Le prince Charles : "Sa mère lui consacrait un quart d'heure le soir, quand elle n'était pas en voyage"

Interview – À l’heure où Meghan Markle et le prince Harry secouent la monarchie et plus encore, Charles, roi d’Angleterre paraît aux éditions l’Archipel et brosse le portrait du fils d’Elizabeth II, bien plus secret que ses enfants.

Jeune, il a souvent été dépeint comme le vilain petit canard. À la trentaine, ça a été le mauvais mari. À 72 ans, le prince Charles s’apprête à devenir roi. «C’est un homme qui attend dans l’antichambre, mais la porte n’est pas encore ouverte», lit-on sur la quatrième de couverture d’une biographie signée Michel Faure, grand reporter passé par l’AFP et L’Express, un temps chef de service Étranger à Libération. Ses histoires d’amour, avec Diana et Camilla, ont défrayé la chronique ; sa relation avec ses deux fils, les princes Harry et William, a longtemps ému l’Angleterre. Ces dernières années, il leur laisse volontiers la Une des tabloïds, pendant qu’il continue de sobrement suppléer sa mère, Elizabeth II, dans tous ses engagements officiels. On s’interroge alors : quel genre de roi sera Charles III (le nom qu’il devrait prendre une fois sur le trône) ?

Madame Figaro. – Charle est né prince. Il est né fils d’une reine, extrêmement occupée, happée par sa fonction. Comment décrire son enfance ?
Michel Faure. – Lui-même l’a décrite comme très malheureuse. Il a probablement souffert de ne pas voir tout à fait souvent, ni même rarement, sa mère. Dès lors qu’elle est devenue reine, elle leur a consacré, à lui et sa sœur Anne, arrivée deux ans plus tard, un quart d’heure le soir seulement, quand elle n’était pas en voyage. C’était quand même assez peu. Les rares moments où tout le monde se retrouvait, c’était pour les photos de famille… Fondamentalement, Elizabeth ne s’est pas beaucoup occupée de Charles. Il y avait d’ailleurs un accord entre elle et le prince Philip : c’est lui qui devait s’occuper des enfants. Et il a été un père à la fois très autoritaire et très admiré. Cela a été compliqué pour Charles parce qu’il a fallu subir, et en même temps essayer d’imiter ce qu’il imaginait comme un idéal masculin.

Garçon introverti

Dans l’ouvrage, vous citez le prince Philip qui, lors d’un dîner entre amis à Mayfair en 2017, espère que la reine vivra encore une bonne dizaine d’années pour qu’il ne reste à «Charles plus beaucoup de temps pour détruire la monarchie». Charles, c’est un peu le grand regret de Philip ?
Je crois que ce sont deux psychorigides. Philip sans doute, a été longtemps agacé par son fils qui, jusqu’à un certain âge, a été plutôt renfermé, introverti, chouchouté par les femmes du palais, très peu physique, alors que lui était quand même un champion dans tous les sports. Mais petit à petit, Charles a dominé sa timidité, il a fini par bien jouer au polo, devenir un sportif accompli, un très bon skieur… Plus tard, Philip l’a ensuite trouvé trop intello, avec ses idées complexes sur l’harmonie, sur la nature, l’architecture, là où la cour ne donne jamais d’avis. Je pense que pendant assez longtemps, je dirais même jusqu’à ce qu’il épouse Camilla (en 2005, NDLR), Charles a été jugé un peu dangereux par la Couronne, pas tout à fait «sûr» pour la tranquillité du clan.

En vidéo, sorti de quarantaine, le prince Charles adresse un message d’espoir aux Britanniques

Charles est un peu l’intello de la famille, voire une sorte de philosophe, proche d’une pensée holistique selon laquelle le pouvoir de la nature est plus fort que tout…
Ce qui le caractérise, c’est sa tendance à rejeter le cartésianisme, la raison. Il aime l’idée que l’on comprend les choses grâce à l’intuition et à l’attention à certains signes. Il est très intéressé par la notion d’harmonie, qu’il trouve dans la nature ou dans l’architecture ancienne, dans les religions… Avec le temps, il est devenu une espèce d’intellectuel anti-Descartes, qui rêve d’un monde assez magique. Ses idées, souvent considérées comme des lubies, le rendent à la fois charmant et un peu étrange. Mais aussi avant-gardiste. Cela fait longtemps par exemple qu’il s’est engagé dans la lutte pour l’écologie, la défense du climat, pour l’harmonie architecturale, l’urbanisme ou l’homéopathie.

Charles est généralement dépeint comme un homme coincé, mal à l’aise en société. À quoi ont ressemblé ses premières amours ?
Elles ont commencé avec des jeunes filles de la bonne société qui étaient tout à fait disponibles et prêtes à tout faire pour le séduire. Charles était par ailleurs assez séduisant. On se souvient de photos de lui sur les terrains de polo, arrivant dans son Aston Martin décapotable… Il a un peu papillonné tout en ayant toujours en tête ce souci de trouver une femme de son rang. Son oncle préféré, Louis «Dickie» Mountbatten, lui répétait qu’il fallait qu’elle soit anglicane, vierge, aristocrate, sans histoires… Un jour, avec l’intermédiaire d’une amie chilienne qu’il connaissait depuis ses études, et qu’il a d’ailleurs un temps fréquentée de manière platonique, il a rencontré Camilla.

