Ilhan Omar, d'un camp de réfugiés somalien au Congrès américain

Portrait. – Issue d’une famille aisée et cultivée de Somalie, Ilhan Omar a fui son pays natal pour immigrer aux États-Unis en 1995, encore enfant. Devenue l’une des deux premières femmes musulmanes élues au Congrès en 2018, cette proche d’Alexandria Ocasio-Cortez a conservé son siège de représentante du Minnesota ce 3 novembre.

En mars 2019, Ilhan Omar s’affichait tout sourire en une de Rolling Stone, aux côtés d’Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), Nancy Pelosi et Jahana Hayes. Quatre politiciennes toutes fermement opposées à Donald Trump. Le magazine américain titrait alors : «Les femmes qui façonnent l’avenir». Le bimensuel ne croyait pas si bien dire.

À 38 ans, l’élue du Minnesota vient de remplir son pari, celui d’être réélue à la Chambre des représentants, occupée de nouveau majoritairement par les démocrates. Comme les autres membres du «Squad» – ce groupe de quatre élues démocrates systématiquement dans le collimateur du président américain qui compte AOC, Ayanna Pressley et Rashida Tlaib -, Ilhan Omar a regagné ce mardi 3 novembre son siège de députée. Une victoire de plus pour cette ancienne réfugiée politique.

“Musulmane” et “noire”

Née en 1982 à Mogadiscio, capitale de la Somalie, Ilhan Omar est la petite dernière d’une fratrie de sept enfants. Issue d’une famille aisée et cultivée, elle fuit en 1991 son pays en pleine guerre civile et passe quatre ans dans un camp de réfugiés au Kenya, avant d’arriver dans l’Amérique de Bill Clinton sans parler un mot d’anglais. «Nous avons fait une escale à New York. Je me souviens avoir vu des sans-abri et des mendiants dans les rues. Il y avait des ordures partout et des graffitis, raconte l’élue à Tessa Stuart, journaliste de Rolling Stone. Je me souviens m’être tournée vers mon père et lui avoir dit : “Cela ne ressemble pas à l’Amérique que tu as promise”. Il m’a rétorqué : “Ma fille, tu poses trop de questions. Nous allons rejoindre notre Amérique.”»

La famille s’installe finalement dans le Minnesota, où vit une importante communauté de la Corne de l’Afrique. C’est là que la jeune Ilhan Omar commence à s’engager. De fil en aiguille, la réfugiée naturalisée américaine creuse son sillon de militante. D’abord, en s’engageant au sein de la puissante NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), organisation de défense des droits civiques, puis dans la vie locale de Minneapolis capitale du Minnesota. Elle se y fait élire en 2016 au Parlement de cet État situé près des Grands Lacs. Cette victoire est déjà une première.

Mais la consécration a lieu en 2018. La jeune femme, qui s’affiche avec fierté comme «musulmane» et «noire», franchit en effet un échelon supplémentaire en devenant l’une des deux premières femmes musulmanes élues au Congrès. La première aussi à porter le hijab.

En vidéo, Alexandria Ocasio-Cortez, la figure montante de la gauche américaine

Dans le viseur de Donald Trump

Le «Squad», formée d’Alexandria Ocasio-Cortez, Ayanna Pressley, Ilhan Omar et Rashida Tlaib. (Washington, le 15 juillet 2019.)

Située à l’aile gauche du Parti démocrate, Ilhan Omar n’a pas sa langue dans sa poche. Depuis deux ans, elle n’hésite pas à utiliser sa position de députée des États-Unis pour prôner les valeurs qui lui sont chères : éducation gratuite, réforme du système judiciaire et de santé, accès au logement pour tous, meilleur contrôle des armes à feu… Des idées progressistes en totale contradiction avec la politique menée par le président américain Donald Trump. Ce dernier ne porte d’ailleurs pas dans son cœur l’élue démocrate qu’il prend régulièrement pour cible. Pour donner du grain à moudre à ses détracteurs, le président américain n’a pas hésité à accuser Ilhan Omar de «détester l’Amérique», de soutenir Al-Qaida et de chercher à minimiser les attentats du 11 Septembre. Autant de «fake news» qui ont valu à la démocrate de craindre pour sa vie. «Le président des États-Unis continue de répandre des mensonges qui mettent ma vie en danger», s’insurgeait-elle, appellant Twitter à prendre des mesures à l’encontre du compte de Donald Trump.

Encore traumatisée par l’attaque terroriste de 2001, elle se souvenait dans les colonnes de Rolling Stone : «On avait peur en tant qu’Américains et on pleurait, mais on était aussi considérés comme suspects. Je me souviens que la communauté [musulmane] ressentait une peur énorme. Peu importe si vous étiez un nouveau citoyen ou si vous aviez été ici toute votre vie, il y avait le sentiment que votre existence ici pouvait être temporaire.»

La médiatisation d’Ilhan Omar l’a aussi conduite à se retrouver au cœur de plusieurs polémiques. En février 2019, elle est épinglée pour son soutien à la campagne internationale de boycott d’Israël. Elle affirme alors que le lobby pro-Israël Aipac finance les responsables politiques américains. Avant de se confondre en excuses. La démocrate maintient toutefois son opposition à «Netanyahou et à l’occupation [des territoires palestiniens]» tout en se défendant d’être antisémite, un amalgame selon elle.

Une âme écolo

Loin des controverses, Ilhan Omar souhaite surtout encourager les femmes entrepreneures, réformer la justice pénale et favoriser l’accès à la formation. Mariée et mère de trois enfants, elle défend l’environnement et supporte, bien sûr, le Green New Deal porté par son amie et collègue AOC, l’étoile montante du parti démocrate. Ses convictions écologiques n’ont pas manqué d’influencer sa fille aînée, Isra Hirsi, la cofondatrice du mouvement américain de grève de la jeunesse pour le climat.

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Mais Ilhan Omar l’admet : la politique n’est pas de tout repos. «J’aimerais juste me cacher, confie-t-elle, toujours à Rolling Stone. Mais je ne peux pas parce que je représente des gens qui souffrent autant que moi – si ce n’est plus – parce qu’ils n’ont pas la voix que j’ai.» Visiblement, cette voix n’a pas fini de se taire.

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