Nicolas Maury, "Garçon chiffon", étoffe de star

Acteur hors normes, sensible et déterminé, irrésistible dans la série culte Dix pour cent, il réalise son premier film, Garçon Chiffon. Une comédie teintée d’autobiographie, en compétition au Festival du film francophone d’Angoulême.

«Un bulldozer.» Ce n’est pas le mot auquel on s’attendait pour définir l’acteur Nicolas Maury, mais c’est celui que choisissent deux de ses grandes amies, l’actrice Laure Calamy et la réalisatrice Sophie Fillières, lorsqu’on les interroge – pourtant séparément – à son sujet. «Parce qu’il ne renonce jamais à son désir», résume la première. «Parce qu’il a une telle force dans son désir !», lance la seconde, qui précise aussitôt : «Mais un bulldozer gracieux. Chez lui, la puissance n’enlève rien à la sensibilité.»

Cet après-midi de juillet, dans le velours feutré de l’hôtel Providence, à Paris, nous verrons surtout ce dernier versant de sa personnalité, un mélange de douceur et d’attention aiguë. Mais la découverte de son premier long-métrage en tant que réalisateur, Garçon Chiffon (1), doublée d’une exploration de son parcours avant le succès du rôle d’Hervé dans la série Dix pour cent, confirme le reste. Oui, Nicolas Maury sait faire ce qu’il veut.

L’histoire de Garçon Chiffon n’est ni tout à fait la sienne ni tout à fait une autre, et cette «combinaison de personnel et d’autobiographique» – labellisée «Cannes 2020» -, en sélection officielle du Festival du film francophone d’Angoulême, du 28 août au 2 septembre, est aussi sincère que réussie. Il l’a écrite d’abord seul, puis avec l’aide de Sophie Fillières et de Maud Ameline, l’a réalisée, et il joue le personnage principal, Jérémie. Comme lui, Jérémie est acteur, enfant de commerçants du Limousin. Et si Nicolas Maury n’a pas vécu les affres de la carrière à l’arrêt qu’il impose à son double, il connaît celles de la jalousie amoureuse, trame du récit. Pas jusqu’à installer une microcaméra chez son amant, comme dans le film, mais attendre le soir au bas de l’immeuble, épier la fenêtre, remâcher ce sentiment que «s’il n’y a rien, c’est que ça cache quelque chose», ce «plomb fondu dans l’estomac», ça oui.

En vidéo, la bande-annonce du film “Garçon chiffon”

Brouiller les pistes

De lui, nous, on connaît donc surtout Hervé, l’assistant drôlissime et culotté de l’agent Gabriel Sarda dans la série Dix pour cent. Au fil des trois saisons déjà diffusées, ce rôle et celui de son acolyte Noémie (interprétée par Laure Calamy) ont pris de l’ampleur, boostés par la puissance comique du duo d’acteurs. La saison 4 – la dernière, diffusée en octobre – devrait être «révolutionnaire» pour Hervé, promet-il, et lui permettre de «vraiment apparaître». Mais si ceux qui arrêtent l’acteur dans la rue le confondent entièrement avec le gay persifleur de l’agence ASK, Nicolas Maury n’a pas attendu Hervé pour être bien d’autres hommes – et femmes aussi parfois.

Heureusement, Internet et les captations vidéo de pièces de théâtre existent, même si elles nous font regretter de le découvrir sous cette forme en ostéopathe diabolique qui se métamorphose en Travis Bickle, le chauffeur de Taxi Driver (ressemblance troublante avec De Niro), dans Notre Faust, création de Robert Cantarella. Entre cet être éructant, à la virilité rêche, dégoulinant de bière et de sueur, puis la Romy Schneider qu’il incarne dans Violentes Femmes, de Christophe Honoré, ou le Steve Jobs insatiable de sa propre puissance numérique dans la pièce du même nom (toutes deux mises en scène par Robert Cantarella), aucun lien, sinon celui du talent.

L’enfance

Nicolas Maury a donc débuté au théâtre, et il continue assidûment d’y jouer, le plus souvent dans des pièces contemporaines exigeantes. Planches ou plateau de cinéma, il n’a jamais eu de préférence : lorsqu’il était enfant, dans sa chambre de Saint-Yrieix-la-Perche (Haute-Vienne), entièrement tapissée de posters de Vanessa Paradis, devenir acteur signifiait simplement s’échapper. Il a 11 ans, ses parents divorcent : «Quand la cellule familiale s’est brisée, j’ai eu besoin de recréer un endroit à moi, et je l’ai trouvé dans le vœu d’être acteur.»

Nicolas Maury: «Bien sûr, c’est un choix. Bien sûr, je peux aussi parler d’une voix testiculaire et m’habiller en cow-boy.»

La jalousie, dit-il, vient aussi de l’enfance. «Ma mère a quatre sœurs. J’ai été élevé par des femmes qui, entre elles – elles oubliaient que j’étais là -, parlaient des hommes. Cette inquiétude des femmes envers les hommes, je l’ai intégrée.» Il a 9 ans, le téléphone sonne. «Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai dit à mon père : “Tu devrais décrocher, c’est peut-être ta maîtresse…” Mon inconscient avait deviné la vérité. C’est une expérience particulière, d’avoir découvert sans savoir. Et ensuite ils se sont séparés.»

