Féminismes : les origines et les différentes vagues d’une lutte en évolution

Vous pensiez tout savoir du féminisme ? Le mot est omniprésent aujourd’hui, mais il est important, d’abord, de rappeler qu’il n’y a pas un, mais des féminismes.

Ce mouvement est traversé par différents points de vue concernant les causes et les moyens de lutter contre les inégalités.

En dépit de certains désaccords, la définition de l’historienne Florence Rochefort dans Histoire Mondiale des Féminismes (éditions PUF) souligne ce qui fédère les divers courants : « On peut définir les féminismes comme des combats en faveur des droits des femmes et de leurs libertés de penser et d’agir ».

En effet, tous les courants se réclament de la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes, l’émancipation de ces dernières, et l’acquisition de leurs libertés fondamentales.

Un héritage inégalitaire tenace

C’est d’ailleurs par la lutte pour l’égalité politique et citoyenne que s’ouvre ce qu’on a appelé la première vague féministe.

Le mot « féministe » est apparu pour la première fois sous la plume d’Alexandre Dumas fils, dans un pamphlet en 1872.

L’écrivain emprunte ce terme médical qui désignait des hommes efféminés ou peu virils, pour parler de manière péjorative des partisans de l’égalité. « Féministe » est encore parfois utilisé comme un gros mot, définitivement toujours perçu comme « radical », comme le déplore Sophie Barre, militante féministe et membre de la coordination nationale du collectif NousToutes, mais il est désormais de plus en plus revendiqué.

En 1882, Hubertine Auclert devient la première à se qualifier comme telle. Elle est une pionnière du suffragisme en France, mouvement de revendication du droit de vote pour les femmes, qui sera finalement accordé en 1944 aux Françaises métropolitaines uniquement.

À cette époque, la pensée féministe est libérale : elle revendique l’égalité politique et citoyenne, permettant aux femmes de pouvoir participer pleinement à la société dans une stricte égalité avec les hommes. Ce courant croit en la possibilité de réformer le système existant.

La deuxième vague : la lutte contre le patriarcat et pour les libertés

Au cours de la seconde moitié du XXème siècle, les revendications féministes se cristallisent autour de la libre disposition du corps des femmes et la libération de celles-ci de leur assignation domestique et maternelle. C’est ce qu’on appelle la deuxième vague féministe, insufflée entre autres, par l’essai de Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, publié en 1949.

C’est notamment la fondation du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) en 1970 qui va faire enfler la mobilisation, grâce au rassemblement non-mixte de différentes militantes de groupes distincts.

Ses membres (dont Antoinette Fouque, Monique Wittig ou encore Christine Delphy) revendiquent la contraception libre et gratuite, en particulier le remboursement de la pilule, ainsi que le droit à l’avortement.

Le MLF devient un mouvement social incontournable des années 1970, se faisant connaître grâce à des actions spectaculaires – comme le dépôt de gerbe en hommage à la femme du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe le 26 août 1970 -, la publication de leur propre journal intitulé Le torchon brûle, ainsi que la parution du Manifeste des 343, historique texte rédigé par Simone de Beauvoir et  signée par de nombreuses anonymes, intellectuelles (Gisèle Halimi, Françoise Sagan…), artistes (Catherine Deneuve, Françoise Fabian, Agnès Varda…) paru dans le Nouvel Observateur en avril 1971. Ces femmes co-signataires y déclaraient avoir avorté. Elles défiaient ainsi courageusement la loi, car l’acte était encore interdit en France.

Durant cette période d’émulation, la pensée féministe s’est complexifiée, s’est étendue à divers enjeux et s’est divisée sur certains sujets. Plusieurs courants s’opposent. On peut notamment parler des différentialistes et des matérialistes. Les premières recherchent la revalorisation de la féminité et des qualités qui seraient propres aux femmes, comme la maternité.

Antoinette Fouque, figure de proue de ce courant, tient à la différence des sexes et à une spécificité féminine, alors que les féministes matérialistes, inspirées du marxisme, comparent les rapports de domination hommes-femmes à la lutte des classes. Il y aurait la classe des hommes et celle des femmes, la première exploitant la seconde, matériellement, économiquement et sexuellement. Les discriminations proviendraient d’un système, le patriarcat, qu’il faut renverser. C’est à partir de cette thèse qu’est née la critique de l’hétérosexualité comme régime politique, notamment sous la plume de l’écrivaine lesbienne Monique Wittig, dans La Pensée Straight.

