Instagram, le réseau social où s’écrit le nouveau chapitre de #MeToo

Début septembre, des accusations de séquestration, violences physiques et viols envers le rappeur Moha La Squale ont été relayées sur Instagram. Regroupées par une jeune femme prénommée Romy, les messages ont circulé partout, aboutissant à l’ouverture d’une enquête contre le Parisien âgé de 25 ans. Depuis, cinq femmes ont porté plainte.

#MeToo, de Twitter à Instagram

Force est de constater que la dénonciation des violences sexistes et sexuelles est de plus en plus présente sur Instagram, et pas seulement dans le domaine de la musique. Balance ton agency, Paye ton tournage, Paye ta blouse, Je dis non chef, Balance ton stage, DIVA, Paye ton rôle… En France, de nouveaux comptes dédiés apparaissent toutes les semaines, n’épargnant aucun milieu : cuisine, théâtre, cinéma, musique, publicité, couple, médecine, sport… 

Si le hashtag #MeToo est d’abord né sur Twitter, Instagram a désormais pris le relai. Depuis son apparition, il a été utilisé plus d’un million de fois sur le réseau social de partage d’images, qui a fêté ses dix ans le 6 octobre*. 

Pour Warda Khemilat, doctorante à l’Université Côte d’Azur (Nice), spécialiste de #MeToo et des mouvements sociaux en ligne, Instagram est devenu le média social où sont “nés une pluralité de mouvements en ligne”. “Le cœur, c’est la dénonciation des violences au travail”, souligne immédiatement la chercheuse.

Marie Claire a échangé par téléphone avec cinq femmes, administratrices de quatre comptes : Je dis non chef (30.500 abonnés), lancé en juillet 2018, DIVA (3000 abonnés), créé fin mai 2020, Balance ton stage (12.600 abonnés), ouvert en juillet dernier, et Paye ton tournage (15.100 abonnés), lancé six mois après #MeToo. 

Contourner l’omerta par l’anonymat

Ces comptes sont différents, mais se basent tous sur des témoignages anonymes. Ils partagent aussi la même volonté : dénoncer les violences sexistes et sexuelles dans des milieux professionnels opaques, jusqu’alors peu touchés par #MeToo.

Ces témoignages, allant de la remarque sexiste au viol, sont publiés sous forme de post ou story, avec une identité visuelle forte et spécifique : “Elle ne pourra jamais réussir dans le cinéma, elle ne veut pas baiser, elle a trop étudié pour être sous-payée et en plus elle est intelligente” (Paye ton tournage), “Te baisse pas comme ça, c’est comme ça que la dernière a eu 3 enfants” (Je dis non chef), “Si j’empile les dossiers devant la fenêtre, c’est pour cacher le vis-à-vis, le jour où je vous baiserai dans mon bureau” (Balance ton stage).

Pour faciliter la parole, certains comptes, comme toutenuedanslarue, favorisent des listes à cocher, où les femmes victimes de harcèlement de rue peuvent cocher les outrages déjà subis, et partager le constat via leurs propres stories.

Derrière le témoignage, les administratrices établissent un véritable contact avec la personne. “On répond toujours personnellement aux gens”, précise Alice Godart. Elle a créé Paye ton tournage en 2018 avec Barbara Juniot, alors étudiantes en cinéma à l’Institut supérieur des arts, à Bruxelles. “On a commencé dans le milieu professionnel et les remarques violentes nous ont étonnées. Mais personne ne semblait surpris. On nous a dit : ‘C’est normal, c’est le cinéma'”, retrace la jeune femme.

Après quatre ans dans le milieu de la restauration, Camille Aumont Carnel le quitte, mais constate que rien ne change. L’idée est alors de créer un “safe space” pour les femmes : elle crée Je dis non chef, inspirée par Je m’en bats le clito (709.000 abonnés).

Pour Agathe et Camille, étudiantes à l’EM de Lyon, c’était une question de colère. Après un stage à New York, où le sexisme était “insupportable et ingérable”, elles créent Balance ton stage avec Simon. En revenant en cours en janvier 2020, elles réalisent que la majeure partie de la promotion a été confrontée à des violences de degrés différents. De ce travail naît Le petit manuel du sexisme en entreprise, puis le compte Instagram. En quelques jours seulement, le nombre de témoignages d’étudiants de toute la France explose. 

