Quentin Tarantino : “J’ai la sensation que 2019 est la dernière année du cinéma tel que nous l’avons connu”

Interview.- Avant de ranger sa caméra, l’enfant terrible du cinéma américain ajoute une nouvelle corde à son arc en écrivant Il était une fois à Hollywood, le roman de son dernier film. Pop et cinéphile, évidemment.

Quentin Tarantino n’a de cesse de le répéter en interview : il ne réalisera que dix films, pas plus. Il ne lui en reste donc qu’un au compteur avant de tirer sa révérence. L’heure est ainsi venue pour le réalisateur, l’un des plus marquants et audacieux de sa génération, de commencer à tourner la page, au sens propre comme au figuré. C’est en effet avec un livre qu’il pose les jalons de sa future carrière. Mais, si le support diffère, le cinéma reste le sujet central : à 58 ans, le maestro américain a en effet décidé d’adapter son neuvième film Once Upon a Time… in Hollywood en roman. La vedette télé Rick Dalton, sa doublure Cliff Booth et la starlette Sharon Tate reprennent vie et déploient leurs ailes sous la plume de leur créateur, toujours aussi inspiré par les seconds couteaux en mal de reconnaissance et les coulisses du Nouvel Hollywood.

En vidéo, « Once Upon A Time In… Hollywood », la bande-annonce

Un ouvrage passionnant pour tout amoureux du cinéma. Un prolongement logique pour l’artiste. Tarantino a non seulement signé les scénarios de tous ses films, en a écrit pour d’autres (True Romance, Tueurs nés…) mais, en se frottant à cette transposition inhabituelle, il rend aussi hommage à un autre pan de la pop culture américaine qui lui est si chère. Dans les années 1970, la novellisation de longs-métrages était en effet en plein boom et le fanboy élevé à Los Angeles y trouvait le moyen d’enrichir sa cinéphilie. Laquelle se transmet à nouveau sans snobisme, mais avec une générosité sans égale dans ce premier roman.

Madame Figaro. – Pourquoi avoir choisi de remettre le «roman de film» au goût du jour ?
Quentin Tarantino. –
J’ai grandi à l’époque où ce sous-genre explosait, juste avant le succès de la VHS. Un jour, dans une boutique où j’avais l’habitude d’acheter des BD, je me suis offert un roman de film avec mon propre argent. Le premier livre «adulte» de ma vie. J’en ai ensuite acheté de nombreux autres que j’ai en partie gardés. Récemment, je suis retombé dessus avec une certaine nostalgie et j’ai pensé qu’il pourrait être amusant de m’essayer à l’exercice avec l’un de mes films. Comme Once Upon a Time… in Hollywood a cartonné et semble avoir plu au public, je me suis dit qu’il fallait mieux commencer par lui.

Il pourrait donc y en avoir d’autres ?
Je me verrais bien le faire pour True Romance ou Reservoir Dogs…

Y avait-il chez vous un fantasme de littérature ?
Bien sûr, mais le cinéma est pour l’instant le seul sujet sur lequel je me sente à peu près légitime. Peut-être m’autoriserai-je bientôt, dans deux ou trois livres, à écrire une fiction. En attendant, je travaille sur Cinema Speculation, un livre sur le Nouvel Hollywood avec mes critiques de l’époque mises en parallèle avec mon regard d’aujourd’hui.

Il était une fois…le cinéma

L’histoire de Once Upon… est ancrée dans le Hollywood des années 1970. Vous auriez aimé travailler à cette époque ?
J’ai eu tellement de chance avec mes films que j’imagine qu’aucune autre période ne m’aurait été plus favorable. Mais croiser certains des acteurs que j’ai tant aimés et créer durant cette période aurait sans doute été galvanisant : les réalisateurs osaient alors beaucoup et se foutaient de ce que pensaient les gens. Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux ont peur de rencontrer des problèmes s’ils sont jugés trop transgressifs.

Cela semble ne jamais avoir été votre cas ?
J’ai toujours pu faire mes films tel que je le désirais, y compris Once Upon a Time… in Hollywood. Sans tout faire en numérique mais en construisant mes décors, en ayant la main sur le final cut… C’est un luxe incroyable : je sais qu’il est plus difficile aujourd’hui de faire aboutir ses projets, surtout quand ils sont ambitieux.

Pensez-vous que le cinéma ne fasse aujourd’hui que reprendre ce qui a déjà été fait ?
Je ne l’espère pas ! Il doit y avoir un mec ou une nana qui, en ce moment même, s’amuse à expérimenter dans son sous-sol, avec son téléphone, comme Sam Raimi l’avait fait avec sa caméra pour Evil Dead. Un jour, cette personne trouvera quelqu’un pour lui faire confiance et nous en mettra plein la vue.

