Ce qui se passe dans votre corps quand vous mangez devant un écran

Un repas pris devant un écran d’ordinateur ou de télévision enclenche toute une mécanique néfaste dans le cerveau et le corps. Précisions avec des spécialistes.

Déjeuner avalé en dix-huit minutes vissé sur sa chaise de bureau, dîner pris devant la cinquième saison de La Casa de papel... Il est courant de se nourrir les yeux rivés sur un écran. Un héritage américain, selon Gérard Apfeldorfer, psychiatre et psychothérapeute, auteur de Maigrir, c’est dans la tête (1) : «L’américanisation du monde et les évolutions culturelles font qu’aujourd’hui, manger n’est plus que synonyme de faire le plein à la pompe», nous résume le médecin. Seulement si ce geste est rapide, pratique ou plaisant pour certains, il n’est pas sans conséquences sur notre bien-être et notre santé.

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Prise de poids

Lors d’un repas pris devant un écran, en surfant sur Instagram, en balayant du regard des sélections Netflix ou en continuant de travailler, force est de constater que l’attention ne converge pas vers le bon point de focalisation, à savoir le contenu de l’assiette. Et voici bien le problème. «Les écrans sont des objets aussi fascinants qu’hypnotisants. En captivant l’attention, ils empêchent de manger en pleine conscience, c’est-à-dire de ressentir les sensations gustatives. Par extension, on est moins enclins à être rassasiés et donc plus susceptibles de prendre du poids», explique le psychiatre Gérard Apfeldorfer.

Pour saisir lr processus, il convient de se plonger dans le mécanisme de ce que l’on appelle le «rassasiement sensoriel spécifique». «Pendant un repas, plus on mange, plus notre perception du plaisir procuré par les aliments diminue. En clair, à la première bouchée, on savoure entièrement et à la dernière, le palais est comme anesthésié face au plaisir», ce qui sonne donc la sensation de satiété, informe Olga Davidenko, maître de conférences en comportement alimentaire à AgroParisTech. Or sans concentration, sans ressenti, difficile de se sentir repu. CQFD.

Souvenir brumeux du repas

Un repas pris devant un ordinateur ou une télévision impacte aussi le souvenir que l’on aura du moment, or la mémoire contribue justement à la sensation de satiété. Face à un écran, les sens sont réquisitionnés par ce qu’il s’y passe et non par l’apport sensoriel de la nourriture.

«Quelques heures voire quelques minutes plus tard, le cerveau n’abritera qu’un souvenir brumeux du repas, ce qui l’empêchera de jauger la quantité de nourriture ingurgitée, complète Olga Davidenko. On l’a observé avec des patients atteints d’amnésie. Ils étaient nourris jusqu’à satiété puis 20 minutes plus tard, on leur a de nouveau proposé un repas. Ne se souvenant pas d’avoir récemment mangé, ils étaient à chaque fois capable de consommer à nouveau.»

Gare, aussi, au contenu regardé. Qu’il s’agisse d’une scène bouleversante, d’un mail professionnel ou d’une image violente, les émotions jouent sur la quantité d’aliments ingérée. «La nourriture possède des propriétés calmantes indéniables, rebondit le psychiatre Gérard Apfeldorfer. Lorsque certaines émotions agressent nos sens et comme elles ne sont pas ingérables, des mécanismes de défense s’activent et nous poussent à manger plus pour contrebalancer cette perturbation.»

Une digestion perturbée

La diététicienne nutritionniste Laëtitia Willerval est catégorique : le processus digestif commence avec les yeux et le nez. «Manger avec les cinq sens est indispensable pour garantir une bonne digestion, précise-t-elle. Regarder ses aliments et humer leurs odeurs permet de sécréter la salive qui contient elle-même des enzymes digestives.» En prenant rapidement le repas, on aura également tendance à moins mastiquer, ce qui bloquera la sécrétion de ces enzymes. «On sera aussi plus vouté, ce qui compressera l’estomac et nuira à son fonctionnement», ajoute la diététicienne.

Alimentation rapide, excessive, négligée… En plus d’une prise de poids, des repas pris trop souvent devant un écran nous exposent à toute une association d’anomalies, appelées le «syndrome métabolique», soit de l’hypertension, un excès de sucre dans le sang, une baisse du taux de bon cholestérol…

Le bien-être dans sa globalité est aussi menacé. Le psychiatre Gérard Apfeldorfer le rappelle : «Manger est un plaisir des plus faciles à s’octroyer, c’est s’occuper de soi, prendre en considération son corps, s’auto-observer en train d’exister, réintégrer la vie que l’on a tendance à négliger.»

Dans la mesure du possible, les professionnels conseillent de se restaurer en conscience. Vaste expression qui consiste tout simplement à préparer ses propres repas, choisir avec soin des aliments que l’on aime, prêter attention aux signaux envoyés par son corps, porter son attention vers son assiette… L’idéal serait aussi de redorer ces moments de convivialité, celle-là même qui fait du «repas gastronomique des Français» un patrimoine culturel immatériel de l’humanité inscrit à l’Unesco depuis 2010.

(1) Gérard Apfeldorfer est l’auteur de Maigrir, c’est dans la tête, Éd. Odile Jacob, 360 p., 26,90 euros.

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