Léa Seydoux : "Je suis une hypersensible, mal en société, presque inadaptée"

Sensible et insaisissable, elle excelle à jouer des personnages sur le fil. De James Bond aux films d’auteur, l’actrice au physique magnétique, également égérie Louis Vuitton, enchaîne les rôles avec délectation.

Aucune interview n’est la même. À chaque fois, c’est un rendez-vous que l’on ne doit pas rater. Une rencontre espérée. En une heure chrono, souvent la moitié, la messe est dite. Certains abordent l’exercice sous le prisme de la séduction. Pas Léa Seydoux. L’actrice installe immédiatement un rapport d’égalité, dans sa façon frontale et courtoise d’échanger, de vous interroger en retour, d’engager le dialogue, de savoir ce que vous pensez, sans chercher à plaire coûte que coûte.

Elle prend ses aises, bien calée au fond du dossier de la banquette, devant un expresso, le regard planté dans le vôtre, le visage expressif qui envoie des signaux de réflexion, de perplexité ou de gaieté. Son pull beige oversized, son pantalon d’homme et sa coupe garçonne convoquent le masculin, cette part virile qu’elle revendique. Sa façon d’ébouriffer ses cheveux, d’un geste charmant, plaide pour la féminité. Tous les contraires se confrontent chez Léa Seydoux. La douceur et la rugosité, l’animalité et la cérébralité, l’audace et la réserve. C’est aussi ce qui la rend si insaisissable. À 35 ans, elle échappe à toute tentative de classification. «J’aime le mystère. Je préfère que les acteurs gardent leurs secrets, qu’ils fassent appel à la suggestion. J’ai toujours envie d’être une page blanche pour les réalisateurs, afin qu’ils puissent se projeter, comme le spectateur ensuite. Je crois offrir cette place à l’autre, laisser un vide à combler.»

En vidéo, la bande-annonce de “James Bond 007 : Mourir peut attendre”

Nombreux sont les cinéastes qui ont trouvé en elle matière à incarnations et fantasmes depuis ses débuts, en 2005. Si on doit tenter de résoudre l’énigme Léa Seydoux, sa filmographie sans fausses notes constitue de précieux indices pour remonter la piste. Elle raconte une actrice qui craint par-dessus tout l’inertie et tourne donc beaucoup, avec passion (cinq films à venir, dont The Story of My Wife, d’Ildikó Enyedi, ou The French Dispatch, de Wes Anderson). Une actrice qui ne cesse de rechercher la difficulté en élisant des rôles et des réalisateurs exigeants (hier Abdellatif Kechiche, Christophe Honoré, Rebecca Zlotowski ou Arnaud Desplechin, avec qui elle tourne en ce moment, demain Arnaud des Pallières…). Une actrice, devenue une star – Palme d’or à Cannes en 2013 -, capable de passer sans effort d’un blockbuster international comme le prochain James Bond, Mourir peut attendre (dont la sortie vient d’être reportée à avril 2021), à un film d’auteur comme Par un demi-clair matin, de Bruno Dumont.

Trench en coton, ceinture et escarpins, l’ensemble Louis Vuitton. Clips d’oreilles en or gris et diamants, collection haute joaillerie, Chopard. Coiffure Étienne Sekola. Maquillage Sandrine Cano Bock. Manucure Edwige Llorente

«Choisir des projets si différents me correspond totalement. Je suis partie tourner le film de Bruno Dumont juste après le James Bond. Ça me fait marrer rien que d’y penser : je ne crois pas qu’on puisse faire un plus grand écart ! Un James Bond c’est très excitant à vivre, jouissif même : il y a des courses poursuites, des explosions, du grand spectacle. Ça ramène à l’enfance, une telle production : tout y est plus grand que la vie, poussé à son extrême. On ne se prend pas au sérieux. Et aussitôt après, je me suis retrouvée dans le nord de la France, en prise avec le réel, à jouer avec une véritable fermière, actrice novice mais exceptionnelle, dans le très beau film de Bruno Dumont. Il y avait quelque chose de fort, de tragique, d’éblouissant dans ce tournage. J’affectionne chacun de ces univers radicalement opposés. Tout est question d’équilibre. Flaubert disait que l’écriture est une façon de s’emparer du monde. Pour moi, le cinéma, c’est une façon d’explorer le monde et d’expérimenter des émotions.»

Traquer la vérité

Veste en cuir et top en soie, Louis Vuitton.

