Matthieu Ricard : "La méditation sert à se débarrasser de l'ego"

Le célèbre moine publie ses mémoires, Carnets d’un moine errant (Allary éditions). Il nous explique la nature profonde de sa spiritualité et le sens qu’elle a donné à sa vie.

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Écrire ses mémoires n’est-il pas en contradiction avec les préceptes du bouddhisme qui prônent la modestie et la lutte contre l’ego ?

Ce dont je voulais témoigner, c’est tout ce que j’ai vécu en orient auprès de mes maîtres. Je n’aurais jamais pu écrire des mémoires pour me raconter. J’ai voulu partager cette incroyable expérience de vivre en leur présence, d’écouter leurs enseignements, montrer qui ils étaient et ce que ça représente par rapport à nos critères occidentaux, aux gens qu’on admire habituellement, hommes d’État, millionnaires ou chanteurs. Mes maîtres peuvent-ils produire une autre source d’inspiration, et la partager peut-il avoir une utilité ? C’est mon espoir.

Il est frappant de constater combien ils sont drôles, blagueurs… à mille lieues de l’image qu’on se fait du moine, un peu solennelle.

Les Tibétains, en général, sont des gens très joyeux. Quand on demandait au dalaï-lama pourquoi il riait tout le temps, il disait qu’il contemplait le monde ordinaire, du gain, de la perte, de la renommée comme des jeux d’enfants. Ça le fait rire, parce que ce sont des choses un peu dérisoires par rapport au fait de devenir un meilleur être humain, de se mettre au service des autres, de remédier à la souffrance. Dans les textes tibétains, on utilise le mot « enfant » pour désigner ceux qui sont pris uniquement par les préoccupations mondaines. Rire n’empêche pas la gravité et la profondeur par rapport à ce qui mérite qu’on s’y consacre.

Vous dites être vraiment venu à la vie à 21 ans en rencontrant votre maître Kangyour Rinpoché. Étiez-vous déjà en recherche de spiritualité ?

Je m’intéressais beaucoup à la spiritualité de façon livresque. Le déclic, ça a été de trouver une tradition vivante. Avec une pratique vieille de 2000 ans. Cela a été au-delà de mes espérances, mais j’ai bien mûri ma décision de m’installer dans l’Himalaya. J’ai fait sept voyages avant de décider. On ne peut pas faire confiance à n’importe qui, n’importe quand, il existe de faux maîtres.

Qu’est-ce que vous avez découvert là-bas ? En quoi cette expérience a changé votre existence ?

C’est un chemin pour remédier aux causes de la souffrance, éliminer les poisons mentaux, l’animosité, l’obsession, l’arrogance, la jalousie, le manque de discernement. J’ai aussi approfondi mes connaissances, comblé le fossé entre les apparences et la réalité. Si on tente d’atteindre l’état d’Éveil, l’état de Bouddha, c’est pour pouvoir mieux aider les êtres à sortir de la souffrance. Je suis encore bien loin du but mais chaque étape vaut son pesant d’or et les progrès accomplis nous aident à mieux aider les autres.

Où pensez-vous vous situer par rapport à votre maître, que vous décrivez comme un homme d’une bonté et d’une bienveillance extraordinaires ?

Je me considère toujours comme un disciple. L’esprit du débutant est une attitude extrêmement salutaire. Je mesure tout ce que je dois à mes maîtres pour avoir donné du sens à ma vie, c’est déjà un progrès. Je mesure aussi que le chemin est long, mais ce n’est pas tellement la longueur du chemin qui est un problème. L’essentiel est d’être dans la bonne direction. Il ne faut pas faire preuve d’impatience, il faut être persévérant.

En tant que photographe, vous estimez aussi avoir un rôle de témoin ?

Oui, pour ce qui est des portraits de mes maîtres et des photos qui montrent la vie spirituelle. L’autre aspect de la photo, c’est de susciter l’émerveillement. Il y a beaucoup de photographes qui montrent la guerre, les famines. Ils sont nécessaires mais on finit par crouler sous l’horreur. Ce n’est pas cela qui fait la totalité de la nature humaine. Ce que j’appelle la banalité du bien, c’est que la majeure partie de l’humanité se comporte décemment. Je veux montrer la part de beauté de la nature humaine et celle du monde sauvage, pour susciter l’émerveillement vis-à-vis de notre monde.

Ce qui paraît paradoxal dans le bouddhisme, c’est l’isolement dû à la méditation et le lien avec les autres. Comment l’expliquer ?

C’est très mal compris. Il y a une image que j’aime beaucoup, c’est celle du cerf blessé qui se cache dans la forêt pour panser ses blessures avant de partir gambader avec les autres. Nos blessures sont l’ignorance, le renfermement sur soi-même, l’égoïsme. Avant de faire quelque chose pour les autres, il faut se transformer soi-même. Le but de la solitude n’est ni de fuir la société, ni d’être indifférent, c’est un temps de mûrissement et de formation pour mieux se mettre au service des autres. La méditation sert à se débarrasser de l’ego.

Vous avez publié Le Moine et le Philosophe avec votre père Jean-François Revel. Son succès a fait de vous un personnage médiatique. Comment concilier ce statut avec celui de moine bouddhiste ?

La première leçon est que cette célébrité est très artificielle. Vous passez dans cette étrange lucarne qu’est la télé et, soudain, les gens vous parlent dans la rue. Longtemps, je venais de mon Himalaya en étant inconnu. Puis les livres se sont enchaînés, les projets humanitaires. Je me demande parfois si j’ai bien fait. On me dit que je suis très médiatisé, le moine le plus célèbre de France… C’est un peu l’overdose, je vous assure. En même temps, ça me permet de partager des idées.

Faites-vous du prosélytisme pour le bouddhisme ?

Ah, non ! Je serais même honteux d’en faire. Je ne décourage pas les gens mais je ne les encourage pas. Si on me demande de trouver quelqu’un pour l’initier au bouddhisme, je donne quelques conseils…

Peu de gens sont capables de donner une définition précise du bouddhisme. Est-ce une religion au sens propre ?

C’est un vieux débat. Les philosophes disent que c’est une religion et les religieux que c’est une philosophie. C’est quelque chose qui permet de faire le pont entre les deux. C’est une philosophie profonde, complexe, que j’ai passé des années à étudier. Ce n’est pas une religion théiste, le bouddhisme réfute la notion de créateur et de cause première. Mais il y a une forme de transcendance. C’est en tout cas une spiritualité. Est-ce qu’on peut dire que c’est une religion ? Il y a des rituels de groupe, des méditations guidées très développées qui durent toute une journée. Il existe aussi un bouddhisme populaire où les gens n’ont pas forcément approfondi les textes philosophiques. Il y a plusieurs niveaux.

Qu’est-ce que vous diriez à quelqu’un qui voudrait devenir bouddhiste ?

Réfléchissez bien. Prenez votre temps, regardez les textes pour ne pas vous mettre entre les mains de n’importe qui. Surtout, pas de précipitation. Comme on dit au Tibet, frottez le caillou pour voir si c’est de l’or.

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