Dans Garçon Chiffon, la mère, c’est Nathalie Baye, qui irradie. Elle donne âme à cette alternance de justesse et de faux pas que sont les mères face à leur enfant qui a grandi. Jérémie se réfugie chez elle, au cœur du Limousin, à la fois par besoin – fuir les dépits de sa vie professionnelle et amoureuse à Paris – et par nécessité : assister à l’enterrement de son père, Denis, qui s’est suicidé. Celui de Nicolas Maury est bien vivant, mais il partage avec Denis son métier : patron d’une petite entreprise de VSL (véhicules sanitaires légers), qui assure aussi bien les services de taxi que d’ambulance ou de corbillard. «Il faisait pompes funèbres également. On rigolait, je lui demandais de me laisser monter dans les cercueils et de mettre le couvercle sur moi ! Je l’aidais à choisir et à agrafer les satins pour le capitonnage.» D’un père qui a toujours fait le pitre et côtoyé la mort est né un fils qui n’envisage pas de faire rire autrement qu’en frôlant la tragédie.

Un film très personnel

Garçon Chiffon fait un flash-back sur l’enfance de Jérémie. Seul devant sa glace, les lèvres rouges, il chante Marilyn et John, de Vanessa Paradis. Ses cousins entrent, ils raillent : «Ouah, la fille !» Oui, coupe Nicolas Maury avant que l’on ait fini notre question : «Bien sûr que dans la cour de l’école de Saint-Yrieix, c’était difficile. Mais même acteur à Paris. Il y a une semaine, je marchais rue de Lappe, deux garçons de 18-20 ans viennent vers moi : “Tu baisses ton regard, sale tafiole.” Dans le métro, une grand-mère qui me crache un truc d’une violence…»

Pendant le confinement, tous les soirs à minuit, il lisait des poèmes d’Emily Dickinson sur Instagram. Jusqu’à ce qu’apparaissent des messages de haine : «”Les goulags, c’est dommage que pour les pédés comme toi, ça n’existe plus. On sait où t’habites, on va venir.”» Il a arrêté. «Mais je ne veux pas que ça ait une consonance de victime. Je ne crois pas au “devenir victime de l’humanité” – ça ne peut pas être une identité. Et je ne veux pas non plus être dans une position guerrière, de combat. En revanche, c’est vrai, j’ai fait Garçon Chiffon aussi pour ça. Parce que, quand on me parle d’Hervé, des jeunes me disent : “Voilà, j’ai 18 ans, je m’appelle Thomas, mon père adore le personnage d’Hervé et, du coup, il a compris pour moi.” Ça crée un lien dans les familles. Les fictions donnent l’occasion de se parler. J’espère que mon film va permettre le dialogue. Pas seulement sur l’homosexualité, mais aussi sur la possibilité d’être soi.»

Le podcast à écouter

L’art de l’éclectisme

Après leur divorce, les parents de Nicolas Maury ont continué de travailler ensemble dans l’entreprise de VSL, et d’élever ensemble leurs enfants. «J’ai une famille très intelligente. Et très aimante.» Son coming out n’a été un souci que pour lui-même, idem du projet d’être comédien. «J’ai dit à mes parents : “Si je n’ai pas le Conservatoire de Paris, j’arrête.” J’avais ce besoin de les rassurer, alors qu’ils n’étaient pas du tout inquiets.»

Il décroche le prestigieux Conservatoire du premier coup, à 20 ans, enchaîne au théâtre puis au cinéma. On le voit dans les thrillers érotico-fantastiques de Yann Gonzalez (Les Rencontres d’après minuit, Un couteau dans le cœur), en géodrilologue (spécialiste des vers de terre) beauf et touchant dans Perdrix, d’Erwan Le Duc, en écrivain arriviste dans Les Tuche 3, en interprète du joli premier rôle de Let My People Go, de Mikael Buch. Parier que beaucoup reste à venir n’est pas prendre un risque. Les projets déjà engagés – au théâtre ou au cinéma, acteur ou réalisateur – ne manquent pas.

Oui, sa mère l’appelle «Mon Chiffon». Il ne veut pas nous expliquer pourquoi, mais précise qu’en anglais cela veut dire «mousseline de soie», lui le passionné de mode. «Pour moi, une tenue, c’est une expérience, il faut l’habiter.» Dans le film comme dans la vie, il s’y emploie, et pour rien au monde il ne s’interdirait les boucles d’oreilles, les sacs à main, les habits qui brouillent les frontières. On repense à ses récits sur l’homophobie, à ses rôles ultravirils au théâtre. Il lit dans nos pensées. «Bien sûr, c’est un choix. Bien sûr, je peux aussi parler d’une voix testiculaire et m’habiller en cow-boy.» Quand il en a envie.

Garçon Chiffon, sortie prévue le 28 octobre.

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