Jeunes et génies : ces vingtenaires qui façonnent le monde de demain

Les moins de 30 ans savent qu’ils ont le pouvoir de faire bouger les lignes. Malgré la crise, l’envie de créer, d’inventer, d’entreprendre, de pourfendre est intacte. Nous avons rencontré dix talents pleins d’avenir. Chacun à leur façon, ils esquissent les prémices de lendemains meilleurs.

«Lors s’assit sur un monde en ruine une jeunesse soucieuse», écrivait Alfred de Musset. La vingtaine est un défi. Et la crise mondiale que la jeunesse traverse ne lui facilite pas la tâche. Recherches de travail infructueuses ou emplois non renouvelés, annulation de voyages, stages interrompus, incertitudes des étudiants, loyers coûteux, disparitions de secteurs entiers – transport aérien, hôtellerie, tourisme, par exemple. À ces perturbations s’ajoute une défiance à l’égard d’un environnement parfois hostile : discours politiques, médias, institutions dépassées.

Malgré ces obstacles, les jeunes ne perdent pas leur optimisme et sont bien décidés à se faire une place au soleil, en ne comptant que sur eux-mêmes et sur leurs contemporains. Ils ne veulent surtout pas de l’étiquette «génération Covid». Ils sont dans la vie et l’énergie. Comme le souligne le sociologue Olivier Galland, spécialiste de la jeunesse, les études montrent que, majoritairement, les jeunes sont satisfaits de leur vie. «Il y a cependant un contraste frappant entre un optimisme quant à leur avenir personnel et une vision beaucoup plus sombre de la société dans laquelle ils vivent.» Pendant et après le confinement, les 20-30 ans ont continué à créer, à s’allier pour porter leurs projets à bout de bras. Ils inventent de nouvelles façons de réconcilier les sexes, comme par exemple le compte Instagram Àoilp. (@aoilp_media), «un média pensé par des femmes, raconté par des hommes», parmi beaucoup d’autres projets.

À l’aube de leurs 30 ans

Les dix vingtenaires que nous avons rencontrés restent insatiables de découvertes, capables de s’émerveiller devant des paysages qu’ils mettent en valeur, des œuvres que leur imagination débordante leur a insufflées : des peintures inspirées de rêves, des acrobaties sur des glaciers qui n’existeront peut-être plus dans vingt ans, des photos de pays qui se remettent peu à peu de la guerre, des études du monde sous-marin…

Cette jeunesse, si on lui prête une oreille attentive, partage avec nous les mots de ses voyages, chante son exil, se bat au quotidien pour l’environnement, écrit sa douleur, nous regarde dans les yeux sur une scène de théâtre. Elle pense ce monde et tente de le transformer à son image. Que serions-nous sans leurs témoignages et leurs combats ? Ils ne sont qu’à l’aube de leurs 30 ans. Et pourtant, ils nous éduquent. Nous interpellent. Nous ouvrent des portes que nous n’aurions peut-être pas poussées seuls. Ils prennent la parole. Écoutons-les.

Alizée Gau, poétesse, écrivaine, 28 ans

Alizée Gau, 28 ans, poétesse et écrivaine.

Elle a 3 ans quand ses parents achètent un voilier, quittent Paris et embarquent avec leurs deux filles. Suivent cinq années de voyages au cours desquels Alizée a tout le temps de lire, écrire, chanter, écouter de la musique. À 10 ans, retour à Paris. Elle n’abandonne pas ses rêveries. Quand elle ne travaille pas chez WeTechCare, une start-up sociale de lutte contre la précarité numérique, la jeune femme se dédie à la poésie. Elle fréquente le Club des poètes, lieu historique tenu par Blaise Rosnay, fils de l’écrivain Jean-Pierre Rosnay, ami d’Aragon. Elle y clame des mots, parfois les siens, des odes à la mer : «C’est là-bas que je vis, près de toi que je viens retrouver l’évidence du mouvement. Je garde des marins le respect du grand large, et une certaine idée du vent.» Il faut de l’audace pour se frotter à la poésie. Alizée, en 2016, crée le documentaire Tales of the Afterwar, sur l’«après» dans les pays en guerre : «Quand la guerre est finie, y compris dans des États européens, on ne sait pas ce qui se passe. J’ai raconté les histoires de faiseurs de paix, qui mènent un travail de reconstruction psychique, économique, comme, en Bosnie, le fondateur d’une école de musique pour Croates et Bosniaques, ou encore des lycéens en grève contre un lycée non mixte… La paix n’est acquise nulle part.»

