Clarisse Agbegnenou, grande fille modèle

Elle est née crevette, toute petite, minuscule crevette. Un bébé de 1,1 kg qui vient au monde à l’hôpital de Rennes le 25 octobre 1992, en même temps que son frère jumeau. Mais les deux bébés sont très en avance : leur mère n’en est qu’à sept mois de grossesse. Si son frère se porte bien, Clarisse Agbegnenou naît sans pleurer ni crier. Réanimée, elle est opérée en urgence et tombe dans le coma pendant une semaine.

Elle souffre d’une malformation du rein gauche. Les médecins réfléchissent à renoncer aux soins, la situation est dramatique mais ses parents les implorent de tout tenter. “Et puis un jour, elle a poussé un grand soupir… Tout le corps médical a applaudi”, se souvient sa mère, Pauline.

Vingt-neuf ans plus tard, elle est la meilleure judokate au monde, catégorie – 63 kg. Cinq titres de championne du monde (le dernier remporté le 9 juin 2021, ndlr), une cinquième couronne européenne décrochée en novembre 2020 et l’or olympique à portée de mains, cet été, aux Jeux Olympiques de Tokyo.

“Le médecin qui l’a opérée a dit : ‘Cette enfant, c’est une battante'”, se souvient sa mère. Son père ajoute : “Elle est revenue du pire. Plus rien ne peut lui faire peur depuis ce jour.” Elle-même conclut : “Je pense que je dois me battre pour exister puisque je me suis battue pour vivre.”

“Force et féminité ne sont pas forcément antagonistes”

Si vous voulez vous retrouver cloué·e au sol, le visage bien enfoncé dans le tatami, dites-lui qu’elle est la “Teddy Riner au féminin.” Rien à reprocher au double champion olympique, bien au contraire. Simplement Clarisse, par ailleurs maréchale des logis-chef dans la gendarmerie, ne supporte plus la domination masculine dès que l’on parle de sport.

Elle a posé en couverture de L’Équipe le magazine (1) pour un numéro consacré aux problématiques liées au fait d’avoir des seins quand on est une championne. Elle est devenue la marraine de la Journée internationale du sport féminin, destinée notamment à promouvoir plus de mixité à la télévision. En 2016, année olympique, le sport féminin n’avait représenté que 20 % (2) du volume horaire de retransmissions sportives à la télévision française, toutes chaînes confondues.

Nous les femmes sommes régulièrement rabaissées dans le monde du sport. Alors que nous sommes leurs égales.

Alors qu’au judo, mais pas seulement, les filles remportent souvent plus de médailles olympiques que les garçons. “Nous les femmes sommes régulièrement rabaissées dans le monde du sport. Alors que nous sommes leurs égales. Et qu’en plus nous donnons la vie. Sans nous, pas d’humanité… Je veux redire que force et féminité ne sont pas forcément antagonistes. Tu as vu mes ongles ?”

En 2020, Clarisse Agbegnenou devait se rendre au Japon laver l’affront de 2016. Effacer sa défaite en finale des JO à Rio. Chez elle, au milieu des coupes et trophées, la médaille d’argent est reléguée au second plan, comme honteuse. “Elle était inconsolable. Seul l’or l’intéressait. C’est normal pour une compétitrice comme elle”, confie son agente et amie, l’ex-judokate Nadia Benabdelouahed.

La Covid et l’envie de tout plaquer

Mais depuis un an, la vie de la championne s’est grandement compliquée, comme tant d’autres. La pandémie a provoqué le report des JO de Tokyo, prévus désormais du 23 juillet au 8 août.

“L’année dernière a été très difficile pour moi. Il a fallu digérer l’annonce du report des Jeux olympiques. Bien sûr, on pourrait me dire que ça m’a donné une année de plus pour me préparer, mais en fait, je n’avais pas besoin de ça. On travaille sur des cycles de quatre ans par rapport aux JO, et là tout s’est déréglé. Au printemps 2020, je suis partie me confiner à La Réunion, mais à l’époque, je ne croyais vraiment pas que les Jeux allaient être annulés. Dans ma tête, c’était bon. J’ai alors pris une claque très forte, ça a été un cauchemar. Pendant un mois, je ne voulais plus qu’on me parle de judo.”

L’année dernière a été très difficile pour moi. Il a fallu digérer l’annonce du report des Jeux olympiques.

Elle pense tout arrêter, ouvrir une longue parenthèse, se dire qu’elle vise désormais les Jeux de Paris, en 2024. “Puis je me suis reprise. J’ai beaucoup marché. J’ai multiplié les stages avec l’équipe de France. Mais au mois d’août, j’ai eu un gros coup de blues. Je me suis dit : qu’est-ce que je fais là ? Normalement, j’aurais dû être en vacances d’après les Jeux.” Elle reprend les choses en main, change d’entraîneur, se rapproche des siens, modifie sa préparation mentale et physique.

