Le burn-out des adolescents : quand nos enfants s’écroulent eux aussi d’épuisement

42 % des adolescents sont concernés par des symptômes dépressifs plus ou moins graves. Ce chiffre fait froid dans le dos. Et pourtant, c’est ce qui ressort d’une enquête réalisée par Ipsos* sur la santé mentale des pré-adolescents de 11-15 ans publiée ce vendredi 19 novembre 2021, à l’occasion de la journée internationale des droits de l’enfant – puisqu’ils ont le droit au bien-être.

Chloé** a fait partie de cet inquiétant pourcentage. Intégrer le meilleur lycée de sa ville, pour accéder aux meilleures classes préparatoires, qui la conduiront à la meilleure école de commerce, pour plus tard, être embauchée par la meilleure boîte, au meilleur salaire… Le plan était tracé depuis la sixième ou la cinquième, elle ne saurait plus dire précisément. Tracé par ses parents et ses professeurs, « tous très fiers » de ses capacités. « J’ai rapidement accepté ce schéma, pour ne décevoir personne », confie aujourd’hui Chloé, qui témoigne anonymement, pour, cette fois encore, ne pas décevoir, ne pas blesser non plus.

La pression scolaire, même en vacances

Chloé n’est pas seulement brillante. Elle est impressionnante pour son entourage. Se dégage d’elle une maturité et une grâce, un contraste avec les autres adolescent·e·s, qui s’amusent à dire quelques grossièretés, parce que c’est l’âge de trouver son propre vocabulaire, son style impertinent. Ses excellents résultats toutes matières confondues, et cette attitude différente, auraient pu faire d’elle une « première de la classe » mise à l’écart, « impopulaire » – puisqu’on aime tant parler de niveau de « popularité » dans les cours de récréation.

Mais Chloé est appréciée, elle fait partie de la bande des « fraîcheurs« , celles qu’on invite à toutes les booms et qu’on envie pour leurs looks impeccables, du lundi au vendredi… et que l’on n’imagine pas craquer. Mais après le vendredi ? Les cours de violon, de gymnastique, un engagement associatif, la pile de devoirs, les heures de révisions des trop nombreux contrôles, puis des bacs blancs. Pas le temps de souffler durant l’année scolaire. Heureusement, il y a les vacances. Ou pas. « À chaque vacances, je lisais plusieurs ouvrages parmi la liste de lectures que le lycée nous conseillaient, pour m’avancer sur le programme à venir ou préparer la prépa ».

C’était cela ma vie : toujours préparer l’étape d’après avant-même d’avoir réussi la précédente, puisque de toute façon, personne ne concevait que je puisse la rater

« Préparer la prépa », avec six années de recul, la vingtenaire trouve la formule « complètement absurde ». « Mais c’était cela ma vie : toujours préparer l’étape d’après avant-même d’avoir réussi la précédente, puisque de toute façon, personne ne concevait que je puisse la rater ».

Et ce fut parfois dur à vivre pour l’adolescente. Puisque sa réussite paraissait toujours être l’évidence, ses parents ne prenaient pas le temps de l’encourager en amont, ni de la féliciter une fois l’excellente copie ramenée à la maison. Chloé rembobine douloureusement, mais sans amertume envers ses parents : « Un dix-neuf sur vingt au baccalauréat était un non-évènement familial, en revanche, un quatorze ou un quinze au cours de l’année provoquaient tout un tas de questions : « Pourquoi pas seize ?« , « Combien ont eu les autres élèves ? », « Quelle était la meilleure note de la classe ? » ».

Et puis un jour, tout lâcher

À 16 ans et demi, Chloé, fraîchement bachelière – mention très bien – intègre donc la prépa HEC que parents et professeurs ont choisi pour elle. Sauf qu’en prépa, on ne distribue pas des 19 ni même des 14 sur 20. Chloé n’est plus première de sa classe. Et plus que jamais, le classement des élèves est répété, martelé. « Il n’a pas fallu attendre les vacances de la Toussaint pour que je craque », se remémore-t-elle. En classe, un matin, Chloé se met à paniquer, puis s’écroule sur son bureau, en larmes : « Je me souviens avoir ressenti un vide en moi, j’étais arrivée au bout de toutes mes émotions. Mon stress, ma fatigue… J’ai tout lâché ».

Je me rappelle aussi d’une extrême fatigue, puis d’une pause de quinze jours, imposée par un médecin, et durant laquelle je n’ai fait que dormir, pleurer, manger.

