Interprétations : ce réflexe que l’on a tous (sans exception) au quotidien, et qui nous gâche la vie

Mails, textos, attitude d’une amie, remarque d’un collègue… Sans le savoir, nous passons notre temps à tout interpréter, et parfois même à déformer la réalité. Virginie Megglé, psychanalyste, nous explique ce qu’est cet automatisme que nous avons tous au quotidien mais qui peut pourtant nous gâcher la vie, et nous donne les clefs pour s’en détacher.

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Qu’est-ce que l’interprétation, ce réflexe que l’on a tous au quotidien ?

On est tous, à notre manière, dans l’interprétation permanente, mais il y a aussi des tendances à la sur-interprétation, qui elle, peut être nocive.

Interpréter désigne le fait de donner du sens à un geste, un comportement, un événement, une rencontre, un accident. Donner un certain sens plutôt qu’un autre à quelque chose, cela veut dire lui accorder un certain prix, une certaine valeur, en fonction de ce qu’il provoque, de ce qu’il (re)suscite en nous.

Le risque dans l’interprétation, c’est de mettre, d’ajouter à un geste, un comportement (un texto, une absence, un retard), un sens qui n’existe pas, qui n’était pas dans l’intention de l’auteur du geste. L’interprétation nous fait ainsi prêter un sens ou une intention, aux propos, au geste d’un interlocuteur, que celui-ci n’avait peut-être pas l’intention de mettre, ce qui nous influence et modifie la réalité.

“D’une certaine façon, nous interprétons toujours. C’est le propre de l’apprentissage : apprendre à décoder des lettres, des sons, des gestes des parents ou des adultes. Lorsque nous sommes apaisés, lorsque la relation est équilibrée, le sens que l’on donne au geste ou au comportement, correspondra à l’intention de son auteur”, explique Virginie Megglé, psychanalyste.

Messages, gestes, attitudes… Pourquoi passons-nous notre temps à tout interpréter autour de nous ?

“Nos émotions déforment, ou tout du moins influencent fortement – (mais pas délibérément !) nos perceptions… Nous recevons différemment un geste, un message, une parole, selon l’interlocuteur ou le contexte”, précise la spécialiste.

Selon ce que représente pour nous l’interlocuteur, ce qu’il nous fait revivre, s’il nous rappelle (inconsciemment) une personne qui nous a choyé ou une autre qui nous a maltraité, nous recevrons différemment les choses.

Aussi, en fonction de notre état du moment (fatigue, stress, anxiété…), on ne reçoit pas ce message, ce geste, de la même manière.

Pour comprendre ce qui se joue lorsque l’on interprète quelque chose, Virginie Megglé nous donne un exemple concret : vous avez rendez-vous chez le médecin. Lorsque vous arrivez, vous sonnez, personne ne vous répond. Ce silence vous inquiète, et vous vous souvenez soudain qu’au rendez-vous précédant, vous étiez en retard. Vous interprétez la non-réponse et vous vous dites qu’il se venge, qu’il vous a oublié, qu’il ne veut plus de vous comme patiente… Finalement, la porte s’ouvre, le silence n’a duré que 4 minutes, mais il vous a semblé être une éternité durant laquelle vous l’avez interprété, car vous vous êtes sentie oubliée, et que vous vous êtes mise à culpabiliser de votre précédent retard que l’on ne vous avait pourtant pas reproché !

Finalement, il vous dit qu’il était au téléphone, s’excuse de vous avoir fait attendre un peu… Selon votre personnalité ou votre état du moment, vous êtes confuse d’avoir eu de mauvaises pensées pour lui, ou vous refusez, dans votre for intérieur, de démordre de votre idée : il vous a fait poireauter exprès pour vous faire payer votre retard précédant, c’est sûr !

On observe bien là que nous interprétons un geste qui suscite une émotion, en fonction de remémoration inconsciente qu’il re(suscite). Cette remémoration peut aussi bien être en lien avec un souvenir agréable (procurant une émotion douce) qu’un souvenir désagréable (procurant une émotion pénible).

“Cela ne signifie pas que la personne qui rappelle la précédente émotion (celle du passé), n’a pas une intonation ou une intention particulière à notre égard. Mais nous recevons son message à travers le filtre de l’émotion qu’elle réveille en nous”, poursuit-elle.

Travailler sur cet automatisme pour être plus épanouie

Sans le savoir, sans le vouloir, nous interprétons sans cesse les choses au quotidien. Rien de grave à ça, ce qui devient compliqué, c’est quand la réalité des choses est déformée. Quand l’interprétation est juste, le message est alors bien reçu, et il n’y a pas de qui pro quo !

On interprète selon ses humeurs, selon son histoire, son état de santé et cela influe sur nos émotions et donc sur nos réactions si celles-ci ne sont pas accueillies correctement !

L’émotion qui entre en jeu lors de l’interprétation d’une parole, d’un message, d’une attitude, d’une décision, a un impact sur la relation et peut troubler les perceptions que vous avez de l’autre.

La relation en pâtit, et peut en pâtir aussi longtemps que l’interprétation n’aura pas été clarifiée.

