Comment les penseurs antiques peuvent sauver notre santé mentale

Depuis des années, nos rythmes de vie sont passés à la vitesse supérieure. Les journées sont tendues vers un seul et même objectif : la productivité, et ce, même lorsqu’il s’agit de nos loisirs, laissant peu de place à l’oisiveté.

Et puis la Covid-19 a débarqué dans nos vies. Et du temps, on en a eu cette fois. Peut-être trop. Exempts de toutes les distractions extérieures, notre esprit s’est laissé envahir par une myriade de questions existentielles : qui suis-je, où vais-je, pourquoi-je, etc.

Face à ce vertige spirituel, certains ont tenté de trouver des solutions : se confier à un psy, faire du yoga, déménager dans la Creuse… Bref, atteindre la zen-attitude quoi qu’il en coûte, et surtout, donner un sens à sa vie. Et pour aider tout un chacun dans sa quête, des tas de professionnels du développement personnel y sont allés de leurs petits conseils, ou grandes méthodes, c’est selon. 

Pourtant, les coachs de vie n’ont rien inventé. Socrate, philosophe grec du Ve siècle av. J.C. en fut le pionnier. De fait, il fut au développement personnel ce qu’Einstein fut à la relativité générale : un maître en la matière. “Une vie sans examen ne vaut pas d’être vécue”, disait-il il y a plus de 2000 ans. 

Une vie sans examen ne vaut pas d’être vécue.

Avec son ouvrage synthétique et efficace, Ils avaient tout compris* (Ed. Hachette), Nicolas Lisimachio nous offre une plongée ancestrale dans le monde du développement personnel. Il y détaille l’importance de la pensée philosophique, “indispensable à notre bien-être”, “une boîte à outils, utile pour réparer ou améliorer les mécanismes de nos vies en touchant à notre intérieur”. 

Philosopher, c’est apprendre à (mieux) vivre

Obscure, la philosophie ? Il n’y a en réalité rien de plus naturel. En chacun de nous vit un petit être qui se creuse le cerveau dans sa caverne. Car “philosopher, c’est réfléchir pour agir”, lance par exemple Nicolas Lisimachio, en citant par ailleurs Cicéron, grand orateur latin du Ier siècle av. J.C : “De même en effet qu’à l’acteur tous les gestes, au danseur tous les pas ne sont pas permis, mais ceux qu’on leur a précisément donnés à exécuter, de même la vie doit être conduite non d’une façon quelconque, mais d’une façon déterminée, celle dont nous disions qu’elle est accordée et harmonieuse.” Quel poète ce Cicéron. 

Ainsi, voici les grands préceptes de la psychologie du bien-être et de l’épanouissement d’aujourd’hui, mis en lumière par la philosophie d’hier : de la nécessité d’introspection à la réflexion sur le temps, en passant par le besoin des autres et la résilience. Comme l’a si bien dit, Nicolas Lisimachio : ils avaient en effet, déjà tout compris. 

Étape 1 : l’auto-critique et la nécessité d’introspection

Une des toutes premières étapes du bien-être à la mode antique, c’est l’introspection. S’interroger soi-même avant d’interroger le monde est essentiel. C’est l’idée véhiculée par l’un des préceptes grecs les plus fondamentaux : “Gnothi seauton” que l’on traduit par “Connais-toi toi-même”.

Cette formule, inscrite sur le frontispice du temple de Delphes, a été reprise par Socrate, grand maniaque de l’interrogation, qui nous invite à admettre que l’on ne sait rien (comme Jon Snow, vous l’avez ?), que chaque chose reste encore à découvrir ou à approfondir et qu’il est dangereux de se borner dans des certitudes et des préjugés. 

Par ailleurs, le philosophe souligne aussi l’idée que personne ne peut réfléchir à notre place. A y bien penser, c’est le b.a.ba du développement personnel : apprenez à vous connaître, prenez soin de vous, soignez votre moi intérieur et autres aphorismes vendeurs. Le tout en évitant de tomber dans le nombrilisme. 

Étape 2 : accepter le malheur et se libérer des angoisses

C’est chose dite et redite : l’anxiété est la gangrène du siècle. Mais si vous croyez que les populations antiques vivaient sur un nuage, en dégustant du miel et du fromage de chèvre au bord de la mer, sans le moindre souci, vous vous trompez. Le malheur, dans toutes ses formes, est le lot commun des hommes et ce, depuis des millénaires.

Parce que l’on ne peut pas s’arrêter de vivre à la moindre déception, frustration ou angoisse, les penseurs stoïciens ont ainsi établi une ligne de conduite pour dépasser ces épreuves : prendre du recul et se libérer de ce qui ne dépend pas de nous, et notamment, ce qui provoque une foule de sentiments désagréables (la jalousie, la peur du regard des autres, l’envie ou encore la convoitise). 