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Cette citation est issue d’un témoignage d’une étudiante en stage de fin d’étude dans un cabinet d’avocat. 📍L’avocat pour qui travaillait l’étudiante lui faisait des remarques sexistes à « longueur de journée ». 📍L’étudiante a finalement décidé de quitter son stage à cause de ce harcèlement et de cette ambiance malsaine. Parler et quitter son stage demande du courage. Si vous sentez que la situation n’est plus tenable, il faut vous en protéger. Et cela peut passer par la nécessité de partir de votre stage. Pour beaucoup d’étudiants, cela a été source d’un soulagement. 📖 Vous trouverez des témoignages d’étudiant.e.s qui ont décidé de quitter leur stage et des raisons qui les ont poussé.e.s à agir ainsi dans notre manuel de sensibilisation, disponible gratuitement en ligne dans notre bio. #balancetonstage

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De son côté, DIVA a été créé par Lola Levent sur Instagram et Twitter, comme “trait d’union entre des expériences vécues et des problématiques structurelles systémiques”. Pour la journaliste musicale, si la dénonciation est si compliquée dans le milieu de la musique, c’est à la fois à cause “d’enjeux financiers et de pouvoir”, mais aussi en raison de “la symbolique autour des artistes”. 

Instagram, nouvel outil de mobilisation féministe

Pas de doute, pour Warda Khemilat : “Ce type de mouvements se déploie sur Instagram parce qu’il y a une viralité, comme sur Twitter, avec les hashtags, mais aussi parce que c’est un réseau social d’images. Il y a davantage la possibilité d’avoir des likes sur des médias sociaux qui privilégient le visuel que l’écriture. En tombant sur la page Instagram de Paye ton rôle par exemple, il y a une galerie d’images avec des témoignages et forcément, ça interpelle plus que des posts Facebook”.

Instagram est sans aucun doute l’outil premier utilisé par les femmes et les féministes pour s’exprimer, et devrait le rester pour les dix prochaines années.

“Instagram est sans aucun doute l’outil premier utilisé par les femmes et les féministes pour s’exprimer, et devrait le rester pour les dix prochaines années”, éclaire l’experte. Après avoir “baigné dans cette conscientisation” née de #MeToo, les jeunes femmes en sont désormais à l’initiative.

Si les victimes s’expriment sur Instagram, c’est aussi parce qu’il n’était pas possible de le faire autre part. “À la télévision, elles ne pourront pas nommer l’agresseur. Là, elles peuvent s’exprimer avec leurs mots, au moment où elles le décident, de la façon dont elles le décident, et sans discours masculin en face. C’est ce qu’on appelle une zone d’autonomie temporaire, qui redistribue le pouvoir de façon verticale”, résume Warda Khemilat.

Là, elles peuvent s’exprimer avec leurs mots, au moment où elles le décident, de la façon dont elles le décident, et sans discours masculin en face.

Toutes soulignent l’importance du collectif et du réseau : communiquer entre comptes, se faire passer des informations, se soutenir. Ne plus rester seules. “C’est un grand soulagement d’avoir cette communauté. Heureusement que nous ne sommes pas seules, parce qu’il y a une charge mentale et émotionnelle importante quand on reçoit des témoignages difficiles”, témoigne Alice Godart (Paye ton tournage). Pour la doctorante Warda Khemilat, Instagram a justement cet avantage d’être un “espace de sororité sans limite”.

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Orienter et sensibiliser

Depuis quelques mois, Camille Aumont Carnel a développé, avec la journaliste Nora Bouazzouni, un questionnaire en ligne anonyme, extension de Je dis non chef. “Si je n’ai pas d’abonnés, le questionnaire ne marche pas, tranche Camille Aumont Carnel. Beaucoup ont entendu parler de Je dis non chef grâce au bouche à oreilles, et donc il y a eu un réseau #MeToo.”

Warda Khemilat estime que ce type de questionnaire va faciliter la “libération de la parole”, grâce aux pseudonymes, et à une démarche simplifiée, rassurante. 

Les personnes qui témoignent savent qu’elles ont en face d’elles une personne à qui se livrer, qui ne va pas juger, et qui sait de quoi elle parle.

“Les personnes qui témoignent savent qu’elles ont en face d’elles une personne à qui se livrer, qui ne va pas juger, et qui sait de quoi elle parle”, souligne Camille Aumont Carnel. De quoi instaurer d’emblée une relation de proximité et de confiance.

