La santé mentale au travail, un nouvel enjeu stratégique pour les entreprises

Travailler moins pour bronzer plus ? Si la proposition a de quoi faire rêver, elle est pourtant bel et bien sur le point de devenir réalité. C’est du moins l’ambition du gouvernement espagnol mené par le socialiste Pédro Sanchez qui, à partir de 2022, veut expérimenter au cours des trois prochaines années la semaine de 4 jours de travail ouvrés, en lieu et place des 5 jours consacrés. Un test appliqué à 200 entreprises volontaires, dont la marque barcelonaise Desigual qui a d’ores et déjà décidé de se lancer en octroyant à ses 500 salariés le vendredi pour jour de repos.

L’Espagne n’est d’ailleurs pas la première à prendre une telle initiative : l’Islande s’y était déjà essayé de 2015 à 2019 sur une population réduite de 2500 employés et la Belgique serait sérieusement en train d’étudier la question, en gardant le même temps de travail hebdomadaire mais réparti sur 4 jours au lieu de 5. Le but recherché ? Permettre aux salariés d’améliorer l’équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie privée, et accessoirement les rendre plus heureux, alors que les confinements à répétition et la généralisation du télétravail ont mis à dure épreuve le moral des travailleurs.

Une politique de santé mentale volontariste donc, également adoptée par des grandes multinationales telles que Nike qui, fin août dernier, avait décidé d’offrir une journée de congés aux employés de bureau afin qu’ils s’octroient “une pause mentale” suite à cette “année rude” et ces « événements traumatisants”.

Une mesure déjà impulsée par le réseau social Linkedin au printemps dernier auprès de ses quelque 15 900 salariés, après avoir instauré des “journées sans réunions”, des “ateliers de compassion” à destination des managers et des programmes pour apprendre aux salariés à dire “non” à leurs chefs si nécessaire.

Quid des entreprises françaises ? Si le retour en présentiel avec quelques jours de télétravail accordé ci et là, semble la position majoritairement adoptée, la majorité des employeurs moins se préoccuper de la santé mentale de leurs employés que d’un retour express à une certaine normalité, accentuant le retard toujours plus flagrant de l’Hexagone en la matière.

Or, 44% des travailleurs français se disaient déjà en situation de détresse psychologique lors du premier confinement et 25% présentaient un risque de dépression nécessitant un accompagnement (sondage Opinionway pour Empreinte Humaine, Avril 2020). Plus d’un an plus tard, ils sont 41% à dire que la pandémie a eu un effet négatif sur leur santé mentale et 25% à se dire carrément à bout de force, selon un sondage Malakoff Humanis publié en septembre 2021.

La santé mentale en entreprise, un tabou français

“Notre culture a tendance à écarter rapidement tout ce qui est de l’ordre des émotions et de la santé mentale”, analyse Sébastien Hof, psychologue du travail.

“D’ailleurs, nous avions tendance à écarter de la société tous ceux qui ne semblaient pas être dans la norme attendue. Alors en entreprise, il n’était pas question de parler de ce qui n’est pas palpable, de l’invisible, de l’inobjectivable”, poursuit-il, soulignant qu’auparavant, seul le bien-être des salariés était possiblement envisagé dans les entreprises françaises et ce de façon superficielle, à coups de babyfoot, de déjeuners à thème et de massages gratuits par exemple.

Un constat que confirme Fanny Jacq, psychiatre et directrice de la santé mentale chez Qare dans une interview accordée à Maddyness, le magazine des startup françaises. “En France, nous ne sommes pas en avance sur le sujet. Les maladies mentales sont encore souvent méconnues, et (…) considérées comme équivalentes à de la faiblesse, de la fragilité voire même à un manque de volonté. Avoir des symptômes « psy » correspondait à être diminué dans ses performances”, analyse l’experte.

Il aura fallu donc attendre une pandémie mondiale, trois confinements un brin aliénants et 13 millions de Français touchés par un trouble psychique (source : Observatoire-Place de la Santé de la Mutualité française – 14 juin 2021) pour que la question de santé mentale apparaissent à l’ordre du jour des réunions de (certains) dirigeants d’entreprises, entre “30 à 40% des employeurs” selon l’experte .

“Avec la crise du Covid, il s’est posé la question des conséquences de la pandémie sur le travail, le télétravail et des difficultés dans la frontière travail/hors travail liée au fait que les espaces pro et perso ont été confondus”, commente Sébastien Hof. Mais surtout, c’est la première fois que les managers se sont retrouvés directement et massivement confrontés à des problèmes de santé mentale de grande ampleur, gérant à la fois les nouveaux modes de travail à distance, la souffrance et l’isolation de certains collaborateurs, le burn-out et le désengagement d’autres… jusqu’à souffrir eux-mêmes de détresse psychologique.