Pourquoi elle nous inspire ?

Son dernier travail documentaire, Katharsis, donne une voix et un visage à des artistes au Rwanda, au Québec et en France, au cœur de transitions sociétales. Inspiré de ses voyages, son premier roman (au titre encore mystérieux) paraîtra en 2021 (Éditions Le cherche midi).

Ousama Bouiss, chercheur en stratégie des organisations, 26 ans

Ousama Bouiss, 26 ans, chercheur en stratégie des organisations.

Qu’est-ce qu’un esprit démocrate ? Comment penser une décision ? Telles sont les grandes questions que pose ce doctorant à Dauphine, déjà intégré en cabinet de conseil. Il rédige actuellement deux livres, aux thèmes intimement liés : le premier, Leadership et Complexité, propose de réintroduire de l’intelligence dans nos institutions et nos entreprises. «Nos environnements sont si contraints que nous perdons en intelligence. Les logiques client, la disposition des espaces, les licenciements, etc. Tout est sous contrôle et ne constitue pas un espace de liberté.» Deuxième ouvrage en préparation : Les 4 Saisons de l’esprit. «Nos démocraties pâtissent de la bêtise de nos organisations. La démocratie passe-t-elle avant ou après notre vie économique ? Un cheminement vers la complexité peut-il éviter que s’installe le totalitarisme ?»

Pourquoi il nous inspire ?

Ousama ne fait pas que parler intelligemment de la bêtise. Il propose des solutions pour la dépasser collectivement : le financement par les entreprises d’une journée hebdomadaire consacrée à la citoyenneté, par exemple. «Nous avons trop peu de temps à dédier à la vie citoyenne, à l’apprentissage de ce qu’est un esprit démocrate», assure-t-il.

Antonin Chalon, comédien et metteur en scène, 27 ans

Antonin Chalon, 27 ans, comédien, metteur en scène.

Antonin touche à tout. Pile, classique, face, moderne, il s’approprie chaque style avec brio. Enfant de la balle, en 2010, adolescent de 17 ans, il joue Lucas, aux côtés de Julie-Marie Parmentier, comédienne accomplie, et de Nina Rodriguez, dans le film No et Moi, réalisé par sa mère, Zabou Breitman (adapté du livre de Delphine de Vigan) : histoire d’une amitié naissante entre une jeune fille surdouée et une SDF. Son jeu interpelle et lui offre le Prix du meilleur espoir masculin à la cérémonie des Lumières de la presse internationale, en 2011. En 2016, il prête sa voix au film d’animation Les Hirondelles de Kaboul, portrait magistral d’un Afghanistan en proie aux talibans (réalisé par Zabou Breitman et Éléa Gobbé-Mévellec). La même année, il met en scène au théâtre Léonie est en avance, de Feydeau, puis, en 2019, After the End, de Dennis Kelly, et apparaît sur les planches dans Le Nid de cendres, de Simon Falguières (2018), ou encore Logiquimperturbabledufou, de Zabou Breitman (2019).

Pourquoi il nous inspire ?

Pour son amour précoce de la scène et l’attention particulière qu’il voue au spectateur. Il coécrit actuellement une pièce de théâtre. «Il s’agira d’un plan séquence, c’est-à-dire sans interruption, mais avec des ellipses dans le temps… J’aime emmener le spectateur là où il ne s’y attend pas.»

Chloé Gerbier, juriste, 24 ans

Chloé Gerbier, 24 ans, juriste.

Convaincue que la nature a des droits, Chloé, juriste au sein de l’association Notre affaire à tous, a contribué à porter le procès contre l’État, «l’Affaire du siècle» : «Nous voulons mettre l’État face à ses responsabilités en matière climatique, au manque d’engagements après l’ambition déclarée dans l’accord de Paris.» Parallèlement, elle participe au projet Super Local, qui répertorie les grands projets polluants. «Le droit environnemental est très technique et complexe. Les collectifs sur le terrain le maîtrisent peu.» Alors elle rencontre les acteurs locaux, transmet les outils nécessaires. Il en va ainsi du terminal 4 de l’aéroport de Roissy, ou du centre commercial en chantier près de Grenoble. «La convention citoyenne pour le climat a demandé un moratoire en matière de constructions de centres commerciaux en périphérie des villes. Une cinquantaine de projets sont en cours. Le gouvernement ne respecte pas la stratégie nationale bas carbone pris sous le mandat d’Emmanuel Macron. En juillet, le président a annoncé l’attribution clé en main de 66 sites industriels constructibles.» L’étudiante, au sein du mastère Politiques publiques et stratégies pour l’environnement de l’école AgroParis Tech, n’a pas de quoi souffler.

