"J'ai besoin de me protéger" : la vie heurtée de Nafissatou Diallo après l'affaire DSK

L’ancienne femme de chambre s’est confiée pour la première fois sur la tentative de viol dont elle aurait été victime de la part de Dominique Strauss-Kahn, en 2011. Dans une interview accordée à Paris Match, elle revient sur l’agression présumée et ses multiples retombées.

«J’ai été privée de justice», affirme-t-elle. Neuf ans après l’affaire DSK, Nafissatou Diallo s’exprime pour la première fois dans les colonnes de Paris Match, en kiosques ce jeudi 10 septembre. Celle qui accuse Dominique Strauss-Kahn de tentative de viol dans une chambre du Sofitel de New York, le 14 mai 2011, a d’abord botté en touche. Longtemps disparue des écrans radars, elle mène désormais une existence discrète, selon le vieil adage : «Pour vivre heureux, vivons cachés». Un principe qu’elle applique désormais à la lettre.

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“Je veux dire aux gens qui je suis”

«Je ne veux pas parler de ce que je fais aujourd’hui car j’ai besoin de me protéger», déclare Nafissatou Diallo, près d’une décennie après le tourbillon médiatique qui a précipité la chute de l’ex-directeur du Fonds Monétaire International (FMI). L’ancienne femme de chambre a cependant accepté de sortir du silence. Elle serait désormais en train d’écrire un livre sur l’affaire DSK. Pourquoi maintenant ? interroge le journaliste de Paris Match. «Parce que cette histoire va me suivre jusqu’à la fin de mes jours, et qu’il m’est impossible de rester silencieuse, répond-elle. J’ai donc décidé de donner ma vérité. J’ai énormément souffert et entendu, lu, beaucoup d’horreurs sur moi. Je veux dire aux gens qui je suis.»

Après le procès de l’ancien homme politique, Nafissatou Diallo reçoit «menaces de mort» et «lettres d’inconnus», qui lui «demandent de l’argent» ou l’accusent d’avoir «piégé» DSK. Inquiète pour sa sécurité, elle quitte son appartement pour «emménager dans un immeuble sécurisé en dehors de New York», avec sa fille. Ce qui n’aurait pas suffi à la préserver. «Une nuit, en rentrant de mon restaurant à 2 h 30 du matin, j’ai été suivie par un 4×4, du Bronx jusqu’au Connecticut où j’habitais, raconte-t-elle. J’étais paniquée, je criais : “Laissez-moi tranquille !” Mais j’avais beau accélérer, impossible de le semer.»

Avant de poursuivre : «À l’entrée de mon parking, il me suivait de si près qu’il a réussi à passer avant que la barrière se referme. Je n’ai pu me débarrasser de lui que parce qu’une autre voiture est arrivée qui lui a bloqué le passage pendant quelques secondes. Je me suis garée, j’ai éteint mes phares et mon suiveur est passé devant moi sans me voir. Mais, dans l’ascenseur, mes mains tremblaient encore.» Lorsqu’elle croise des gens dans la rue, certains s’arrêtent pour lui glisser des mots gentils. Ils ignorent qu’à chaque fois, ils la «replongent dans le cauchemar».

Chez Aminata, son restaurant

Nafissatou Diallo a bien essayé de passer à autre chose. Après le procès de Dominique Strauss-Kahn, elle ouvre un restaurant dans le Bronx, Chez Aminata. «C’était une nouvelle aventure qui m’a permis de redresser la tête», se souvient-elle. Mais, très vite, la patronne déchante : «Des curieux arrivaient de très loin pour me rencontrer, poursuit-elle. Pas pour déjeuner ou dîner mais pour me voir et me poser un tas de questions. Ils me laissaient leur numéro de téléphone… J’ai fini par fermer.»

L’ancienne employée du Sofitel, qui se sent «piégée et trahie», a tiré une conclusion de toute cette affaire : «Je pense que je ne serai jamais heureuse», déplore-t-elle aujourd’hui. Inutile d’évoquer avec elle le destin de DSK : Nafissatou Diallo «ne veut plus penser à lui». «Ce jour-là, tout a changé, soutient-elle. Ma joie de vivre s’est envolée définitivement. Ce souvenir ne me quittera jamais.» Ce souvenir, c’est celui du 14 mai 2011, celui de son agression présumée par DSK. À la demande d’Olivier O’Mahony, correspondant aux États-Unis du magazine, Nafissatou Diallo accepte de revenir sur l’épisode du Sofitel.

Le jour où tout a basculé

«Je venais de nettoyer une chambre voisine, la 2820, relate-t-elle. Dans le couloir, je demande au collègue qui sort de la 2806 si elle est libre. “Oui”, me dit-il. Conformément au règlement, je crie trois fois “Housekeeping” (“ménage”, NDLR). Personne ne répond. Donc j’entre en laissant la porte entrouverte.» La femme de ménage n’y aperçoit aucun bagage. «Dans le salon, je répète : “Housekeeping !” Je m’apprête à entrer dans la chambre, sur la gauche, quand je vois apparaître cet homme nu. Alors, je m’écrie : “Oh mon Dieu ! Je suis désolée.” Puis tout est arrivé… Et quand cela a été fini, je me suis enfuie en crachant partout.» S’ensuit un tourbillon médiatique et judiciaire, et l’arrestation de l’ancien homme politique.

La dernière apparition publique de Nafissatou Diallo date du 10 décembre 2012. Elle est alors immortalisée sur les marches du tribunal du Bronx, après avoir passé un accord avec l’ancien candidat à l’élection présidentielle française. Si Dominique Strauss-Kahn ne sera jamais élu chef d’État, il ne se voit imposer aucune reconnaissance de culpabilité, et la justice pénale abandonne toutes les charges contre lui. Nafissatou Diallo s’engage, quant à elle, à ne jamais le poursuivre en justice. Il se murmure qu’elle aurait accepté un deal à un million de dollars. «Je ne peux ni confirmer ni infirmer», élude-t-elle. Mais elle précise que l’accord ne lui interdit pas d’écrire un livre.

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Une existence troublée

L’occasion, peut-être, de revenir sur une existence troublée, ponctuée de multiples drames. Celle qui a grandi à Tchiakoullé, un village pauvre de Guinée, est la benjamine de sept enfants. Elle aurait été excisée à l’âge de 7 ans, avant que ses parents ne lui imposent un mariage arrangé durant l’adolescence. «Je n’avais aucune envie de quitter ma famille, mon village (…), explique Nafissatou Diallo. Mais je n’avais pas le choix, et j’ai pleuré à mon mariage.»

Après le décès de son époux et de sa seconde fille, la jeune femme revient chez ses parents et travaille dans un restaurant à Conakry. Un soir, elle est violée par des soldats au sein de l’établissement. Sa famille n’en saura rien. Lorsque l’un de ses cousin lui propose de partir en Amérique, elle accepte immédiatement. Et embarque pour New York, avec «le passeport de quelqu’un d’autre». Sa fille Amina ne l’y rejoindra que quelques années plus tard. Après avoir enchaîné les petits jobs (baby-sitter, coiffeuse ou encore serveuse), elle trouve un travail au Sofitel, via une agence d’intérim. La suite, le monde entier la connaît.

Nafissatou Diallo espère désormais empêcher d’autres femmes de connaître sa situation. Elle envisage de créer une fondation, afin de les «soutenir sur tous les plans – linguistique, psychologique, financier, juridique». «Je ne m’étais jamais considérée comme une militante féministe, mais je veux que ce qui m’est arrivé serve aux autres», soutient-elle à présent.

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