Au long terme, si aucun recul n’est pris, aucune clarification n’est faite, l’interprétation et plus encore la surinterprétation est délétère…

D’où l’importance, par exemple, de relire deux ou trois fois une réponse par texto d’une amie qui nous bouleverse. La seconde où la troisième lecture nous fait généralement prendre conscience que notre réaction a été décalée ou est disproportionnée par rapport au contenu du message que nous avions interprété. De façon négative, à nos dépens, ou de façon trop élogieuse.

Sous le coup de l’émotion, nous ne sommes pas en phase avec la réalité, mais dans le fantasme ou l’imaginaire !

Par exemple, imaginez qu’un ami ne vous réponde pas volontairement, parce que vous-même vous ne lui avez par répondu. Et qu’aussitôt, vous imaginez qu’il ne veut plus vous voir, ou qu’il ne vaut pas mieux que le précédent qui ne répondait jamais… Vous lui répondez alors sous le coup de la surinterprétation de son silence, en lui faisant les reproches que vous faisiez à votre précédent ami aujourd’hui perdu de vue. Là, il y a de fortes chances qu’il n’ait plus envie de vous voir pour de vrai !

Le bon conseil : si vous laissez retomber l’émotion que son comportement ravive, et que vous clarifiez en vous ce qu’il a ravivé, une fois l’émotion passée, vous trouverez la meilleure réponse. Et, au lieu de lui reprocher de ne pas vous répondre, vous veillerez dorénavant à lui répondre. Sans être sous le coup de votre interprétation précédente.

Cela peut donner lieu à une belle prise de conscience constructive. “Mieux vivre la réalité. Si l’on sur-interprète, on est moins en mesure de trouver les plus justes réponses !”, explique la psychanalyste.

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Prenez le temps d’écouter vos interprétations

S’octroyer le temps de répondre à un message, à un mail est important, pour agir et non seulement réagir… Écoutez votre interprétation : elle vous renseigne plus sur vous-même que sur l’autre et elle vous apprendra à vous connaître. Elles ne sont pas négatives en elles-mêmes, même si elles sont délétères dans le cadre d’une relation. Mais octroyez-vous aussi le temps de changer, restez toujours bienveillante envers vous-même.

Écrivez votre réponse, sans l’envoyer…

Écrire ce qui nous vient à l’esprit, y compris la réponse que l’on aimerait donner en retour d’un message qui nous fait réagir, permet de la reconsidérer avec du recul. Si une fois la vague émotionnelle passée, la réponse vous semble juste et posée (cela peut arriver), elle est de l’ordre de l’intuition (et non de la surinterprétation), elle peut alors être adressée. Mais cette réponse ne sera plus chargée de la même agressivité (et de la même attente) que si vous aviez répondu tout de suite.

Si, au contraire, avec le recul, vous constatez que vous aviez fait preuve de surinterprétation, et que vous alliez sur réagir, évitez d’envoyer ce message. Une fois l’interprétation identifiée, avant de (vous) l’imposer comme vérité, demandez-vous :

  • Quel avantage (et perte) aurais-je à ce que mon interprétation soit vraie ?
  • Quelle perte (et avantage) aurais-je à ce qu’elle soit fausse ?

Prenez le temps de lire et relire texto, mail, message, deux ou trois fois : au fil de la lecture et de l’apaisement, la conscience naît d’elle-même : l’hyperémotivité a provoqué notre interprétation excessive et nous amenait à des réponses (des comportements en réponses, des réactions, etc) excessives.

Arrêtez de vivre dans l’adversité

Cessez de vivre dans l’adversité : les gens ne sont pas totalement pour ou contre nous, notre vie ne dépend pas d’eux. Vous entraîner à d’autres scénarios que ceux que nous suggère mécaniquement l’interprétation va vous aider à mettre en place d’autres automatismes. Repassez-vous par exemple, à l’envers, le film de votre dernière interprétation. Prenez conscience de la réalité de votre intention, pour être en accord avec vous-même (sans être dépassé par l’émotionnel), et en meilleur accord avec les autres.

Essayez de vous contenir… Même en face de la personne !

Il n’est pas uniquement nécessaire de prendre du recul face aux réactions que l’on peut avoir à la réception d’un mail, d’un texto. En face aussi d’une personne, il est important de prendre du recul. Un geste, une remarque, une question, une expression du visage d’une collègue entraîne chez vous une réaction émotionnelle ? Contenez-vous, et entraînez-vous, si besoin, à revenir vers cette personne par la suite (pour ne pas rester, dans certains cas, sur un malentendu, une incompréhension, une vexation, une peine, une frustration), une fois apaisée.

Si la personne est ouverte, cela permet d’avancer. Si elle refuse le dialogue et se ferme… N’insistez pas, (son refus du dialogue relève peut-être d’un fonctionnement pervers). Cela peut indiquer aussi que notre interprétation première n’était pas entièrement fausse, et relevait peut-être de l’intuition.

Merci à Virginie Megglé, psychanalyste, auteure de Le Harcèlement émotionnel (Éditions Eyrolles) et d’Étonnante fragilité (Éditions Eyrolles), www.mieux-etre.org

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