Patrizia Reggiani, la descente aux enfers de la veuve noire de l’empire Gucci

Elle a épousé l’héritier d’une des marques les plus célèbres d’Italie, puis a orchestré son assassinat en 1995. Cette histoire folle a été portée à l’écran par Ridley Scott. House Of Gucci sort cette semaine avec Lady Gaga en sulfureuse épouse.

Durant ses années fastes, on l’appelait «Lady Gucci». Mais c’est un autre surnom qui restera à jamais collé à la peau de Patrizia Reggiani : la «veuve noire», reconnue coupable d’avoir commandité en 1995 l’assassinat de son ex-époux, Maurizio Gucci, héritier de la maison du même nom. Amour, luxe et sang versé : l’histoire de Patrizia, et à travers elle, celle de la chute d’un clan, avait tout pour finir sur grand écran. C’est chose faite avec House of Gucci, de Ridley Scott, dans lequel Maurizio est incarné par Adam Driver et Patrizia, par Lady Gaga. Laquelle a promis d’interpréter la vedova nera «comme une personne réelle, et pas comme une caricature», cherchant la femme sous le scandale et les manteaux de fourrure.

Patrizia naît en 1948 à Vignola, près de Modène, d’une mère serveuse qui épousera plus tard Ferdinando Reggiani, un homme d’affaires milanais plus âgé. Il fera d’elle une enfant gâtée : adolescente, Patrizia ne manque de rien, et surtout pas de vêtements griffés. La famille est riche, mais pas admise dans la bonne société. Qu’importe, la jeune fille y fait son chemin, de galas en soirées. C’est au cours de l’une d’elles, en novembre 1970, qu’elle rencontre Maurizio Gucci. Né à Florence, il est le fils de Sandra Ravel, une actrice italienne des années 1930, et de Rodolfo Gucci, l’un des cinq fils de Guccio, le fondateur de la marque aux deux G. Avant d’en devenir l’un des piliers, Rodolfo a été acteur sous le nom de Maurizio d’Ancora. C’est ce prénom qu’il donne à son unique enfant, comme pour lui garantir un destin romanesque et brillant.

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Fêtes et paillettes

Quand Maurizio et Patrizia se rencontrent, ils ont tous les deux 22 ans. Pour elle, le coup de foudre n’est pas évident : elle remarque à peine ce garçon tranquille, dont les dents de devant se chevauchent. Lui, en revanche, tombe immédiatement amoureux. Patrizia est piquante, effrontée, différente des filles de bonne famille qu’on lui présente habituellement. En 1973, ils se marient malgré les réticences de Rodolfo, convaincu que la jeune femme s’intéresse surtout à leur argent. Mais Maurizio a trouvé auprès de Patrizia un nouvel élan : «Avec moi, il se sentait libre, confiera-t-elle, au Guardian en 2016. Nous formions une équipe.» Une équipe qui prend d’assaut le New York hédoniste et disco des années 1970.

Maurizio Gucci et son ex-femme, Patrizia Reggiani, le 21 juin 1972.

Bien avant les Bennifer et autres Brangelina, Maurizio et Patrizia fusionnent leurs deux noms en un seul, «Maurizia», gravé sur la plaque de leur voiture avec chauffeur. Lorsqu’ils descendent de leur penthouse situé sur la Ve Avenue (payé par Rodolfo, qui s’est radouci quand Patrizia a donné naissance à une fille, Alessandra, en 1976), les Gucci sont le it couple mondain du moment, donnant de somptueuses fêtes à thèmes colorés («Orange ou jaune, même la nourriture !», se souvient Patrizia), conviant Jackie Onassis ou les frères Kennedy à leurs dîners. Et se partageant entre leur chalet à Saint-Moritz, leur maison à Acapulco ou leur yacht, Le Créole, acquis par Maurizio après la naissance de leur seconde fille, Allegra, en 1981.

Rupture et divorce

Patrizia a pris l’habitude de conseiller son époux sur ses affaires. Et continue lorsqu’en 1982, ils rentrent à Milan afin qu’il s’implique davantage dans la gestion de la marque. À la mort de Rodolfo, en 1983, Maurizio hérite de la moitié des parts de l’entreprise. Et s’oppose de plus en plus à sa famille, dont son oncle Aldo, artisan du développement de Gucci aux États-Unis. Au-delà de l’emprise de ce dernier, Maurizio commence aussi à trouver pesante celle de son épouse, qui critique de plus en plus souvent ses (mauvais) choix. L’héritier veut voler de ses propres ailes. Mais monte d’abord dans un avion.

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Un soir de 1985, il prévient Patrizia qu’il part en voyage d’affaires à Florence. Rien d’inhabituel pour le couple, habitué à prendre son jet privé comme d’autres sillonnent leur quartier. Mais Maurizio ne reviendra jamais. Et c’est l’un de ses amis, le lendemain, qui annonce à Patrizia que leur mariage est terminé. À en croire cette dernière, ce n’est pas ce qui la blessera le plus. Celle que l’on a surnommée la «Liz Taylor des marques de luxe», n’a eu, à la différence de l’actrice aux huit mariages, qu’un seul époux. Mais surtout qu’une unique passion : la maison Gucci, son histoire, son rayonnement, son expansion.