Votre décision d’arrêter le cinéma n’a donc rien à voir avec la peur de se répéter ?
Non. Je suis juste arrivé au bout d’un chemin. J’ai consacré trente ans de ma vie au cinéma : il vaut mieux passer à autre chose, quand je suis encore fier de ma filmographie et que je suis assez alerte pour m’exprimer ailleurs. Je travaille actuellement sur une pièce de théâtre. Au moins, cette fois, on n’écrira pas que mes personnages sont trop bavards : c’est le propre du genre !

Vous êtes un enfant de la télé, un amoureux des vidéoclubs, un passionné des salles. Comment voyez-vous le fait que l’on veuille aujourd’hui mettre tous les supports en concurrence ?
J’ai parfois la sensation que 2019 est la dernière année du cinéma tel que nous l’avons connu. Nous ignorons ce qu’il adviendra des salles : les gens accepteront-ils de sortir de chez eux pour payer des billets dont le prix ne cesse d’augmenter ? Je ne suis pas certain, car je ne vois pas la différence entre voir un film en numérique sur un écran plat assis sur un canapé et le voir en copie numérique en salles. En revanche, je crois davantage aux salles spécialisées, qui montrent encore de la pellicule et qui offrent des expériences différentes.

J’entends et comprends ceux qui pensent que rien ne vaut de voir un film dans une salle réceptive, avec d’autres spectateurs. Mais j’ai envie de leur répondre : «Tout dépend des spectateurs.» Selon moi, le public français est d’ailleurs le plus respectueux de tous, et de loin ! Comme je l’ai toujours dit, pour apprécier un Woody Allen, il n’y a rien de mieux que de le découvrir à Paris l’après-midi, au cinéma de la rue Champollion. Les gens y rient dès la première minute et en sortent emplis d’un bonheur qu’ils peuvent prolonger en se baladant dans les rues de Saint-Germain-des-Prés.

La culture du cinéma

Aimeriez-vous enseigner le cinéma ?
Je le fais déjà d’une certaine façon. Je suis propriétaire de deux cinémas de répertoire, où je montre des films du patrimoine. C’est une façon de transmettre.

Vous évoquez le cinéma français dans votre livre. Quels sont les nouveaux Belmondo, Gabin, Ventura, selon vous ?
Je vais vous décevoir mais je ne suis pas aussi calé sur les films d’aujourd’hui. À un moment de votre vie, vous arrêtez d’écouter de nouveaux chanteurs pour vous concentrer sur vos standards. C’est pareil avec le cinéma : je préfère mes classiques.

Avez-vous cependant revu des Belmondo ?
Pas encore, mais je suis un grand fan et je porte un amour inconditionnel au Doulos, de Jean-Pierre Melville. Ce qui est génial avec ce film, c’est qu’il est hyper divertissant et, en même temps, vous n’avez aucune idée de ce qui se passe. Rien n’a vraiment de sens, les personnages se contredisent tout le temps… Jusqu’au moment où Belmondo vous explique dans une scène d’anthologie de quoi il en retourne réellement. Du pur génie.

Hollywood s’est récemment emparé de thématiques majeures, la diversité notamment, qui existe depuis toujours dans vos films. La prise de conscience de l’industrie a-t-elle été tardive ?
Sûrement, et les motivations actuelles me semblent parfois malheureusement douteuses. Mais l’essentiel est que le changement s’opère, d’une façon ou d’une autre. Quand j’ai fait tourner Samuel L. Jackson, Lucy Liu ou Pam Grier, je ne l’ai pas fait pour être politiquement correct mais juste parce que j’aimais leur travail. Mes choix ont toujours été ceux d’un fan.

Vous êtes un grand cinéphile. #MeToo a-t-il changé votre regard sur certains films ?
Pas du tout, d’autant que je ne regarde plus les nouveautés. Et malheureusement, je n’ai aucune théorie intéressante à ce sujet.

À écouter : le podcast de la rédaction

« L’apprentissage a commencé »

Vous avez un garçon de 18 mois. Quel film avez-vous hâte de lui montrer ?
L’apprentissage a commencé : on a regardé Moi, moche et méchant 2. Ça nous a pris une semaine, par séquence de vingt minutes ! Je vais peut-être enchaîner avec des séries, plus courtes, et je choisirai en fonction de sa personnalité, quand elle se dessinera davantage.

Dans votre filmographie, que lui montrerez-vous en premier ?
Kill Bill : il a l’air d’apprécier l’action. Mais je vais attendre qu’il ait 8 ou 9 ans.

Il verra alors Kill Bill 3, si c’est là votre dixième et dernier film ?
Peut-être. On verra…

Il était une fois à Hollywood, de Quentin Tarantino, Éditions Fayard, 416 p., 23 €.

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