Politiques : le gang des chaussettes

Et si l’essentiel était dans l’accessoire ? Les dirigeants les utilisent pour se différencier ou même communiquer. Une arme à manier avec prudence car l’effet boomerang peut être redoutable. Décryptage avec le sociologue Jean-Claude Kaufmann.

Tenue correcte exigée. La règle d’or des politiques est de ne surtout pas prendre de risque vestimentaire. Le costume ou le tailleur sombre sont souvent de rigueur. Le diable se niche toutefois dans les détails. Dans les chaussettes, en l’occurrence. « Elles sont un petit plus pour accrocher le regard, note Jean-Claude Kauffmann, auteur de Philosophie de la chaussette (Buchet-Chastel). Certains comme Edouard Balladur ou François Fillon ont voulu jouer la rupture de couleur en optant pour un “rouge cardinal”. Celle qui vous classe comme homme de pouvoir. Les deux hommes avaient d’ailleurs choisi la marque Gammarelli, fournisseur des principaux dirigeants du Vatican. La chaussette peut être utilisée pour son aspect irruptif, mais elle est à manier avec une extrême précaution », prévient le sociologue.

Cet accessoire, qui peut jouer un rôle de marqueur ou être un signal de résistance à la morosité, peut vite devenir un angle d’attaque pour des adversaires politiques en quête de la moindre faille. Les chaussettes rouges d’Edouard Balladur ont ainsi été stigmatisées lorsque l’opinion a commencé à se retourner dans les années 90. C’était l’époque où Plantu le caricaturait régulièrement à la une du Monde en aristocrate hautain se déplaçant en chaise à porteur. Quelques années plus tôt, Pierre Joxe, voulant défendre son « camarade » Pierre Bérégovoy, victime de rumeurs de malversations, l’avait blessé au plus haut point en faisant référence à cet accessoire. « Un homme qui porte de pareilles chaussettes ne peut pas être malhonnête », avait persiflé, le président de la cour des Comptes, renvoyant le Premier ministre à son origine sociale modeste. Dans son livre, Jean-Claude Kaufmann souligne néanmoins l’effet de rupture et de surprise. En somme, le buzz que peut provoquer ce détail vestimentaire, dont toute l’existence avait été, jusqu’à récemment, vouée à se faire oublier.

Voué à se faire oublier, ce détail vestimentaire peut dynamiser une image et apporter une distance humoristique

« La chaussette peut dynamiser une image en étant signe de distance humoristique ou de légèreté, note-t-il. Le Premier ministre canadien Justin Trudeau ne s’y est pas trompé. Il maîtrise un art raffiné de la communication par les chaussettes, transformées en instrument diplomatique« .

Ainsi s’est-il rendu à un sommet de l’Otan avec des navires de guerre imprimés sur ses chaussettes, ou à l’inauguration d’un forum Bloomberg Business avec des Chewbacca, le mercenaire de Star Wars. Dès 2017, le journaliste du Dauphiné Libéré, Georges Bourquard, ironisait : « Dans tous les sommets internationaux, les chevilles de Trudeau sont maintenant un objet de curiosité. On a même vu Angela Merkel se plier en deux pour les admirer et pourtant elle n’est pas réputée pour courber facilement l’échine ». La vice-présidente américaine Kamala Harris a elle aussi usé de cette arme communicationnelle en optant pour des chaussettes sur lesquelles était brodé : « The future is female ».

A post shared by Meena Harris (@meena)

Mais lorsque trop de com’ masque une absence d’action, l’effet boomerang est inévitable. Jean-Claude Kaufmann raconte la réaction de l’ancien Premier ministre australien, Malcolm Turnbull, qui, un jour, alors que son homologue canadien vantait la couleur de ses chaussettes lors d’une négociation qui patinait, lui renvoya sèchement : « Justin, nous ne sommes pas là pour parler de la couleur de tes chaussettes ».

Est-ce pour éviter ce genre de déconvenue que Nicolas Sarkozy ou Dominique de Villepin ont toujours préféré des paires passe-muraille ? Ils mettent un point d’honneur à ne porter que des chaussettes noires et montantes, qui ne laissent pas découvrir le moindre centimètre de peau. Albert Einstein, pour sa part, pensait avoir réglé « le problème » en les supprimant tout simplement de sa garde-robe. Il était pieds nus dans ses chaussures. « Il avait beau être l’immense chercheur que l’on sait, sur le campus de l’université où il donnait des cours, il était surtout remarqué par ses étudiants pour ce détail vestimentaire incongru », s’amuse Jean-Claude Kaufmann. Encore une question de relativité.

Ce dossier est à retrouver dans le Gala n°1544 en kiosques ce jeudi 12 janvier.

Crédits photos : Avalon/Panoramic/Bestimage

A propos de

  • Abonnez-vous à vos stars préférées et recevez leurs actus en avant première !

  • Justin Trudeau

  • Kamala Harris

  • Edouard Balladur

Il vous reste 85% de l’article à découvrir

Autour de

Source: Lire L’Article Complet