La comtesse de Ségur, pionnière de l’éducation positive des enfants racontée par Caroline Eliacheff

Peu importe votre âge, il y a de grandes chances que vous ayez tenu au moins un livre de la comtesse de Ségur dans les mains. Succès international écoulé à des millions d’exemplaires, l’oeuvre écrite dans la dernière partie de sa vie est incontournable. 

Dans Ma vie avec la comtesse de Ségur (Gallimard), Caroline Eliacheff, ancienne pédopsychiatre, psychanalyste et autrice, analyse en parallèle la vision moderne de l’éducation promue par la créatrice des Petites filles modèles, son propre rapport à ces livres qu’elle a elle-même lus dans son enfance, et sa pratique analytique auprès d’enfants, inspirée des méthodes de Françoise Dolto. Un récit nostalgique et renseigné, qui offre une nouvelle perspective sur cette oeuvre fondamentale. 

Sophie, miroir de la comtesse de Ségur

L’ouvrage le plus connu de la comtesse de Ségur est, bien sûr, Les Malheurs de Sophie. « Il est clair que Sophie, c’est elle », défend Caroline Eliacheff.

Née Sophie Rostopchine en 1799, elle fuit la Russie avec sa famille, son père, gouverneur de Moscou, ayant décidé d’y mettre le feu pour la sauver de l’invasion napoléonienne. Elle épouse un Français, Eugène Henri Raymond, prenant alors son titre de comtesse de Ségur. Elle-même aura plusieurs enfants, connaîtra la douleur du deuil en tant que mère, et un lien filial très fort avec son fils Louis-Gaston. 

Élevée par une mère marâtre et obsédée par la religion, et un père absent, la comtesse de Ségur se rappelle, à travers le personnage de Sophie, les bêtises qu’elle a pu elle-même commettre dans l’enfance. Mais sans jugement, plutôt avec l’envie d’illustrer ce « désir de connaître du nouveau sans la moindre peur ».

Il est clair que Sophie, c’est elle.

La comtesse de Ségur aura toujours lutté pour son indépendance. Lorsqu’elle se met à écrire des contes pour enfants, dans la fin de sa vie, elle réclame à percevoir l’argent de ses droits d’auteur, qui aurait dû revenir à son époux. Elle surveille de près les corrections et illustrations réalisées, la fabrication des livres, et s’érige contre une trop forte censure, à laquelle tous les livres étaient soumis à l’époque. Elle s’est aussi battue pour que la mention « née Rostopchine » figure au dos de ses romans, sans succès.

À cette occasion, Caroline Eliacheff étaie ses points communs avec la comtesse : elle-même en partie descendante d’exilés russes, sa mère, la grande Françoise Giroud, co-fondatrice de l’Express et ancienne patronne du ELLE, et sa grand-mère, lui ont inculqué l’importance de l’indépendance financière. De même que la religion tient aussi une place centrale et changeante dans son histoire familiale, tout comme celle de la comtesse.

Lutter contre la maltraitance infantile

Si ses récits initiatiques sont mâtinés de dangers et punitions souvent durement reçues par les enfants, l’idée n’était pas de les diaboliser. Au contraire, la comtesse de Ségur voulait notamment dénoncer la maltraitance infantile.

« Il me semble que la comtesse de Ségur fut la première à mettre en scène les sévices infligés aux enfants directement par leurs parents, quelle que soit leur origine sociale », constate Caroline Eliacheff. « On a cru découvrir à la fin du XXe siècle que la maltraitance et la négligence n’étaient pas l’apanage des milieux sociaux défavorisés. Dès le XIXe siècle pourtant, la comtesse de Ségur non seulement le savait mais le mettait en scène sans prendre de gants, ni donner de leçons, mais en montrant les conséquences sur le comportement des enfants. » 

Pour la comtesse de Ségur, les enfants ne sont pas des adultes en miniature, mais des êtres à considérer comme des sujets.

Ainsi, selon Caroline Eliacheff, la comtesse de Ségur était donc en avance sur son temps, car elle accordait bien plus de crédit et de respect à la parole des enfants que ses contemporains : « Pour la comtesse de Ségur, les enfants ne sont pas des adultes en miniature, mais des êtres à considérer comme des sujets ayant certes peu de droits et beaucoup de devoirs, mais leur langage les met à égalité de sentiments et d’intelligence avec les adultes », écrit-elle.

Caroline Eliacheff distingue alors un parallèle qui lui semble évident avec la philosophie de Françoise Dolto, grande psychanalyste spécialiste de la petite enfance : respecter la parole de l’enfant, et tenter de se mettre à sa place. 

Une œuvre éducative aussi destinée aux parents

Cette dénonciation de la violence « éducative » repose sur un constat défendu par la comtesse : les enfants ne sont que le résultat de l’éducation qui leur est prodiguée. « L’enfant ‘ségurien’ n’est ni bon ni mauvais par nature », note ainsi Caroline Eliacheff. « Mais il peut devenir bon ou être perverti selon l’éducation qu’il reçoit. » 

Mémoires d’un âne, Un bon petit diable, ou encore, la trilogie de Fleurville, étaient donc aussi destinés aux adultes, et peuvent être vus comme de précieux « manuels d’éducation ». 

Autant de thématiques dont Caroline Eliacheff et Catherine Dolto, pédiatre et écrivaine, fille de la psychanalyste, discuteront au mk2 Bibliothèque, dans le 13e arrondissement de Paris, jeudi 30 septembre à 20h, autour du thème « éducation, maltraitance et enfant-roi ». La conférence sera suivie d’une séance de dédicaces. Les places sont à réserver sur la page de l’événement, ou sur place.

Ma Vie avec la comtesse de Ségur, Caroline Eliacheff, Gallimard, 14 euros

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