Est heureux celui qui se satisfait des choses présentes quelles qu’elles soient et qui est l’ami des biens qui sont les siens.

D’autant que, toujours selon ces sages, l’homme est souvent l’artisan de son propre malheur. Epictète, philosophe grec et fondateur du stoïcisme disait ainsi : “Que ceux qui veulent être libres s’abstiennent donc de vouloir ce qui ne dépend pas d’eux seuls ; sinon, inévitablement, ils seront esclaves”. Et Sénèque, héritier latin de la pensée philosophique d’Epictète, d’ajouter : “Est heureux celui qui se satisfait des choses présentes quelles qu’elles soient et qui est l’ami des biens qui sont les siens, est heureux celui à qui la raison fait aimer la disposition toute entière de sa propre situation”.

Alors, évidemment, l’idée n’est pas d’ajouter une énième injonction de bonheur plat et factice, ou de vous inviter à garder le sourire jusqu’aux oreilles toute la journée sous votre masque… Non, l’idée héritée des Stoïciens, c’est de faire un pas en arrière pour ne pas se laisser accabler par le malheur et la difficulté d’une situation.

Comment dit-on résilience en grec ancien ?

Étape 3 : savoir s’entourer d’amis

De toutes les pensées de Marc-Aurèle, empereur romain du IIe siècle ap. J.C., celle-ci est – à mon sens – la plus pertinente : “Les hommes sont faits les uns pour les autres, instruis-les ou supporte-les”. Si elle pouvait trouver un écho sans pandémie mondiale, rien qu’avec les réseaux sociaux, elle a pris une toute nouvelle ampleur après un an de crise, de craintes, de solitude et de distance. 

Encore une fois, les penseurs grecs avaient compris que l’amitié était un lien essentiel au bon développement de tout être humain. Ils voient en l’ami une personne qui sait épauler sans tomber dans la moralisation, qui sait rassurer sans tomber dans la basse flatterie et dont chaque action et chaque parole est guidée par la bienveillance. Aristote, philosophe grec élève de Platon, en parle en ces termes : “L’amitié est une vertu particulière, ou du moins elle va de pair avec la vertu. C’est la chose la plus nécessaire à l’existence.” 

Les gestes barrières et les restrictions, nous font prendre conscience de l’importance d’avoir un bon ami à nos côtés. Alors autant réinventer nos relations et apprendre à les nourrir différemment : un coup de téléphone, une lettre, voire une ballade post-méridienne (mais pré-couvre-feu), vous avez l’embarras du choix ! Et ne pas faire de câlins n’a jamais empêché qui que ce soit de cultiver une belle amitié, promis.

Étape 4 : apprivoiser le temps qui passe

Le malheur, les peines, les épreuves sont autant de réalités qui nous affligent. Mais l’idée de la mort nous paralyse particulièrement dans la mesure où elle rappelle constamment notre finitude. Or, sans adversité, nous n’aurions jamais la capacité de nous dépasser. De même que sans l’idée de la mort, nous ne serions pas habités par une telle envie de vivre. 

“La mort n’a pas de prise sur toi si tu as rempli ta vie avant qu’elle ne s’arrête”, continue Nicolas Lisimachio. Et ce n’est pas Sénèque qui dirait le contraire : “Quiconque s’est dit ‘j’ai vécu’, chaque jour qui se lève, pour lui est une aubaine.”

Les penseurs de l’Antiquité avaient bien compris que l’on ne peut rien faire contre la fatalité, et que le temps qui passe est inéluctable. Donc autant le prendre du bon côté. Marc-Aurèle parle en ces termes de sa propre mort (ce sont les dernières phrases des Pensées pour moi-même) : “Pour toi, tu es irresponsable dans l’un et l’autre cas [il parle ici de sa naissance et de sa mort, ndlr]. Pars donc de bonne grâce, car celui qui te donne congé le fait de bonne grâce.”

Évidemment, les préceptes de développement personnel empruntés à la Grèce Antique ne s’arrêtent pas là. Les philosophes d’antan avaient par exemple déjà énoncé les bases du minimalisme : Marie Kondo n’a donc inventé que le pliage de vêtements à la verticale. Et encore. 

Quoiqu’il en soit, on retient qu’avec un peu de pragmatisme, de bonne volonté, d’abnégation et d’honnêteté intellectuelle, on peut se sortir de toutes les situations, même d’une pandémie mondiale qui dure. Il ne vous reste plus qu’à vous procurer l’intégrale de Platon, de Cicéron ou de Marc-Aurèle (mon préféré). Pas convaincu ? Dites-vous qu’au moins, vous aurez de quoi laisser vos amis bouche-bée lorsque vous pourrez enfin refaire des soirées. Vous avez le temps de potasser en plus…

*”Ils avaient tout compris, Le développement personnel selon les penseurs antiques”, de Nicolas Lisimachio”, (Ed. Hachette, 96 pages), 12,90 €

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