Longtemps, Léa Seydoux s’est sentie empêchée, pas en place, pas à sa place. «Le cinéma m’a sauvée ! Je suis une hypersensible, mal en société, presque inadaptée. Ce métier m’a permis de traduire en émotions ce que je n’arrivais pas toujours à dire avec les mots, de comprendre le monde, de me comprendre aussi. Je me suis fabriquée avec ces expériences. Si le cinéma n’existait pas, je serais mal barrée, malheureuse. Il apprend à se sentir moins seule, à s’extraire de soi, à être transcendée, à rire, à pleurer, à vivre. Je trouve la réalité de notre monde parfois particulièrement âpre, brutale, angoissante. Le cinéma, c’est une bulle de joie. Et puis j’adore les ambiances de tournage, cet esprit d’équipe, sans hiérarchie, comme sait si bien l’instaurer Wes Anderson, par exemple.»

Léa Seydoux aborde son métier avec ferveur. Elle joue immanquablement des personnages sur le fil du rasoir, complexes, duaux. «Ils expriment une vulnérabilité en même temps qu’ils dégagent une force. Est-ce que cela me ressemble ? Complètement. Quand on joue un rôle, on y laisse un peu de soi, on apporte ce qui nous traverse. J’essaie de ne jamais être dans la performance. Au cinéma, je préfère les accidents, lorsque quelque chose m’échappe. J’ai toujours envie que ce soit vrai. Je traque la vérité. Je suis même obsédée par la vérité.»

Risquer la sincérité

Chemise en coton, top en soie, short en gabardine et cuir, et ceinture, l’ensemble Louis Vuitton. Bagues Ice Cube pure, en or gris, or rose poli et diamants, Chopard.

Dans la vie aussi, Léa Seydoux ne déroge pas à cette règle. Elle dit ce qu’elle pense avec son franc-parler. Sur la parité, le mouvement #MeToo, les hommes. «On peut faire avancer la cause des femmes sans tomber dans la misandrie. Je comprends que les femmes éprouvent un ras-le-bol de la domination masculine et qu’elles protestent. Certains combats doivent passer par une forme de radicalité. Pour autant, je déteste les extrêmes, le politiquement correct et la morale. Je ne me suis jamais sentie dominée par les hommes. Je n’ai jamais eu l’impression que les choses ne m’étaient pas accessibles parce que j’étais une femme, jamais. Mais j’ai conscience d’avoir la chance de vivre dans un pays où je suis libre, ailleurs la condition des femmes peut être terrible. J’aspire à un débat moins violent, plus mesuré. C’est bien d’être féministe, et il faut aussi savoir être “masculiniste” parfois. Pareil pour les hommes. Ce n’est qu’ensemble que nous ferons bouger les lignes.»

La nuance n’a pas la cote dans une époque d’injonctions et de clashs, où chacun est sommé de choisir son camp. Cela exige un certain courage quand on est une personne publique. «Dans la société actuelle, tout est noir ou blanc, manichéen. C’est flippant, souligne-t-elle. Quand on m’interroge, j’essaie de ne pas me dérober, de répondre le plus honnêtement possible, avec des maladresses ou des incompréhensions peut-être, parfois. Je prends le risque de la sincérité. Je prône la mesure et la nuance dans un monde qui ne valorise que la pensée binaire.»

T short en nylon imprimé monogram, et escarpins, l’ensemble Louis Vuitton.

Tous les rôles de Léa Seydoux témoignent également de cet art de l’équilibre juste. Même son personnage dans le prochain James Bond tranche avec les héroïnes traditionnelles de la saga. «Madeleine est un personnage qui plaît aux femmes, car elles peuvent se projeter. Elle n’a pas de superpouvoirs, c’est une femme moderne, intelligente, indépendante… qui tombe amoureuse d’un homme hors normes. Elle n’est ni un stéréotype ni une caricature. Ce genre de films offre habituellement des rôles où les femmes sont souvent réduites à des objets sexuels… Or, je préfère jouer des personnages non définis par leur sexualité.» C’est peut-être pour ça qu’elle se sent si proche de l’univers de Nicolas Ghesquière, le directeur artistique de Louis Vuitton, dont elle est l’une des égéries. «Son idée de la femme moderne n’est pas fantasmée, elle est ancrée dans une réalité. Ses vêtements traduisent l’affranchissement.»

Lorsqu’on aborde sa vie personnelle, Léa Seydoux vous signifie gentiment qu’il va falloir passer votre chemin. Zone interdite. Ne la cherchez plus sur les réseaux sociaux. Elle refuse ce déballage de l’intime. On la sait mère d’un petit Georges, 4 ans. «Ça roule bien, merci.» Fermez le ban. Son équilibre tient aussi à cette part secrète et sacrée. «Ce n’est pas toujours facile d’être parent, concède-t-elle finalement. On est l’objet adoré et détesté. Le lien est passionnel.» Autre chose ? «Je veux que mon fils soit respectueux, des femmes comme des hommes. Je ne le genre pas. Il aura la liberté d’être qui il veut, de s’habiller comme il veut, d’aimer qui il veut. Je souhaite qu’il acquiert le goût de la liberté.» Libre comme Léa.

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