Au-delà d’une libération de la parole, ces comptes se battent pour des résultats concrets “IRL”. Sur DIVA, un témoignage de victime est suivi d’une discussion, parfois même d’un appel, ou d’une véritable rencontre, détaille Lola Levent. Elle demande systématiquement à la victime si elle est encadrée psychologiquement, et peut l’orienter vers des avocats offrant consultation. L’autre option qu’elle conseille aux victimes d’artistes célèbres : se tourner vers les médias.

Après la sensibilisation sur les réseaux, il faut faire en sorte que les choses changent vraiment.

Lola Levent a même cofondé l’association Change de disque avec Emily Gonneau : “Après la sensibilisation sur les réseaux, il faut faire en sorte que les choses changent vraiment.

Agathe et Camille, de Balance ton stage, ont quant à elles obtenu de leur école l’inscription d’une mention stipulant que l’entreprise s’engage à ce que l’étudiant ne soit pas victime et témoin de sexisme, dans les futures conventions de stage.

En-dehors d’Instagram, Alice Godart porte Paye ton tournage dans les écoles, et a établit un lien avec le Collectif 50/50, qui défend la parité dans le cinéma et l’audiovisuel français.

Une façon de rattraper le retard français ?

Le retard de #MeToo en France est-il en train d’être rattrapé ? “Considérer l’industrie de la musique en retard sur son #MeToo, c’est considérer que ça a eu lieu pour le cinéma, alors qu’en France, ce n’est pas vraiment le cas. L’industrie de la musique n’est-elle pas en train de devancer la mode et le cinéma ?”, pointe du doigt Lola Levent (DIVA). 

Alice Godart (Paye ton tournage) offre ce constat : “La justice ne fonctionne pas”. Avec son compte, elle constate que dans le milieu du cinéma, et partout ailleurs, “le code du travail n’est pas appliqué”. “Une injure sexiste est pénalisable, mais dans les mœurs, c’est encore vu comme une blague.”

Et elle insiste sur le fait que #MeToo n’a pas eu lieu en France. “Le courage d’Adèle Haenel a été un moment très fort, mais c’est sa position qui lui a permis de le faire. La grande majorité des gens qui témoignent ici ne peuvent pas le faire”, déplore-t-elle. Si la majorité des témoignages reçus viennent d’actrices, beaucoup sont ceux de femmes peu représentées dans leur profession, notamment les métiers de l’image et du son (technicienne, machiniste, monteuse…).

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Pédagogie #cinema #sexisme #payetontournage

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Lanceuses d’alertes

Pour ces femmes travaillant dans le milieu dont elles veulent briser l’omerta, cette démarche peut être risquée.

Camille Aumont Carnel estime que la création de Je dis non chef aurait été impossible en travaillant encore dans la restauration. “Je dis non chef est un mini-média de la restauration avec une portée de lanceuse d’alerte qui oeuvre pour un #MeToo de la restauration. L’idée est de faire comprendre au public ce qui se passe dans les restaurants, où ils réservent un an à l’avance. On parle de chefs qui font la gastronomie française. C’est une majorité, pas une minorité dont il est question, c’est systémique ! Et donc, il y a une omerta énorme. Si un tombe, tout le monde tombe, donc ils se sont alliés pour que ça ne sorte jamais”.

Des gens qui ne veulent pas travailler avec moi à cause de Paye ton tournage.

Par sécurité, Alice Godart a attendu d’avoir “une position confortable” pour révéler être à l’origine de Paye ton tournage. “Je sais qu’il y a des gens qui ne veulent pas travailler avec moi à cause de Paye ton tournage. De même que quand des productions me contactent et que je sais qu’il y a un harceleur chez eux, je ne vais pas y aller.”

Mais le risque peut payer. Actif depuis fin septembre, le compte Balance ton agency recueille quant à lui les témoignages de victimes de harcèlement sexiste et sexuel dans le milieu prestigieux de la publicité. Plusieurs témoignages ont visé Laurent Habib, directeur du syndicat de la publicité AAC. Le 14 octobre, sa démission a été annoncée dans un communiqué. “Une victoire pour les présumées victimes, s’est félicité le compte Instagram. Elles ont eu le courage de parler et leur courage a été récompensé.”

*Contactées, les équipes d’Instagram nous ont répondu ne pas disposer d’information concernant l’utilisation des différents hashtags et données relatifs à #MeToo en France.

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