Cynthia Fleury : “S’ouvrir, rire, tolérer l’incertitude… pour ne pas céder au ressentiment”

Comment résister à l’amertume, à la colère, dans ce monde en crispation où les contraintes nous déstabilisent ? Ne pas laisser s’infiltrer en nous le ressentiment, ce qu’Élisabeth Quin nomme ici «le poison», et que Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, explore dans son nouvel essai. Un antidote à la crise.

Madame Figaro.- Depuis le déconfinement, nous sommes entrés dans une période d’incertitude : on nous incite à travailler et vivre, mais «en même temps», pour reprendre le totem sémantique macronien, la reprise des contaminations et le manque de données scientifiques fiables nous angoissent. Comment s’arme-t-on pour faire face à cette incertitude ?
Cynthia Fleury.
– La formule n’est pas, théoriquement, difficile à poser : il s’agit d’élaborer, pour chacun d’entre nous, un mélange de courage et d’engagement, de vitalisme, de prudence et d’humilité, car les vérités sont très peu définitives en ce moment. La mise en pratique est beaucoup plus difficile, je vous l’accorde.

Comment ne pas être submergé par l’ambiance mortifère ?
L’équation est aristotélicienne : trouver une juste mesure, celle qui nous correspond, pour s’informer, mais pas trop. Pas informé, on peut tomber dans le complotisme ; trop informé, on se fixe sur une obsession de la maladie, de la mort, et on ne peut tout simplement plus vivre. Tout est affaire de jurisprudence, de subtilité et de jeux avec la focalisation et la défocalisation. Il faut, en somme, beaucoup de souplesse et de soin dans un monde qui se crispe, voire qui revendique d’être en colère.

Faut-il adhérer aveuglément à la règle ? C’est le dilemme entre libertés et santé.
Je suis une farouche adversaire du zèle appliqué à la règle, parce que la règle est générale et, donc, discriminante. Autrement dit, pour ne pas la rendre injuste et inique, il faut l’appliquer toujours de façon critique, avec du discernement. Franchement, je suis assez perdue. La part rationnelle en moi me dit que nous délirons au sens psychanalytique du terme, que notre rapport au réel de la mort incarné par le virus est totalement fantasmatique, mais je me reprends, éthiquement, j’essaye de me persuader du contraire en tentant de me convaincre que quelque chose m’échappe.

Croire à un délire, à une réponse exagérée à la pandémie, c’est vous retrouver du côté des complotistes, des anarcho-libertariens, violents pour certains, des fanatiques de Donald Trump, voire des mouvances d’extrême droite, comme on l’a vu en Allemagne, qui refusent le port du masque et hurlent aux mesures liberticides. C’est tenable pour vous, la philosophe de la pondération ?
Précisément pas ! Les thèses complotistes, conspirationnistes, les récupérations populistes «délirent» tout autant ! On a le sentiment d’être piégés entre la bien(sur)veillance et la déresponsabilisation… Heureusement, nous avons repris le chemin de la clairvoyance avec la réouverture des écoles. Et nous ne supporterions plus que la cérémonie de la mort, cet invariant anthropologique, soit à nouveau escamotée, comme ce fut le cas pendant le confinement. Être empêché de voir et de toucher le corps d’un père, d’une mère, d’un aïeul, d’un être aimé qui vient de mourir est absolument indigne, sans parler du traumatisme pour le deuil. C’est de l’ordre de la déshumanisation ! Heureusement, certains «sensés» ont transgressé la règle…

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On va vers une biopolitique au sens où l’a théorisé Michel Foucault dans ses travaux sur la lèpre et la peste ? Une prise en considération prioritaire de la santé, un rêve de la mort de la mort ?
Dans un premier temps, chacun peut comprendre que l’inédit de la situation nous a incités à défendre la dimension biologique de la vie. Seulement le plaidoyer pour la vie humaine nécessite de défendre l’humanité de la vie, sa valeur, son sens, la part de risque nécessaire à cette vie – ça s’appelle la liberté. Sans cela nous dépérissons… Comment a-t-on pu oublier que la vie à 90 ans et plus a une perception de l’irréversible bien différente de celle d’un quadragénaire. À cet âge, trois mois de confinement ne sont pas rattrapables. Les relations humaines sont littéralement nourricières pour nos aînés. Priver un homme ou une femme de ses proches à cet âge, au nom de l’urgence sanitaire, c’est le faire mourir de chagrin.

Le souci des autres vous anime et vous a conduit à créer une chaire, la première chaire de philosophie à l’hôpital, au cœur de l’Hôtel-Dieu, à Paris, un symbole de l’hospitalité. C’est pour réinventer la relation au soin, à la maladie, à la vie ?
La chaire est aujourd’hui rattachée au Conservatoire national des arts et métiers et au Groupe hospitalier universitaire (GHU) Paris psychiatrie & neurosciences. Le but était de défendre une fonction soignante en partage, d’en finir avec la chosification du patient, l’identification de celui-ci à sa maladie ; l’hôpital est un pilier de la cité parce que le soin est matriciel. Le soin, c’est de la technicité et du langage, de la présence, du temps, de la tactilité, etc.