Toutefois, l’historienne Bibia Pavard et la docteure en science politique Marion Charpenel notent un élément commun dans l’entrée « Féminisme » de l’ouvrage collectif Dictionnaire. Genre et science politique (Éditions Presses de Science Po): « Qu’il s’agisse du féminisme différentialiste […] ou du féminisme matérialiste […], les mouvements issus de la deuxième vague mettent l’accent sur la solidarité entre toutes les femmes – la sororité -, faisant du ‘nous les femmes’ un mot d’ordre rassembleur ».

La troisième vague ou la mise en lumière de spécificités

Cette unicité autour de ce « nous les femmes » ne tarde pas à être remise en cause au tout début des années 90.

La philosophe américaine Judith Butler, qui a théorisé le concept de genre dans son ouvrage majeur Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité (éditions La découverte), souligne l’importance de la prise en compte des inégalités de classe, de race et de sexualité et autres rapports de domination.

Ainsi, « elle pose les fondements conceptuels de la troisième vague féministe caractérisée par la volonté de dissoudre la perspective englobante de la catégorie des femmes », selon la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, dans Un corps à soi (éditions du Seuil)C’est l’avènement du courant intersectionnel.

C’est Kimberlé Crenshaw, juriste et professeure d’université noire américaine, qui a introduit le terme d’intersectionnalité à la pensée du Black Feminism. Elle développe l’idée que les expériences vécues par une femme noire ne sont équivalentes ni à celles d’un homme noir ni à celles d’une femme blanche.

Ainsi, le fait d’être femme et d’être noire sont deux données entremêlées qui renforcent les discriminations.

Le concept s’est ensuite élargi pour désigner la prise en compte du cumul des oppressions auxquelles une personne est sujette – liées à la couleur de peau, la classe sociale, la religion, l’orientation sexuelle, une situation de handicap, ou encore, l’expression de genre.

Le féminisme intersectionnel est donc proche du féminisme décolonial, du transféminisme et des courants queer, entre autres. « C’est une grille de lecture relativement récente », estime Sophie Barre de NousToutes, mais « elle est l’avenir du féminisme ». En effet, de plus en plus de groupes et collectifs actuels se réclament de ce courant.

« L’intime est politique »

On constate que nous vivons aujourd’hui une nouvelle période de bouillonnement féministe, rythmée par des temps forts, que certain·es nomment déjà la quatrième vague.

Elle est identifiée comme le moment où les récits intimes des femmes sont enfin entendus : ils sont placardés dans les rues, ils portent jusque dans les tribunaux et ont une force médiatique jamais égalée auparavant.

Visionnaires, Annie Ernaux et Virginie Despentes étaient revenues au début des années 2000 sur des éléments fondateurs de leur vie de femme dans leurs ouvrages respectifs : l’avortement pour l’une dans L’Événement (Gallimard), le viol pour l’autre dans King Kong Théorie (Grasset).

« L’intime est politique » scandaient les féministes dès 1960. Ce slogan a pris une toute autre portée au moment où l’affaire Harvey Weinstein éclate à l’automne 2017.

La métaphore de la vague se transforme en tsunami lorsque « des appels lancés sur les réseaux sociaux invitent les femmes à raconter comment ‘elles aussi’ ont subi des offenses, des attouchements, des viols », retrace Camille Froidevaux-Metterie dans Le Corps des femmes. La bataille de l’intime (éditions Points).

Ce sont les débuts du mouvement #MeToo. « Non sans stupéfaction, nous découvrons que les violences sexistes et sexuelles concernent une majorité de femmes au sein de nos sociétés occidentales. Par la puissance de la diffusion virale et de l’amplification médiatique […], le mouvement #Metoo a produit une prise de conscience aussi brutale que décisive », analyse l’essayiste.

C’est également un moment où l’on met des mots sur les violences et agissements sexistes. On apprend à nommer correctement les délits, les crimes, à distinguer le harcèlement sexuel, le viol et de nouveaux mots apparaissent, comme celui de « féminicide ».

Sophie Barre s’occupe notamment de piloter les actions de formation du collectif NousToutes qui ont touché environ cent mille personnes depuis 2020. « J’ai l’impression qu’en quelques années, il y a une meilleure compréhension du fait que les violences sexuelles sont liées à des systèmes de domination, qu’il y a un éveil aux mécanismes de l’emprise, aux relations de pouvoir », explique-t-elle.

C’est d’ailleurs internet et ses outils qui permettent de développer cette stratégie éducative : des comptes Instagram fleurissent, des formations en ligne également, et la libération de la parole ne cesse de se produire.

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