Avant de poursuivre son récit, la Marseillaise demande à reprendre son souffle. Et ses esprits, certainement. Il n’est pas évident de raconter cet épisode qui fait mal dès qu’on y touche, tel un bleu sur la cuisse. « Ce jour-là, redémarre-t-elle, j’ai extériorisé cette pression de bien faire, pesante depuis des années, et ce terrible constat de ne plus y arriver. Je me rappelle aussi d’une extrême fatigue, puis d’une pause de quinze jours, imposée par un médecin, et durant laquelle je n’ai fait que dormir, pleurer, manger. Car sans m’en apercevoir, je sautais des repas depuis plusieurs semaines. Cette boule d’angoisse prenait toute la place dans mon ventre. Elle m’avait coupé l’appétit. »

Épuisée nerveusement, émotionnellement et physiquement, Chloé fait un burn out. Le mot est posé.

Comme les adultes, les enfants et adolescents peuvent développer ce trouble psychique qui résulte d’un stress chronique lié au travail. L’open space est ici une salle de classe, l’entreprise, un établissement scolaire, le sujet est alors éreinté par un « métro-école-dodo », avec « les origines, les causes et les symptômes similaires » que ceux vécus par les adultes, pointe Béatrice Millêtre, docteure en psychologie et autrice de livre Le Burn-Out des enfants : comment éviter qu’ils ne craquent, paru chez Payot.

« On parle de burn-out pour des enfants et des adolescents qui sont épuisés à des moments où ils ne devraient pas l’être, 15 jours après la rentrée, par exemple », introduit-elle.

Les causes du burn-out infantile

Qu’est-ce qui conduit cette jeune élève brillante et d’autres adolescents à cet état ? Les exigences des parents et des professeurs sont souvent pointés du doigt. Et on serait tenté de les désigner responsable à notre tour, à la lecture du témoignage de Chloé. « Mais ce n’est pas si simple », tient à nuancer la spécialiste, qui développe alors : « Le problème est ancré dans notre société. La pression est sociale. Je ne jette la pierre à aucune partie. Presque 60% des adultes craignent de finir SDF un jour [sondage réalisé par l’institut CSA pour l’association Emmaüs, ndlr]. Quand vous avez cette peur-là au ventre, vous voulez le mieux pour l’avenir de votre enfant, alors, vous le poussez à avoir de bons résultats. Tout part d’un bon sentiment… ».

Cette inquiétude parentale de l’échec est vécue comme une pression pour les jeunes. Qu’elle soit qualifiée de sociale, de parentale, ou de familiale, elle est exercée par des adultes qui exigent trop d’eux. 47% des adolescents (15-18 ans) se disaient « souvent sous pression » en 2014, selon une enquête Ipsos/Pfizer. 

Le burn-out va toucher des enfants qui ont envie de bien faire et à qui on dit : « Comment ça tu n’as eu que 14/20 ? Ce n’est pas suffisant »

« Le burn-out va toucher des enfants qui ont envie de bien faire, observe la Docteure en psychologie, et à qui on dit : « Comment ça tu n’as eu que 14/20 ? Ce n’est pas suffisant ». Pour atteindre la reconnaissance des adultes, ils vont essayer de faire toujours plus, toujours mieux. » 

Jusqu’à s’épuiser. Le manque d’écoute, de soutien et d’encouragement de leur entourage, comme leur anxiété de la performance, peuvent plonger ces bons élèves, comme Chloé, dans une fatigue profonde.

Évidemment, ces adolescents s’infligent eux-mêmes une pression personnelle, qui découle des autres pressions, sociales, parentales, scolaire. Le système éducatif, les copies rendues dans l’ordre décroissant, de la moins bonne à la meilleure, cette question incessante entre camarades dans la cour de récréation : « Et toi, tu as eu combien ? »… Stressante atmosphère, notamment les années du brevet, du bac ou des concours à passer, note l’interrogée. 64 % des ados interrogés dans le cadre de l’enquête Ipsos « expriment une angoisse des notes ». « Ceux qui sont atteints d’anxiété ou de dépression en sont particulièrement affectés », est-il précisé.

Plusieurs autre facteurs de cet état dépressif sont aussi évoqués dans cette récente étude, allant de l’info-anxiété, à la surexposition aux écrans et donc aux réseaux sociaux, jusqu’à l’injonction à la réussite scolaire, pointée précédemment. 