Venons-en à votre nouvel essai, Ci-gît l’amer (1), un beau titre, presque hugolien, qui recouvre une exploration du ressentiment à l’échelle individuelle et collective, psychanalytique et politique. Pourquoi écrire sur ce poison ? Parce qu’il corrode de plus en plus les esprits ?
La clinique analytique a fait revenir le thème en force. Je reçois des patients depuis dix ans, et beaucoup déposent quelque chose au sujet du ressentiment qui les ronge.

Ci-gît l’amer, la mère, et même la mer : où est le lien ?
Dans la séparation ! La vérité de l’être est d’être séparé et de ne jamais pouvoir combler les manques. La réparation totale n’existe pas. Il y a des trous. Le ressentiment, c’est l’incapacité de renoncer à combler des manques, c’est croire que la plénitude c’est le plein, alors qu’elle se situe du côté de la sublimation.

Quelle est la définition de l’homme du ressentiment, qualifié de «tarentule» par Nietzsche ?
C’est un malade de la persécution qui considère que sa colère est juste.

Certaines injustices sont bien réelles ? Raciales, sociales, notamment.
Évidemment. Et telle est la difficulté. L’objet prioritaire de la démocratie, c’est de produire les conditions collectives de lutte contre le ressentiment, en gros de faire son travail d’état social. En revanche, l’individu doit lui-même résister à la pulsion du ressentiment.

Le conspirationnisme est un des enfants du ressentiment ?
Il a beaucoup d’enfants tordus ! Selon le moment historique, ce sera la cristallisation conspirationniste, fasciste, ou, aujourd’hui, populo-nationaliste et capitaliste. Tous les grands leaders populistes contemporains – Trump, Bolsonaro, Erdogan – valorisent l’ordre libéral.

Le fascisme fut l’enfant le plus hideux du ressentiment dès les années 1920, sur fond de marasme économique, attisé par le sentiment d’injustice, la «victoire mutilée» en Italie et l’humiliation de l’Allemagne en 1919 ?
Je rappelle dans mon livre la définition que donna le philosophe Theodor Adorno du fascisme, car elle fait écho au ressentiment : «la dictature des malades de persécution, qui réalise toutes les angoisses de persécution de ses victimes.»

À l’origine du mouvement des «gilets jaunes», des hommes et des femmes jeunes ou retraités se sentant relégués, déclassés, abandonnés… Diriez-vous qu’il y a du ressentiment ?
C’est le classique «homme nivelé», tel qu’analysé par le psychanalyste Wilhelm Reich, un individu se disant apolitique. Ils sont malheureusement mûrs pour trouver dans le paysage un leader venant les réconforter dans leur fantasme de protection et de récupération de la puissance par le biais de cette figure.

À propos de sentiment d’injustice et de ressentiment, l’Amérique se fracture sur les violences raciales attisées par le suprémacisme blanc. En France, communautarisme et îlots d’indigénisme s’opposent à l’idéal de république universaliste. Faut-il relire Frantz Fanon, psychiatre et figure majeure de l’anticolonialisme, auteur de Peau noire, masques blancs ?
Fanon était un homme du soin, et il est une figure extraordinaire pour penser aujourd’hui et tenter d’articuler la revendication noire et la revendication universaliste. Ce qui intéressait Fanon, à mon sens, c’était la possibilité universaliste contre le réductionnisme imposé par le dominant ou par les frères dominés. L’Homme avant le Noir, c’était Fanon. L’universalisme peut être le faux nez de l’impérialisme culturel, mais il n’est pas réductible à cela.

Face au ressentiment qui monte et rend le débat difficile, binaire, violent, est-il possible encore de penser ?
Librement, en extérieur, il est de plus en plus difficile de penser. Penser librement, c’est poser un raisonnement, dans sa complexité, dans ses nuances, et ne pas être mis en danger parce que l’on tient ce raisonnement. Le logos tient la cité, le logos, c’est ce qui nous permet de ne pas basculer dans la violence. Débattre pour ne pas se battre… Le «ressentimentisme» considère qu’il y a des violences justes et obligatoires pour réparer et rendre justice. Je n’y crois pas : seule la sublimation de la violence est cathartique.

Quels sont les antidotes au ressentiment ?
Adopter la voie rilkéenne : «De tous ses yeux, la créature voit l’Ouvert». Essentiel enseignement du poète Rilke. S’ouvrir, tolérer l’incertitude, refuser le dogme, cultiver la pensée critique, pratiquer la vis comica, la force comique, le rire, qu’il soit léger ou noir comme chez Cioran, enseigner les humanités.

L’ultime antidote semble être la poésie ? Et, par-delà la poésie, la nature, comme le formule Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra : «Toutes choses veulent être tes médecins» ?
C’est une formule extraordinaire pour dire qu’il y a toujours une possibilité de sublimer le ressentiment pour qui veut faire l’effort d’admirer, d’accueillir, de «danser», de ne pas céder à son amertume.

(1) Ci-gît l’amer, guérir du ressentiment, de Cynthia Fleury, à paraître le 1er octobre 2020 aux Éditions Gallimard.

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