Le dernier mystère de Stella Tennant

Cousine de la princesse Diana, l’égérie de Karl Lagerfeld a mis fin à ses jours le 22 décembre en Ecosse.

Comment est-ce possible ? Comment faisait Stella Tennant pour cacher sa détresse ? Il y a juste un an, la cinquantaine approchante, elle avait été conviée en guest-star à défiler pour Valentino Haute Couture. Toujours majestueuse, elle semblait ravie. Sereine. Un an plus tard, elle met fin à ses jours. C’est justement pour alerter l’opinion que sa famille, d’ordinaire si réservée, a révélé les causes de sa mort. « Elle était malade depuis un certain temps », « Sa santé mentale était fragile », « Malgré l’amour de ses proches, elle s’est sentie incapable de continuer ». Quel indicible désespoir rongeait le cœur de cette Anglaise à qui tout semblait sourire ?

Même les années n’entamaient pas son charisme. Voilà cinq ans, cette noble descendante des ducs de Devonshire confiait, avec son accent british un peu traînant : « La vogue du jeunisme reflue, je trouve cela plutôt sain. » Et d’évoquer l’écrivaine américaine Joan Didion qui, à 80 ans, visage intouché, devenait l’égérie de la maison Celine. Stella Tennant, même intégrité physique, en avait la moitié. Elle était une mère de famille nombreuse et avait été sacrée en 2011 Top de l’année par le British Fashion Council. A 41 ans. Une première. ça n’était pas seulement pour sa beauté androgyne, peu affectée par ses quatre grossesses, qu’elle recevait cette distinction. Non, c’était une allure, une façon d’habiter le vêtement, de déployer son style. Sans effets. Sans faux pas. Juste au diapason. Qu’elle irradie dans une robe baroque à cerceaux Dior conçue par John Galliano, endosse les asymétries de Yohji Yamamoto, de Helmut Lang, ou qu’elle ouvre le podium en tailleur Chanel à mi-jambe, Stella Tennant n’était jamais ridicule. Jamais déplacée. Jamais « too much ». Le résultat d’une éducation aristocrate inscrite dans les gènes. Un cocktail d’aisance, de retenue et de nonchalance.

Aurait-elle eu ce succès sans ses titres de noblesse ? On aurait pu se poser la question, tant la mode oscille constamment entre la rue et la distinction sociale. Aussi inspirée par le canaille que par l’élégance. Justement, Stella savait jouer les extrêmes. Scandaleusement punk avec ses piercings dans le nez et les lèvres, et royalement chic pour Valentino, ses longs bras gantés jusqu’au coude.Fierté écossaise, extravagance anglaise, cette liane sans rondeurs dégageait naturellement une singularité qui venait contredire les canons des agences. C’étaient les années 1990. Des créatures volcaniques avaient imposé le terme de « top model ». Linda Evangelista, Christy Turlington, Naomi Campbell, Cindy Crawford, Tatjana Patitz… Leurs courbes et leur charisme volaient la vedette aux vêtements qu’elles étaient censées vendre. Et voilà qu’en 1993 un « petit » sujet signé du déjà célèbre Steven Meisel dans le british « Vogue » braque un projecteur sur les jeunes Anglaises des faubourgs. Un peu trash, très « street style ». Limite mauvais goût.

Que vient donc faire cette jeune “duchesse” dans la piétaille londonienne?

Parmi les élues du pavé : cette garçonne ébouriffée de 23 ans, un anneau de métal transperçant sa fine petite narine. How shocking ! La fille descend d’une des plus grandes familles du royaume, ancrée dans les terres sauvages et ensorcelantes de l’Ecosse. La série « Outlander » n’est pas encore sortie mais déjà, outre-Manche, en plus de l’inégalable whisky, on cultive une instinctive déférence pour ces nobles guerriers des grands lacs et des forêts profondes. Que vient donc faire cette jeune duchesse, cousine éloignée de la princesse Diana, dans la piétaille londonienne ? Les Italiens rigolent et embrayent. Il leur faut cette royale provocatrice ! Et voilà. Avant même d’avoir appris à marcher sur des talons de douze, Stella Tennant, 1,80 mètre pour 56 kilos, fait la couverture du « Vogue » Italia. Pour la photo, on lui a ajouté des piercings et encore resserré la taille avec une ceinture corset d’Alaïa. Il faut savoir qu’à l’époque, de toutes les éditions internationales du magazine, c’est l’italienne, dirigée par Franca Sozzani, qui donne le « la » des tendances. Chaque mois, tous les photographes du monde, les journalistes, les créateurs de mode se jettent sur « Vogue » Italia, ce pavé de 2 kilos bourré de pub qui fait et défait les gloires du milieu. Un âge d’or…

Quant à Stella, on ne peut pas dire qu’elle ait ramé pour arriver : presque malgré elle, elle sera de tous les défilés, sautant dans un Concorde pour une journée d’essayages à New York, métamorphosée pour des dizaines de couvertures mais reconnaissable entre mille, avec sa peau diaphane et ses sourcils droits qui lui donnent son air rock’n’roll. Karl Lagerfeld – qui, de ses luxueuses tours d’observation, ne rate jamais un frémissement social – décide de frapper un grand coup : puisque la pulpeuse Claudia Schiffer a choisi de se lancer dans le cinéma, le nouveau visage de Chanel aura désormais les traits de Stella Tennant. Un rien pervers, il fait d’une pierre deux coups en éliminant la blonde et en imposant une silhouette anguleuse qui tranche avec le sex-appeal en vigueur. Un juste retour aux sources, finalement, pour Coco Chanel, qui fut, rappelons-nous, la maîtresse du duc de Westminster. Chanel aimait les aristos. Lady Stella Tennant n’est-elle pas un peu la dauphine d’une autre consœur au sang bleu, Inès de la Fressange, issue d’une des plus nobles familles de France – ses ancêtres sont marquis, baron, officier de la Garde royale…