“60 % des managers se déclaraient stressés lors de notre dernière étude”, abonde Fanny Jacq dans le même article. De quoi sensibiliser les services de ressources humaines à cette problématique trop longtemps occultée et de voir se développer des programmes d’aides dédiés aux salariés. Et pour cause, s’il peut sembler a priori humain et naturel de prendre soin de la santé de ses employés, il en va aussi (et surtout) de la survie de l’entreprise et de sa viabilité.

Une priorité productiviste et financière

“La santé mentale est une donnée essentielle pour les entreprises car les humains restent la plus-value pour la production de l’entreprise. Alors si les personnes ne sont pas en forme, cela va vite se ressentir sur la productivité”, explique Sébastien Hof. Logique.

Et c’est précisément dans cette perspective de rendement toujours plus optimisé que les entreprises et startups précédemment mentionnées ont décidé de prendre ces mesures bienveillantes en faveur de la santé mentale de leurs employés. Parfois sans même s’en cacher.

« Ce n’est pas seulement une semaine de congé pour les équipes : c’est une reconnaissance que nous pouvons prioriser la santé mentale tout en continuant à travailler. Prendre le temps de se reposer et de récupérer est essentiel pour être performant et rester sain d’esprit », déclarait ainsi Matt Marrazzo, l’un des co-dirigeants de Nike dans un texte publié sur Linkedin.

Un salarié heureux est beaucoup plus productif et, par conséquent, il va faire gagner plus d’argent à l’entreprise.

Loin d’une générosité altruiste, certaines entreprises ont même cyniquement démontré que ce type d’aménagement du temps de travail, voire sa réduction pure et simple, était assurément source de productivité. C’est le cas de Microsoft Japon qui, selon un article de CNews, aurait dopé son rendement de 40% en passant à la semaine de 4 jours, ou encore de l’entreprise andalouse Delsol qui aurait vu son absentéisme baisser de 20% et son chiffre d’affaires augmenter de 20% selon cet article de France Info.

“Le travailleur a gagné en équilibre émotionnel. Or, un salarié heureux est beaucoup plus productif et, par conséquent, il va faire gagner plus d’argent à l’entreprise”, explique fièrement la DRH de cette entreprise spécialisée dans la fabrication de logiciels, résolument sans filtre. Un gain d’argent d’autant plus conséquent pour les dirigeants que certaines de ces mesures sont compensées par une réduction proportionnelle du niveau de salaire. Ainsi, pour passer à la semaine de 4 jours, les salariés de Desigual ont dû accepter à la majorité une diminution de 6,5% de leur rémunération.

De son côté, Nike a octroyé sa fameuse semaine de congé mental aux seuls employés de bureau de la multinationale, ceux travaillant en boutique ayant dû continuer leur activité comme si de rien n’était.

Un simple effet de mode ?

“Je crains que les mesures de flexibilité ne favorisent pas une meilleure santé mentale des personnes au travail”, vient nuancer Sébastien Hof. “Car même si certaines conditions peuvent favoriser une meilleure vision des conditions d’organisation, cela ne touche pas le travail réel réalisé par le salarié et donc les conditions de réalisation du travail » , explique t-il.

En d’autres termes, réduire le temps de travail c’est bien, repenser la substance même des tâches à exécuter, la répartition et l’organisation du travail, ou encore la logique managériale, ce serait encore mieux. Et après (presque) deux années de ralentissement économique et de diminution sensible du chiffre d’affaires, de telles questions substantielles semblent rarement être évoquées dans l’enceinte entrepreneuriale.

“Il y a un risque de « résultat first » qui se profile avec la reprise, une recherche de sur-performance après deux ans de réduction de la croissance et de perte de chiffre d’affaires”, prévient Fanny Jacq. Pourtant les dirigeants auraient tout à y gagner, a fortiori quand les employés – en profonde crise de sens depuis le début de la pandémie – sont aujourd’hui plus que jamais prêts à démissionner, y compris sans avoir l’assurance d’un prochain emploi. Quid donc des bons réflexes à adopter pour garantir la santé mentale des employés ?

“Il n’y a pas de mesures pouvant être appliquées partout : il faut les envisager directement avec les personnes concernées en fonction de la culture d’entreprise, du secteur d’activités et de l’organisation du travail”, conclut Sébastien Hof.

Et si, à l’heure des bilans individuels et évaluations de fin d’année, ce n’était pas le bon moment pour lancer la discussion ?

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