Mais elle n’était pas libre…
À l’époque, elle était avec Andrew Parker-Bowles, qui était ce qu’on appelait un «Debs’ Delight» (délice des débutantes, en VF, NDLR) : un garçon avec beaucoup d’entregent, gendre idéal, très élégant, très bon cavalier mais aussi grand cavaleur. Quand elle rencontre Charles, c’est un coup de foudre naturel, mais vite contrarié par la cour qui s’oppose au fait qu’il puisse épouser une femme déjà engagée dans une relation amoureuse, certes aristocrate, mais de façon un peu rurale et éloignée de la cour. On lui a proposé Diana. À l’époque, elle est très jolie, très timide, et sa famille est très connue de la famille royale. Charles a dû se dire que c’était l’option la plus raisonnable. Il a réfléchi comme on le faisait jadis dans les cours royales, à savoir qu’une épouse servait avant tout à assurer la poursuite de la dynastie, et que rien n’empêchait des amours parallèles avec des maîtresses. Mais on ne réfléchissait plus vraiment comme ça dans les années 1980…

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Mauvais mari, bon père

Dans la partie où vous abordez le couple Charles et Diana, vous paraissez plutôt tendre avec le prince. Celui qui a fait des efforts pour aider sa femme, qui a voulu qu’elle soit heureuse…
Je ne pense pas qu’il faille distribuer les blâmes. Comme Diana, Charles est aussi une victime dans cette histoire. Certes, il n’était pas assez amoureux pour s’occuper des tourments de sa jeune épouse, mal à l’aise au sein de la cour. Mais on ne peut pas vraiment lui reprocher ce manque d’amour, ça ne se commande pas tout à fait, les sentiments. Je pense qu’il a essayé de faire son devoir, il a essayé d’être un bon père, un bon mari, et que ça n’a pas vraiment marché… Au final, Charles n’a pas été le plus malin dans ce que l’on a a appelé la «guerre des Galles». Il avait moins d’atouts. Diana était adulée par la population britannique. Ça a vraiment été un traumatisme national quand elle est morte. Charles a toujours été en retrait par rapport à la gloire et à l’aura de son épouse. Il n’a pas su gérer, ou n’a peut-être pas voulu le faire.

Vous évoquez aussi la relation de Charles avec ses fils William et Harry. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Charles a été un père très attentif après la mort de Diana. Il a vu le chagrin de ses enfants, et celui de Harry en particulier, qui n’avait que 13 ans et était plus émotif que William. Et puis les enfants ont grandi. William était celui qui allait régner, qu’il fallait former à la fonction de souverain, et Harry s’est fait naturellement un peu éjecter du petit cercle qui comptait, celui de la succession au trône (Elizabeth II, le prince Charles et William, NDLR). Comme Margaret, la sœur d’Elizabeth, il est celui qui est né trop tard. Comme elle, il est resté en roue libre et s’est révélé un peu plus rebelle, en même temps que frustré, à l’adolescence. Il a ensuite trouvé beaucoup d’équilibre dans l’armée, puis avec Meghan. Je ne crois pas que père et fils aient jamais été fâchés, avant le départ des Sussex au Canada en tout cas. C’est une autre histoire, aujourd’hui.

Riche et maniaque

Comment gagne-t-il sa vie ?
Essentiellement grâce à une espèce de fonds financiers qu’on appelle le «Duchy» et qui représente les biens du duché de Cornouailles, à savoir quelque 50.000 hectares de terres, agricoles et constructibles, du patrimoine immobilier… Le fonds gère près d’un milliard de livres et génère à Charles un revenu annuel d’environ 20 millions de livres. Des chiffres légèrement mystérieux puisque le fonds ne les montre pas à l’équivalent britannique de la Cour des comptes française. Mystérieux aussi, cet impôt «volontaire» qu’il verse et qui n’a pas été fixé selon les règles publiques.

Vous décrivez Charles comme un homme avec ses petites obsessions…
Comme tous les membres de la Couronne britannique, il trouve tout à fait normal qu’on lui fasse des courbettes et qu’on l’appelle «Sir», même au lit, dit la petite histoire. En réalité, il a les moyens d’être maniaque et il est un peu obsessionnel sur certaines choses, comme l’hygiène, ou sa façon de voyager un peu extravagante, toujours avec une petite commode, son secrétariat, son médecin, son siège de toilette, son lit orthopédique. C’est quelqu’un qui a ses manies, et on les tolère. Donc s’il veut un œuf mollet et que l’œuf n’est pas comme il le souhaite, on le refait, voilà. Pour être sûrs, ses cuisiniers lui en préparent d’ailleurs une demi-douzaine chaque matin. Je crois que c’est le système qui veut ça, plus que sa personnalité. Je dirais qu’il profite de la possibilité d’être maniaque sans que ce soit trop répréhensible.

Charles, roi d’Angleterre, de Michel Faure, éd. l’Archipel, mars 2021.

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