Comme Inès, avec son corps androgyne, elle a modernisé les collections : même en collier de perles et veste à galon, Stella balaie le côté dadame. Comme Inès, elle possède l’art du décalage, osant par exemple porter une rivière de diamants Chaumet en serre-tête et les broches libellules à 30 000 euros épinglées sur un tee-shirt. Il faut dire que, dans sa famille, le joaillier était un fournisseur habituel, ses ancêtres lui ayant souvent commandé des babioles. Politesse des rois, Stella débarquait au shooting, ponctuelle, et en fille bien élevée savait briser la glace. A ceux qui s’extasiaient sur ses « trophées du style », elle s’esclaffait : « Du style ? Mes enfants éclatent de rire : “Mummy, du style ? Quel style ?” Je suis toujours en bottes de caoutchouc et en Barbour. »

Et ça n’était pas faux. Elle a eu beau adorer ce métier, sa vie familiale primait tout le reste. « Ce qui me structure ? David, mon mari, mes quatre enfants, l’Ecosse, la famille. » A 29 ans, en 1999, elle avait épousé à Oxnam, aux frontières de l’Ecosse, un photographe français, David Lasnet. On peut parler d’un coup de foudre : « Il était l’assistant de Mario Testino sur un shooting. On a déjeuné face à face. J’étais tellement troublée que je n’arrivais pas à faire tenir le riz sur ma fourchette ! » Ils ont formé à New York ce qu’on appelle un « wonder couple », à qui tout réussit. Quand Stella ne travaillait pas dans la mode, elle redécorait des appartements à Manhattan. Quant à son homme, il avait décidé de lâcher l’objectif pour… l’ostéopathie. Pourquoi l’ostéopathie ? Parce qu’il en avait découvert les bienfaits lorsque leur fils avait guéri d’une toux récurrente grâce à ces manipulations musculo-squelettiques. « Mon mari est un papa poule, un père à plein temps ! » se réjouissait souvent Stella, qui refusait d’avoir une nounou à demeure.

Il y a dix-sept ans, parents de trois enfants encore petits, ils décident de se rapatrier vers la vieille Europe, sur les terres de madame, le Berwickshire, dans un manoir du XVIIIe siècle. « De toute façon, je ne suis pas une party girl. » Un euphémisme. Cette jeune duchesse a toujours revendiqué son « enfance rurale et sans portable », qui a façonné son caractère « ancré dans des valeurs de base ». Retour donc aux racines terriennes de ses parents, nobles mais pas paresseux, qui entretiennent un train de campagne et un élevage de moutons à tête noire. Bon, sa mère, lady Emma Cavendish, descendante des sœurs Mitford et du duc de Devonshire, est aussi une « artiste botaniste ».

En 2005, quand naît Iris, le quatrième enfant des Lasnet, Stella semble prête à se convertir dans la décoration avec sa sœur Isabel. Elle nourrit aussi une passion pour la taxidermie antique, un rien étrange. N’oublions pas qu’elle a un diplôme de la Winchester School of Art, où elle s’était lancée dans des sculptures en peau de mouton – les moutons de ses parents. « L’ennui, c’est que le poil de mouton ne perd jamais son odeur », objectait son amie l’écrivaine Plum Sykes, qui a eu l’occasion de tester son obstination. « Lors de ses premières photos, elle refusait farouchement d’enlever son anneau nasal ! » Avec les années, la belle a vite compris qu’on pouvait être subversive sans faire peur.

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On peut aussi être branché sans habiter Londres ou Dublin. Du fond de sa campagne, Stella Tennant avait des idées. Et des relations. Avec son amie écossaise tout aussi bien née, lady Isabella Cawdor, elle avait créé une petite collection de vêtements pour la griffe Holland & Holland (rachetée par Chanel), plutôt réputée pour ses fusils de chasse. « Des vêtements chics et portables », insistait Stella, peu consciente du côté follement snob de la chose. Ensuite, quand elle s’est lassée de rechercher un vêtement « à la fois intemporel et original », eh bien ! elle a investi dans une petite société de tissage et tricotage, Tennant and Son, pour lui façonner des cachemires faits main. Avec sa sœur, c’est une fabrique d’objets de déco et consoles dorés à la feuille qu’elle a fondée, Tennant & Tennant.

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Bref, une femme de goût, pleine de ressources, et qui semblait même avoir su gérer sa séparation « en douceur » après vingt ans. Une paisible intelligence qui voyait ses enfants – un garçon et trois filles de 22 à 15 ans – prendre leur envol. Le poids de la nostalgie devait l’étreindre, parfois… Mais, toujours sollicitée pour des événements mode, comme le défilé Valentino l’année dernière, elle passait des podiums spectaculaires à l’humilité agricole, soucieuse de la météo, appelant son jardinier Bert avec lequel elle plantait, binait, creusait, arrosait… et refaisait le paysage botanique. So british. So royal. « Never explain, never complain ». Mais, contrairement à l’inoxydable reine Elizabeth, Stella Tennant luttait contre d’obscures forces destructrices. Elle n’a pas eu la force de résister à ses abîmes.

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