Le "gaz hilarant" a tué leur fils de 19 ans : "Nous faisions partie de ces parents qui ne savaient pas"

Le déconfinement a remis en lumière une pratique dangereuse : l’inhalation de protoxyde d’azote à des fins “récréatives”. Des centaines de cartouches contenant cette substance -que l’on appelle plus communément “gaz hilarant” ou “proto” et qui provoque quelques secondes d’euphorie une fois inhalé- ont été retrouvées jonchant le sol des rues et parcs de plusieurs villes.

Un phénomène connu, dont les conséquences délétères sur la santé inquiètent les autorités sanitaires, en témoignent les conclusions d’un rapport d’étude de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES), publié en juin dernier. Souvent banalisés par les jeunes, les effets du “gaz hilarant” n’ont, au contraire, rien de festif et peuvent même se révéler fatals.

Yohan Grosdidier, 19 ans, a ainsi succombé à un arrêt cardiaque après en avoir inhalé en 2018. Nadine, sa mère, alerte les parents et les pouvoirs publics pour qu’un tel drame ne se reproduise plus.  

Marie Claire : que s’est-il passé le soir du 5 mai 2018 ? 

Nadine Grosdidier : “Avec mon mari, nous venions juste d’arriver en Espagne pour les vacances. Nous recevons un coup de téléphone de la gendarmerie qui nous annonce que notre fils, Yohan, vient de décéder après avoir fait un arrêt cardiaque. Sur le moment, on ne nous donne pas plus de détails. Nous rentrons immédiatement. Sur le chemin, pleins de choses nous viennent en tête, on ne comprend absolument pas ce qu’il a pu se passer. Il avait 19 ans, pourquoi un arrêt cardiaque ? On se pose des tas de questions. 

Le lendemain, nous sommes convoqués à la gendarmerie. Dans le bureau, les agents sortent un ballon et une bouteille de nettoyant pour clavier d’ordinateur sur le bureau, devant nous. ‘Est-ce que cela vient de chez vous ?’, nous demande-t-on. ‘Non’. On nous explique alors que notre fils a inhalé ce produit et en est décédé. Nous étions sous le choc et dans une incompréhension totale. On s’attendait à tout sauf ça, on ne savait même pas que ça existait ! 

Mon fils s’est effondré. Son coeur n’est jamais reparti.

Le soir de sa mort, Yohan avait invité plusieurs amis à la maison. Ces derniers ont expliqué qu’il avait inhalé du gaz deux fois de suite, à une demie heure d’intervalle, avant de s’effondrer. C’était très puissant puisqu’il s’agissait d’un dérivé du protoxyde d’azote : la bouteille contenait du propane et du butane. Ses amis lui ont apporté les premiers secours. Les pompiers et le Samu sont ensuite intervenus rapidement et lui ont fait un massage cardiaque pendant 1h30. Comme il était jeune, ils voulaient tout faire pour le sauver, mais malheureusement son coeur n’est jamais reparti. 

Nous avons appris que Yohan inhalait ce produit depuis trois mois, uniquement le week-end au cours de soirées. Le terme ‘gaz hilarant’ les avait incités, ses amis et lui, à en prendre. Ils avaient vu un tuto sur Youtube qui expliquait comment procéder. Absolument rien ne laissait présager ce qui s’est produit, nous n’avons jamais rien trouvé de suspect dans sa chambre. Il était en excellente santé.”

Combien de personnes ont été victimes de cette pratique en France ? 

“En France, trois décès ont été comptabilisés pour le moment, mais c’est difficile d’obtenir des chiffres, ce n’est pas vraiment recensé. Je suis en contact avec une grand-mère dont la petite fille a été en cure de désintoxication et je sais aussi qu’un homme avait été hospitalisé car cela lui avait provoqué une tétraplégie.”

Vous avez monté une association*, quelles actions menez-vous ?

“Nous faisions partie de ces parents “qui ne savaient pas” et j’ai tout de suite pensé aux autres familles. Je me suis dit qu’il fallait les prévenir que l’on peut en mourir. J’aurais aimé savoir que ce phénomène, qui pourtant n’est pas nouveau, existe pour pouvoir prévenir mon fils. C’est connu depuis 1998, puisque des ballons se vendaient déjà en discothèques à l’époque, mais on ne parle pas assez des dangers. 

Je suis en lien avec le gouvernement. Une proposition de loi de Valérie Létard a été votée au Sénat en décembre 2019. Elle devrait être adoptée très bientôt, je l’espère. Elle vise notamment à interdire la vente aux mineurs, même sur Internet, et prévoit l’apposition d’un pictogramme indiquant l’interdiction de vente aux mineurs de moins de 18 ans sur chaque contenant qui renferme du protoxyde d’azote. En attendant, plusieurs maires ont pris des arrêtés, mais ça ne suffit pas. 

Je me bats depuis deux ans et ça me rend malade de voir que rien ne bouge.

Cette loi a du mal à passer, elle est sans cesse reculée et je ne sais pas pourquoi. C’est pourtant une urgence sanitaire ! Je me bats depuis deux ans et ça me rend malade de voir que rien ne bouge. Si un autre drame se produit, c’est de la non assistance à personne en danger.” 

Dans quel état d’esprit êtes-vous, deux ans après la perte de Yohan ? 

“C’est difficile pour moi car je veux continuer à alerter et en même temps je dois faire mon deuil. Mais mon fils n’aurait pas voulu que je baisse les bras. C’était un garçon sérieux, qui ne se droguait pas. Il me rassurait toujours quand il sortait en me disant qu’il y avait toujours un ‘Sam’ (surnom donné à un conducteur désigné qui s’abstient de consommer de l’alcool lors de soirées en groupe, ndlr). Il a été, comme beaucoup je pense, piégé par cette appellation : ‘gaz hilarant’. Il ne s’est pas méfié du danger. Et puis à 19 ans, on se pense intouchable, immortel. Mais ça peut arriver à n’importe qui. Pourquoi lui, pourquoi nous, je ne sais pas.”

* Association Yohan

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