En 1993, Maurizio, devenu président du groupe après une succession de batailles légales ayant ravagé le clan familial, le cède à Investcorps, une banque d’investissement de Barheïn. Dans les colonnes du Guardian, son ex-épouse se souvient : «J’étais en colère contre Maurizio à propos de beaucoup, beaucoup de choses à l’époque. Mais surtout cela : perdre l’affaire familiale, c’était stupide. C’était un échec. J’étais pleine de rage, mais je ne pouvais rien y faire. Il n’aurait pas dû me faire ça.»

Le début des années 1990, pour elle, a tout d’une série noire. Le couple n’est pas encore divorcé que Maurizio s’affiche avec Paola Franchi, une amie d’enfance. En 1992, on diagnostique à Patrizia une tumeur au cerveau, heureusement bénigne. L’année suivante, le divorce est prononcé : elle reçoit une pension annuelle de 1,47 million de dollars, mais perd le droit d’utiliser le nom Gucci. Ivre de rage, elle déclare à qui veut l’entendre qu’elle souhaite la mort de son ex-mari.

Mort à Milan

Le 27 mars 1995, à 8h30 du matin, son vœu est exaucé : Maurizio Gucci tombe sous les balles d’un tueur en se rendant à son bureau, dans le cœur de Milan. Le lendemain, Paola Franchi est sommée de quitter leur appartement, dans lequel Patrizia et ses filles s’installent immédiatement. Si de lourds soupçons planent sur cette dernière, rien ne permet de la relier au meurtre. Jusqu’au jour où, deux ans plus tard, le tireur se vante du crime auprès d’un tiers, qui prévient la police. Des écoutes téléphoniques sont menées pour confondre Patrizia et ses complices, dont l’une de ses proches, la cartomancienne napolitaine Pina Auriemma et le tueur, Benedetto Ceraulo.

Patrizia Reggiani, lors de son procès à Milan, est jugée pour avoir commandité l’assassinat de son ex-mari, Maurizio Gucci, le 27 mars 1995.

Patrizia Reggiani est arrêtée le 31 janvier 1997. C’est très calme, en vison et sac Gucci, qu’elle sort de chez elle accompagnée par les carabinieri. Dans son agenda, on découvre que le jour du meurtre, elle n’a inscrit qu’un seul mot : «Paradis». Le procès commence à Milan en juin 1998. Patrizia (qui aurait débarqué en prison avec des valises pleines de tailleurs de luxe) apparaît en simple survêtement bleu, et jure ses grands dieux qu’elle n’a pas commandité le meurtre de Maurizio.

Oui, elle a bien versé 200.000 livres à Pina Auriemma. Mais c’était parce que cette dernière, qui pensait rendre service à son amie en contactant un tueur à gages, menaçait de lui faire porter le chapeau si elle ne lui versait pas une compensation. Une défense qui peine à convaincre les magistrats, surtout quand Patrizia ajoute, à propos de la somme, que «ça valait chaque penny». Ses filles, Alessandra et Allegra, tentent d’avancer que leur mère n’avait pas toute sa tête en raison de sa tumeur. Las, Patrizia Reggiani est condamnée à vingt-neuf ans de prison. Une peine qui sera réduite à vingt-six ans, en appel, en 2000.

Mensonges et privilèges

Cette année-là, le jour de son incarcération, Patrizia tente de se pendre. Elle échoue, et passera les années suivantes à rendre son quotidien aussi supportable que possible. En rémunérant, par exemple, d’autres prisonnières pour faire son ménage. Et en obtenant d’avoir à ses côtés Bambi, un furet (qui finira, hélas, sous le postérieur d’un détenu s’étant assis dessus). En 2011, on lui propose d’être libérée à condition de trouver un emploi. Elle refuse et déclare : «Je n’ai jamais travaillé de ma vie, je ne vais pas commencer maintenant.» Mais change d’avis en 2014, après avoir trouvé un poste de consultante chez Bozart, une marque de bijoux fantaisie.

Son premier geste en sortant de prison : une virée shopping accompagnée de Bo, son perroquet apprivoisé, sur la via Monte Napoleone (l’équivalent de l’avenue Montaigne, à Paris, NDLR), où s’alignent les magasins les plus chics de Milan. Ce ne sera pas son dernier coup d’éclat : en 2016, quand des journalistes lui demandent pourquoi elle a contacté un tireur plutôt que de tuer Maurizio elle-même, elle rétorque : «J’ai une mauvaise vue. J’avais peur de le rater.» Ultime paradoxe d’une femme qui, si elle a toujours clamé son innocence, n’a jamais pu s’empêcher d’exprimer sa soif de vengeance.

Aujourd’hui, Patrizia Reggiani a 72 ans. Elle dit être sans le sou, raison pour laquelle elle n’a pas encore versé les indemnités qu’elle doit à Giuseppe Onorato, un portier blessé par le tueur de Maurizio Gucci. Ses filles, qui vivent en Suisse et ont hérité de la fortune de leur père, ne viennent que rarement la voir et ne lui verseraient pas la pension à laquelle elle a toujours droit. Alors que la famille Gucci a publiquement désavoué le film de Ridley Scott, elle a déclaré qu’elle avait été «agacée» que Lady Gaga n’ai pas eu «la courtoisie ou le bon sens» de la rencontrer. Histoire de rester dans la lumière, mais en gardant le contrôle sur sa vie, son histoire. Et surtout ses secrets.

House of Gucci, de Ridley Scott. Sortie le 24 novembre.

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