée"

En 2017, le premier album de Juliette Armanet, Petite amie, recollait les morceaux avec la chanson française des années 80 au piano. Sur le deuxième, sa mélancolie amoureuse se retrouve transcendée dans un besoin de mouvement combatif, sa bulle parfois percée par l’urgence climatique. Rencontre à Paris, à deux pas du studio où elle apportait la dernière touche à son album.

De la passion et du disco

Marie Claire : Choisir un titre d’album comme Brûler le feu, était-ce manifester l’envie de reprendre le flambeau populaire de Johnny Hallyday ?

Juliette Armanet : Cela reste de l’ordre du clin d’œil, même si Allumer le feu est une chanson de dingue. Dans le titre qui a donné le nom à l’album, on trouve des orchestrations incandescentes, des cordes, des harpes, des flûtes, des saxophones, des gospels, quelque chose d’assez péplum.

Intimement, le feu, c’est quelque chose de fort, comme le feu amoureux qui peut être dévastateur et nous détruire. Il y avait quelque chose de l’ordre de la résurrection, une façon de transcender les blessures amoureuses. J’aime aussi ce langage un peu libertin, les références à des textes à la Crébillon, aux Liaisons dangereuses.

Il y avait quelque chose de l’ordre de la résurrection, une façon de transcender les blessures amoureuses

Le choix du disco était-il une réponse à notre immobilité forcée ?

Je fais du disco depuis mon premier album, c’est un genre qui me plaît car il met le corps en action tout en étant savant en termes d’orchestration. Il y a un côté paillettes dans la nuit. La brillance ressort toujours mieux dans un contexte un peu plus sombre.

Artiste engagée et libre

Vous parlez toujours de l’amour et de ses vertiges. Le mouvement #MeToo a-t-il modifié votre rapport aux relations amoureuses ?

Il m’a aidée à avoir une meilleure estime de moi et à m’affirmer. Comme sur ce disque, où j’ai un aspect cheffe d’orchestre-capitaine de bateau. Je suis allée chercher des talents, j’ai travaillé avec plusieurs producteurs, j’ai pu assumer ça. Ça a aussi eu une influence sur mes relations avec les autres chanteuses.

Il faut garder un maximum de bienveillance entre femmes, et ne pas se laisser avaler par ce système de compétition qui peut être très écrasant malgré nous. En revanche, dans les relations amoureuses, je m’interroge avant tout, en tant qu’individu, sur comment je vais avoir envie de m’abandonner à ma passion…

Je suis aussi mère d’un garçon de 3 ans, j’ai pratiquement accouché sur scène puisque j’étais en tournée jusqu’au huitième mois. Mon obstétricienne venait sur les dates. Faire toute cette tournée enceinte dans un bus avec des hommes m’a donné beaucoup de puissance. C’était ne pas renoncer à mes envies de musicienne ni à mes envies intimes.

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Faire toute cette tournée enceinte dans un bus avec des hommes m’a donné beaucoup de puissance.

Si l’album est intime, on y perçoit aussi un sous-texte sur la crise climatique, sur une fin proche.

Le dernier jour du disco parle de cette apocalypse en toile de fond, mais invite à se battre et à ne pas rester prostré·es. Il faut trouver l’énergie de la fête, de la joie, de la transmission d’une vie qui continue.

Le titre a été écrit avant, mais cet été, je suis arrivée à l’aéroport d’Athènes avec mon enfant, nous devions aller sur l’île d’Eubée, qui était en flammes. J’ai vraiment en tête ce soleil rouge dans la fumée, cette ville asphyxiée.

Avoir un enfant et arriver dans un paysage d’apocalypse m’a traumatisée. Je n’aime pas l’idée de regarder le monde s’écrouler. Sur ce titre, j’avais d’ailleurs en tête l’énergie de Balavoine. (Elle chante : « Et pourtant il faut vivre… »).

(*) Romance Musique/Universal

Ce papier a été initialement publié dans le numéro 831 de Marie Claire, daté décembre 2021.

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