En cause aussi, l’hyperstimulation de ces jeunes par les adultes, selon l’interrogée. Au-delà des gros horaires qu’ils font à l’école, et des devoirs ou cours de soutien scolaire sur leur temps libre, certains cumulent plusieurs activités extra-scolaires. Et peuvent éprouver un état de « trop », une charge mentale trop importante, un surmenage.

Quels signes doivent alerter ?

« Ma vie n’a aucun sens : je me lève, je vais à l’école, je rentre de l’école, je goûte, je fais mes devoirs, je dîne et je vais me coucher. »

Certains adolescents, « gênés par ce schéma, épuisés d’avoir aucun moment pour souffler », formulent ce mal-être, explique Béatrice Millêtre. Mais si l’enfant ne verbalise pas, plusieurs signes peuvent alerter les parents. « Certains vont être très irritables et nerveux, perdre le sommeil, perdre confiance en eux, ou ne plus comprendre leurs leçons comme si le cerveau était absent, indisponible », liste la psychothérapeute.

La dense enquête EnCLASS La santé des collégiens en France en 2028, publiée en janvier 2021, révèle que 37,1% d’entre eux déclarent avoir des difficultés à s’endormir. Il s’agit de la plainte la plus souvent évoquée par les élèves, juste avant l’irritabilité (27,5%). « Ces plaintes sont rapportées plus fréquemment par les filles que par les garçons », alerte l’étude.

Une diminution des résultats scolaires, et une augmentation du stress et de la fatigue, sont autant de symptômes qui doivent aussi inquiéter les adultes. Et la phobie scolaire, bien sûr, conséquence du burn-out.

« Je n’en peux plus, je ne peux pas retourner à l’école » : que faire ?

Si l’adolescent lâche : « Je n’en peux plus », « Je ne peux pas retourner à l’école », ou encore, « Il faut que ça s’arrête, c’est en train de me détruire », il faut écouter ce mal-être.

« Les proches ne doivent surtout pas rétorquer : « Arrête ton caprice et retournes-y » », insiste l’autrice sur le burn-out infantile. « La conséquence d’une telle réponse serait l’enfermement sur lui-même », assure-t-elle, avant de prévenir : « Si on ne fait rien durant cette première phase, l’épuisement risque de se transformer en dépression ».

Que faire alors quand l’enfant craque ? « Il faut avant tout l’arrêter, pour qu’il souffle. L’envoyer si possible à l’air libre, dans un autre cadre, chez ses grands-parents, par exemple. Puisqu’il s’agit d’un épuisement, il a besoin de repos. Une fois seulement qu’il se sentira reposé, on pourra discuter. » Les parents devront alors « changer de lunettes » : « Plutôt que de lui répéter qu’il n’aura pas la bonne prépa, pas le bac avec mention, pas la bonne orientation sur ParcourSup, s’il n’a pas de bonnes notes : donnez lui un peu d’espoir ».

Béatrice Millêtre rassure les lectrices comme les parents qu’elle reçoit à son cabinet : ce n’est pas grave si l’ado rate un temps l’école. Un mois, deux mois : il rattrapera. Il s’agit avant tout de sa santé. Lorsque les enfants s’absentent pour un problème de santé physique, un genou cassé, une otite, cela ne fait pas paniquer les parents. Il devrait en être de même pour leur santé mentale.

Pour éviter cette pause longue et nécessaire en cas d’épuisement, la psychothérapeute a instauré une règle avec ses jeunes patients. Devant leurs parents quelque peu surpris, elle leur donne un ou deux jokers à utiliser dans l’année. Des jours off pour récupérer quand il le sent, plutôt que d’accumuler pression et fatigue, jusqu’à ce que la corde craque.

Et tant pis s’il y a ce jour-là contrôle de maths.

  • L’enfant-béquille, celui qui doit gérer le mal-être de ses parents
  • Êtes-vous au bord du burn out ?

*Enquête réalisée par Ipsos pour Notre avenir à tous, avec le soutien de la Fondation Jean-Jaurès et de l’Essec, à partir d’un échantillon national représentatif de 1 000 jeunes de 11 à 15 ans, interrogés du 15 au 21 octobre 2021 par Internet via l’Access Panel Online d’Ipsos, construit selon la méthode des quotas : sexe, âge, profession de la personne de référence du foyer, région, catégorie d’agglomération.

**Le prénom a été modifié.

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