Pourquoi elle nous inspire ?

Via sa vie associative intense, elle contribue à faire reconnaître en droit le crime d’écocide.

notreaffaireatous.org

En vidéo, Greta Thunberg, l’activiste écolo qui inspire des miliers de jeunes

Bénédicte Fuoc, artiste plasticienne, 28 ans

Bénédicte Fuoc, 28 ans, artiste plasticienne.

Du rêve à l’art, Bénédicte travaille au sein de l’atelier Dédale de Marseille. Le résultat : une explosion de couleurs sauvages, des kaléidoscopes et des broderies sur photographie qu’elle a exposés en 2018 au Théâtre des Clochards Célestes, à Lyon, et à la Sorbonne, à Paris. Ses œuvres voyageront bientôt jusqu’à la résidence d’artistes Air Tropic, au Panama. «Les populations autochtones ont une relation très particulière au rêve. Moi, je questionne les états hypnagogiques, ces phases de semi-conscience où nous ne sommes pas maîtres de nos faits et gestes.» L’artiste a été surprise en train de parler dans cet état. Avec un jeu de cartes qu’elle a créé, composé de symboles et de mots, son compagnon tente d’entrer en contact avec elle dans cet état de semi-conscience.

Pourquoi elle nous inspire ?

Pour sa subtile manière de transformer l’anthropologie, la science, la neurobiologie en art. «Le rêve est un champ très peu exploré», dit-elle. Elle en livre une sensuelle dimension.

benedictefuoc.com

Nathan Paulin, funambule, 26 ans

Nathan Paulin, 26 ans, funambule.

Debout en équilibre sur une sangle de 2,5 cm de large, il peut surplomber Paris, comme les hautes montagnes françaises. Pour le Téléthon, il a parcouru les 670 mètres qui séparent le Trocadéro de la tour Eiffel. Adepte de la pratique de la slackline (ligne lâche, en anglais), cette discipline sportive qui s’apparente au funambulisme, Nathan Paulin la pousse dans sa version high, à très grande hauteur. Il plane, pour l’esthétique, la maîtrise de son corps, l’endurance, la recherche de lieux inexplorés, mais aussi pour alerter contre le réchauffement climatique. Depuis son village haut-savoyard, Le Reposoir, en mai dernier, il traverse sur son fil le glacier d’Argentière, d’une rive à l’autre, dans le massif du Mont-Blanc. Une distance de 648 mètres à 2100 m d’altitude, et aussi une première dans les Alpes. «Le vide qui sépare les deux parties du glacier n’était pas là il y a vingt ans. Cette traversée était pour moi un moyen de parler de la fonte.»

Pourquoi il nous inspire ?

D’abord spécialiste des longues distances, il privilégie aujourd’hui les lieux emblématiques. « J’ai développé grâce à la slackline une conscience écologique qui m’a poussé à m’engager auprès d’associations environnementales. » (Protect Our Winters, par exemple, NDLR.)

Bill François, scientifique et écrivain, 27 ans

Bill François, 27 ans, scientifique et écrivain.

Saviez-vous qu’un télescope avait été développé sur le modèle des yeux de la crevette ? Que le corps de la sardine proposait un miroir aux grands pouvoirs réfléchissants ? Qu’en Australie, des hommes et des orques avaient coopéré durant des dizaines d’années pour chasser la baleine et se nourrir en zones inhospitalières ? Ce monde sous-marin, si mystérieux et malmené, est un terrain d’exploration sans limites pour Bill, amoureux de pêche et de plongée. Dans son livre Éloquence de la sardine (Fayard, 2019), l’ingénieur en physique nous ouvre les portes de cet univers. Lorsqu’il n’écrit pas, cet admirateur de Jacques Brel, Victor Hugo et René Descartes fait la première partie de l’humoriste Caroline Vigneaux ou s’associe à Alain Sachs pour mettre en scène un spectacle «à mi-chemin entre éloquence et stand-up, humour et poésie, présent et avenir» : une manière nouvelle de clamer son goût de l’art oratoire.

Pourquoi il nous inspire ?