Le judo : toute sa vie, ou presque

Petite, Clarisse tapait trop sur les garçons dans la cour de l’école. La directrice convoque ses parents : trouvez-lui un sport de combat pour la défouler !” Elle faisait de la danse et de l’athlétisme mais la directrice a jugé que ce n’était pas suffisant”, se souvient son père. Elle démontre rapidement des qualités hors normes. Elle intègre le club des Art martiaux d’Asnières à 9 ans, puis entre au pôle de l’équipe de France à 14.

Adolescente, elle bat si souvent les garçons du centre d’entraînement (à la régulière cette fois-ci) que ceux-ci réclament la fin des combats mixtes. Valérie Fizelier, ancienne judokate, championne de France, l’accompagne depuis son enfance. “Elle avait 10 ans, on a tout de suite détecté le potentiel. À cet âge-là, ce n’est pas tellement la technique qui compte mais le mental. Sa volonté de se dire : OK, j’ai perdu dix fois contre toi mais je ne perdrai pas onze fois. Les gens écorchaient son nom de famille, elle s’en plaignait, elle devait avoir 13 ans. Je lui ai dit : ‘Ne t’inquiète pas, un jour tous ces gens connaîtront ton nom.'”

Elle est la plus jeune des membres du pôle france, à Orléans. Elle en bave. “J’étais une gamine. Quand j’ai eu mes règles pour la première fois, ma mère n’était pas là, je me demandais si je pouvais en parler aux profs. J’avais ma mère au téléphone tous les soirs.”

On sacrifie beaucoup de choses pour en arriver là : notre jeunesse, nos amis, parfois nos amours. On se prive de ce que l’on aimerait manger. On sort peu.

Elle s’accroche. Remporte son premier titre mondial à seulement 18 ans. Elle jubile, parle de “plaisir” sans oublier pour autant tous les sacrifices consentis : “On sacrifie beaucoup de choses pour en arriver là : notre jeunesse, nos amis, parfois nos amours. On se prive de ce que l’on aimerait manger. On sort peu. Je ne compte même plus le nombre d’anniversaires et de mariages que j’ai ratés à cause des entraînements et des compétitions.”

Entraînements, souvenirs et association

Ses parents avaient l’habitude de partir tous les étés en famille au Togo, dont ils sont originaires, pays que Clarisse adore. Dès ses 14 ans, du fait des stages avec les équipes de France, fini les voyages en Afrique. Les victoires sont à ce prix. “Clarisse dit toujours : ‘Si j’y vais, c’est pour gagner.’ Même pour la galette des Rois, elle veut gagner”, sourit sa mère.

Clarisse dit toujours : ‘Si j’y vais, c’est pour gagner.’ Même pour la galette des Rois, elle veut gagner

Plus tard, elle voudrait retourner passer du temps au Togo, voir davantage ses proches (son frère Joris, 21 ans, est aussi en équipe de France), assister à un concert de Beyoncé au Stade de France… Elle a décidé de reprendre ses études et prépare une formation à HEC pour devenir coach de vie. “Pour donner aux gens les moyens de leurs ambitions en les accompagnant d’une manière bienveillante.”

Elle consacrera davantage de temps à l’association SOS Préma dont elle est la marraine. Dès qu’elle le peut, elle se rend dans des services de néonatologie et échange avec les parents inquiets : “Je leur dis que ce n’est pas parce qu’on est né fragile qu’on ne peut pas devenir quelqu’un de fort.” Mais avant, il y aura (sauf annulation) les Jeux olympiques de Tokyo, cet été. Elle s’entraîne pour cela au moins cinq heures par jour, parmi lesquelles désormais de longues séances de yoga mais aussi de boxe, “un sport très complémentaire du judo”, explique Nadia Benabdelouahed.

Une championne la tête sur les épaules

“Les JO, c’était un rêve et ça l’est toujours.” Comme une obsession. L’or, rien que l’or. Selon Valérie Fizelier, elle est plus forte qu’en 2016. “Elle a mieux appris à gérer son temps. Elle est beaucoup plus sereine, beaucoup plus consciente de sa force et de ses qualités.”

Elle ajoute aussi qu’une des grandes forces de Clarisse est de ne jamais avoir oublié celles et ceux qu’elle a côtoyé·es avant de devenir la meilleure, chose rare chez les athlètes de très haut niveau. Elle a su rester simple, malgré les trophées. L’année dernière, sur une plage, une adolescente, elle aussi judokate, reconnaît la quadruple championne du monde mais n’ose l’aborder. Ses parents s’en chargent.

Clarisse passera deux heures avec elle à l’encourager, lui prodiguer des conseils, rire avec elle. Le lendemain, elle lui offrira des T-shirts siglés de son sponsor. Finalement, c’est peut-être de cela dont sa mère est la plus fière : “Voilà, ça c’est ma fille. Elle est très humaine. C’est une très belle personne.”

1. Le 2 octobre 2020.
2. Rapport sur la diffusion de la pratique féminine sportive à la télévision, CSA, septembre 2017.

Cet article a initialement été publié dans le numéro 826 de Marie Claire, daté juillet 2021.

  • Violences sexuelles envers les jeunes sportifs : “Tous les milieux sportifs sont concernés”
  • Les podcasts pour celles et ceux qui aiment le sport

Source: Lire L’Article Complet