Affaire Élodie Kulik : Jacky, un père courage

Les crimes les plus crapuleux finissent toujours par être élucidés. La preuve… grâce à la science et à un papa d’exception.

Nous sommes dans la nuit du 10 au 11 janvier 2002. Élodie Kulik, surnommée « Boucle d’or » en raison de sa blondeur naturelle et de son sourire d’ange, rentre chez elle après avoir dîné au restaurant avec des amis à Saint-Quentin (Aisne). Et le cauchemar commence. Elle est suivie par un autre véhicule qui vient percuter le sien. Puis on l’extrait violemment de sa voiture. Elle a juste le temps de passer un coup de téléphone, dans lequel on distingue deux voix masculines : il dure moins de trente secondes, mais ce qu’on y entend a de quoi glacer le sang. Le lendemain, un paysan retrouve son corps en partie carbonisé. On l’a violée, on lui a cassé les dents, on l’a étranglée. Elle avait 24 ans.

Quand ses parents, Jacky et Rose-Marie, apprennent l’insoutenable nouvelle, leur vie s’effondre. Une fois encore. Car déjà, à Noël 1976, Jacky avait survécu à un terrible accident de voiture dans lequel les deux premiers enfants du couple sont morts. Pour Catherine Siguret, autrice du remarquable L’Affaire Kulik ou le combat d’un père, ce drame initial fut une épreuve dont il ne parvint jamais à se remettre : « Pourquoi avoir survécu lui et pas la chair de sa chair ? Imaginez la culpabilité que l’on doit ressentir. On ne souhaiterait pas ça à son pire ennemi. » Surtout si la mort frappe une deuxième fois… Jacky, issu d’une famille de mineurs d’origine polonaise, travaillait à La Poste, Rose-Marie dans le textile. Ils se sont aimés au premier regard : elle n’avait que 15 ans, lui à peine plus. Elle attend vite un heureux événement. Ils se marient. Puis vint le temps des tragédies…

Drames et combats

Dès le lendemain du meurtre d’Élodie, les forces de l’ordre se mettent à l’œuvre. Tout est passé au peigne fin : emploi du temps, relations, anciens petits amis, possibles ennemis… En vain. Sur place, peu d’indices, si ce n’est du sperme dans un préservatif abandonné. L’ADN est analysé, mais cette technologie n’en est alors qu’à ses balbutiements. L’enquête piétine. Jacky tente de faire bonne figure, mais son épouse Rose-Marie n’en a plus le courage. Le 20 juillet de la même année, elle avale de la mort-aux-rats et tombe dans le coma. Après neuf ans d’agonie, elle finit par rendre l’âme, le 10 juillet 2011. Pas un seul jour ne s’est écoulé sans que Jacky ne vienne à son chevet… Tout en menant son combat.

Car, inlassablement, ce père courage va à la pêche aux témoignages, alerte l’opinion publique. « Cet homme m’a véritablement impressionnée par son intelligence et surtout par la faculté qu’il a eue à intégrer des codes qui n’étaient pas forcément les siens, affirme Catherine Siguret. C’est-à-dire parvenir à s’intégrer dans les méandres de l’enquête sans agacer les gendarmes, à communiquer avec la justice sans paraître pesant ou agressif. » Malgré tout, l’affaire s’enlise. Jacky ne croit pas – ou plus – en Dieu, mais aux miracles, pourquoi pas…

Les avancées de la science

Près de dix ans après le drame, intervient alors le capitaine de gendarmerie Emmanuel Pham-Hoai. Au cours de la décennie passée, les recherches sur l’ADN ont avancé à pas de géant et ce passionné lit nombre de revues scientifiques. C’est en se plongeant dans ces études qu’il pense avoir la solution : l’ADN par parentèle, une méthode qui permet, à partir de celui découvert sur une scène de crime, de remonter jusqu’à la génération précédente. Emmanuel Pham-Hoai s’en ouvre au juge Jordane Duquenne, qui lui fait cette réponse de Normand : « Je comprends la faisabilité scientifique et technique, mais je m’interroge sur la possibilité légale au niveau procédural en matière criminelle. » Avant de se raviser : « Les textes n’autorisent pas à faire une recherche par parentèle, mais ils ne l’interdisent pas non plus. Or, en droit, ce qui n’est pas interdit est autorisé. » Le gendarme a les coudées franches.

Et ça marche ! En janvier 2012, l’ADN découvert à l’intérieur du préservatif abandonné concorde avec celui d’un certain Patrick Wiart, condamné en 2000 à trois ans de prison, dont un avec sursis, pour agression sexuelle. Il était donc en détention au moment du meurtre d’Élodie, ce qui l’innocente mais oriente la justice vers son fils Grégory, subitement mort dans un accident de la route le 1er novembre 2003.

Catherine Siguret s’interroge : « À en croire les témoins, c’est comme si Grégory Wiart avait volontairement lancé sa voiture vers le camion qui arrivait en face. Comme s’il avait voulu se suicider. » Par sa mort souhaitait-il se faire pardonner de son crime ? Pour les enquêteurs, une piste se profile enfin. Et il ne leur faut pas longtemps pour apprendre que Grégory Wiart était lié à un certain Willy Bardon, avec qui il avait dîné le 10 janvier 2002. Les deux hommes sont très proches, de façon malsaine, Bardon, l’aîné, tenant le jeune Wiart sous sa coupe. Leurs vies ? Beuveries à répétition et comportements très grossiers envers les femmes…

Dernier pourvoi

De plus, l’appel de détresse d’Élodie livre enfin quelques secrets : « Derrière la voix paniquée de la jeune femme, le calme des voix masculines est d’un contraste stupéfiant, comme des ordres donnés par l’un à l’autre, ajoute Catherine Siguret. On distingue un meneur et un suiveur, et on devine aussi qu’il faut être très liés pour sceller un pacte de sang, sans parler du pacte séminal d’un viol en réunion, dont les psychiatres soulignent souvent la composante homosexuelle, inconsciente ou refoulée. »

Dès lors, le piège se referme sur Willy Bardon, présenté au juge d’instruction le 18 janvier 2013, puis écroué avant d’être remis en liberté en avril 2014, avec bracelet électronique et assignation à résidence. Et ce n’est que le 20 novembre 2019 que démarre enfin son procès. Comme prévu, il clame son innocence, tout en tenant des propos orduriers envers la gent féminine et en proposant son aide au père de la défunte. Même si sa voix, ainsi que celle de Grégory Wiart ne sont pas formellement identifiées sur le message laissé par Élodie, le verdict tombe : trente ans de réclusion pour enlèvement, séquestration et viol, l’accusation de meurtre n’étant pas retenue. Bardon tente alors de se suicider en plein prétoire en avalant du pesticide dissimulé dans une bouteille d’eau. Ses avocats font appel et, le 25 septembre 2020, il est remis en liberté en attendant ce deuxième jugement.

Mais cette fois, c’est la « bonne ». Le 1er juillet 2021, Willy Bardon est de nouveau condamné à trente ans, et là, l’accusation de meurtre a été retenue. Le 30 novembre 2022, la Cour de cassation a même rejeté le dernier pourvoi de l’accusé et confirmé sa condamnation. Jacky Kulik, le père courage, pourra-t-il enfin dormir en paix ? Rien n’est moins sûr…

Nicolas GAUTHIER

À lire…

L’Affaire Élodie Kulik ou le combat d’un père, de Catherine Siguret, éd. Presse de la Cité.

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