Pour son attachement presque charnel au public. «Discourir me permet de le regarder dans les yeux. Au théâtre, l’exercice est différent mais tout aussi galvanisant. On doit y ressentir les vibrations du public, que l’on ne voit pas dans le noir.» Et parce qu’il sait combiner ses passions, en soutenant des associations comme la Fédération de pêche en mer de Monaco ou l’IGFA (International Game Fish Association), qui œuvrent, entre autres, pour la protection des espadons et des poissons dans la Seine.

Martin Brossard, chercheur en robotique, 27 ans

Martin Brossard, 27 ans, chercheur en robotique.

L’intelligence artificielle et sa place grandissante dans nos vies l’ont toujours questionné. Son obsession : la navigation autonome. «Il s’agit de répondre à la question : comment un robot mobile ou un autre véhicule sans pilote peut-il se localiser et construire une carte de son environnement ?» Depuis Mines ParisTech, où il a étudié, Martin s’envolera bientôt pour Madrid, repéré grâce à la semaine des jeunes chercheurs organisée par le Palais de la découverte. Ce passionné de robotique intégrera en Espagne une petite entreprise en tant qu’ingénieur en recherche et développement sur la vision par ordinateur. Avec un seul but en tête : faire en sorte qu’un casque de réalité virtuelle puisse construire sa carte dans l’espace et offrir la meilleure expérience 3D, notamment dans la sphère des jeux vidéo.

Pourquoi il nous inspire ?

Parce qu’il poursuit l’idéal que ces technologies aient un usage civil ou de secours des personnes après une catastrophe naturelle, par exemple, plutôt qu’une application dans le domaine militaire, même si des entreprises s’y intéressent de près.

Loulou Robert, écrivaine, 27 ans

Loulou Robert, 27 ans, écrivaine.

À 18 ans, elle quitte Metz pour Paris, un projet de mannequinat en tête. Elle fait la rencontre de D, un photographe, pose nue pour des magazines. D. réclame du sexe et obtient ce qu’il désire. La vie de Loulou continue. Un jour, son père la trouve recroquevillée sur le canapé. Elle vient de regarder l’adaptation télévisuelle de La Consolation, d’après le texte de Flavie Flament, où celle-ci raconte avoir été violée. «C’est comme si mon corps avait soudain été relié à ma tête. J’ai pris connaissance du viol que j’avais subi.» Elle prend la plume à son tour. Dans Zone grise (Flammarion, 2020), Loulou narre avec douleur ces moments, trop nombreux, où on lui a demandé : «Pourquoi ne pas avoir dit non ?» «La jeune fille, l’enfant que j’étais, ne savait pas.» Pourquoi ce titre ? Dans son livre, elle écrit : «La zone grise définit le trouble. Ce qui ne s’explique pas. La vérité n’est pas trouble. Vérité d’un corps. De mes cauchemars. De ma sueur. De mon traumatisme.» Face au photographe, elle sourit. Dissocie. Elle est extérieure à elle-même. Question d’éducation ? «Nous sommes des petites filles qui doivent apprendre à dire non, et des petits garçons qui doivent apprendre à écouter.»

Pourquoi elle nous inspire ?

Dans la lignée de Vanessa Springora, auteure du best-seller Le Consentement (Grasset, 2020), Loulou veut alerter. «Protéger. Prévenir. Ce livre n’est pas qu’un témoignage, c’est un combat.»

Angerlin Urbina, musicienne, 30 ans

Angerlin Urbina, 30 ans, musicienne.

Sa flûte traversière sous le bras, Angerlin quitte en 2015 son Venezuela natal, où elle exerçait son art. La musique l’anime depuis ses 3 ans, un âge auquel tous les enfants au Venezuela y sont initiés. Elle est douée. À 9 ans, elle intègre le système d’orchestre symphonique de son pays. À 25, elle se réinvente à Paris, obtient un diplôme d’études musicales du Conservatoire de Pantin. Puis elle est contactée par l’Atelier des artistes en exil : l’association soutient des artistes qui ont été contraints de fuir leur pays, mais continuent de faire vivre leur culture d’origine. Cet été, accompagnée de quatre chanteuses – ouïgoure, iranienne, sahraouie, congolaise –, Angerlin a monté le spectacle en plein air Affranchies, histoires d’exil et de quête de liberté.

Pourquoi elle nous inspire ?

Avec l’association Passeurs d’arts, elle transmet également son savoir à des petits enfants au cœur de quartiers défavorisés, avec une pédagogie adaptée à sa seule certitude : «La musique est primordiale toute la vie.»

passeursdarts.org

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