“L’éducation sexuelle, il faut la faire aussi auprès des parents”

C’est quoi le sexe ? Le vrai, pas celui qu’on montre dans les films porno ! Pour répondre à cette question et à de nombreuses autres, Clémentine du Pontavice – autrice et illustratrice – et Ghada Hatem-Gantzer – gynécologue-obstétricienne et fondatrice de la Maison des femmes –  cosignent Le sexe et l’amour dans la vraie vie (Ed. First) : un ouvrage salutaire et engagé, qui aborde sans faux-semblant les émois de la sexualité adolescente. 

Page après page, elles démontent les clichés de la sodomie à la virginité, elles décryptent les émotions qui parfois, à ces âges, nous submergent, et répondent aux questions que se posent les ados aujourd’hui, témoignages des intéressés à l’appui.  

Marie Claire : vous publiez un livre dédié aux adolescents et à leurs sexualités, pourquoi ? 

Clémentine du Pontavice : Je pense que c’est un sujet fondamental et que généralement, on n’en parle pas beaucoup. Pas assez du moins. C’est extrêmement important de parler de sexualité, d’apporter des petites infos et des clés pour que tout se passe bien. C’est le point de départ de beaucoup de choses. Souvent les adolescents pensent qu’ils “gèrent”, qu’ils “savent”. Sauf qu’en creusant un peu, on se rend compte qu’ils ne savent pas tout, forcément. Mon fils par exemple, il a 16 ans, et il était assez sûr de lui. Mais quand il a feuilleté le livre – pas devant moi évidemment – il a admis qu’il avait appris “plein de trucs quand même”. 

Ghada Hatem-Gantzer : Oh mais c’est ça, le plus beau cadeau ! En fait, voilà, Clémentine a écrit ce livre pour son fils ! (rires)

Clémentine du Pontavice : Un peu. De manière générale, les adolescents ont une forme de pudeur, par ailleurs tout à fait normale. Il y a des sujets dont ils ne veulent pas parler avec nous. J’espère donc qu’avec ce livre, ils trouveront des réponses au fil de leurs questionnements, et quand ils en auront envie. 

Ghada Hatem-Gantzer : J’ai globalement les mêmes réponses. Je veux préciser avant tout que c’est un projet de Clémentine, porté et réalisé à 95 % par elle. Moi, mes enfants sont ‘malheureusement’ très grands, mais quand je vais dans les écoles, je me rends compte de l’ignorance des jeunes dans ce domaine, de tout ce qu’il faut déconstruire… Et aussi avec les jeunes filles qui viennent consulter, par exemple enceintes après un premier rapport, ou celles qui ont eu des rapports sexuels alors que finalement, elles n’avaient pas forcément envie mais elles ne savaient pas qu’elles pouvaient dire non, etc. Plein de points importants pour ces jeunes, et pour laquelle la proposition de Clémentine m’a semblé tout à fait pertinente et bienvenue.

Clémentine du Pontavice : Et je rajouterai aussi, que de manière générale, il n’y a pas suffisamment de prévention et d’informations à ce sujet et qu’il y a beaucoup de travail. C’est notre petite pierre à l’édifice en quelque sorte.

Ghada Hatem-Gantzer : Voilà, à l’édifice de l’éducation sexuelle. 

À l’adolescence se créent de nouvelles injonctions sexistes – notamment liées à la sexualité (virginité, poils, taille et forme du sexe, des seins etc). Comment peut-on tenter d’y remédier ? 

Clémentine du Pontavice : Tout est une question de discours. Il faut pouvoir dire aux ados que quand on est dans le respect de soi et de l’autre, qu’on est bien avec ses sentiments et son désir, on pense plus à ça (la taille de ses seins ou la longueur de son sexe). Et que tout s’apprend. Il faut aussi faire un contrepoint d’éducation, parce qu’ils voient beaucoup d’images porno et parfois trop tôt, et qu’ils construisent trop souvent leur sexualité à partir de ça. Il faut leur dire que ce n’est pas la vraie vie, et qu’il existe d’autres moyens de faire. Et que ces autres moyens de faire, c’est souvent mieux. Sans compter aussi, qu’il faut s’atteler à déconstruire les injonctions sexistes véhiculées plus généralement par la société et les réseaux sociaux… 

Dès les premières pages du livre, vous faites figurer une frise chronologique sur les avancées en matière d’égalité femmes-hommes : en quoi l’apprentissage de la sexualité peut faire avancer l’égalité ?

Clémentine du Pontavice : En fait, tout est lié. J’avais très envie de commencer le livre par cette frise, pour que l’on se rende compte des avancées, des combats passés et de ceux à venir. Quand on sait que les femmes n’avaient pas le droit de voter ou d’avoir leur carnet de chèque, il y a pas si longtemps de ça, on se dit que dans l’intimité, cette domination devait être aussi très présente. 

Ghada Hatem-Gantzer : Il y a certainement des femmes qui faisaient des trucs très sympas au lit sans avoir de carnet de chèque, mais ça ne devait pas être toutes les femmes (rires). Au-delà de ça, je trouve que cette frise est extrêmement importante, car elle permet aussi aux jeunes, de comprendre qu’il y a eu des injonctions construites, qu’il n’y avait pas d’égalité, qu’une moitié de l’humanité dominait l’autre, qu’on n’avait pas les droits, ni les mêmes devoirs… Et que tout cela pesait sur la sexualité. Pendant des années, on a dit aux femmes qu’elles n’étaient là que pour la reproduction, qu’une femme honnête n’avait pas de plaisir, etc… et beaucoup de femmes ont été élevées avec ces idées-là. 

La découverte de la sexualité passe par l’appréhension de son propre corps, par la connaissance, l’introspection et aussi parfois la masturbation. Ces premières étapes personnelles sont-elles indispensables pour se construire à l’âge adulte ?

Ghada Hatem-Gantzer : La découverte de la sexualité fait partie du cheminement vers le petit adulte. Les enfants découvrent en général la sexualité beaucoup plus tôt, mais pas de manière consciente. Un petit enfant qui se masturbe en se frottant, ne comprend pas exactement ce qu’il fait : il sait que cela lui donne du plaisir, mais on n’est pas dans l’érotisation. Alors qu’à 14-15 ans c’est quand même le sujet du moment, à la fois physiologiquement, parce qu’on a des variations hormonales soi-même, et parce que la société est extrêmement sexualisée et que tout nous renvoie à cela. 

Clémentine du Pontavice : C’est d’ailleurs pour cela que, c’est important de bien apprendre à se connaître en fait. Parce que quand on se connaît bien, on est capable de dire ‘oui’ ou ‘non’, de savoir ce qui nous plaît ou pas, et de le communiquer à l’autre. Même si ce n’est pas évident d’entrée. 

Au-delà de la sexualité, vous abordez aussi les relations – l’amour, l’empathie, etc. Les adolescents – ceux dont on retrouve les témoignages – séparent-ils sexe et sentiments ?

Clémentine du Pontavice : Je pense qu’à l’adolescence, c’est une telle explosion de choses que tout est un peu mêlé. Mais oui, il y a certainement des adolescents qui séparent bien les deux. Après, entre ce qu’ils disent et ce qu’ils ressentent en réalité, ce n’est pas toujours très aligné. C’est difficile de répondre à cette question, parce que de fait, on ne peut pas leur poser directement à eux. Tu as eu des exemples lors d’interventions en établissement ?

Ghada Hatem-Gantzer : Non, pas en intervention. C’était plus avec mes propres enfants ou leurs copains, des choses qu’on apprend plus tard… Donc oui, il y a des ados qui séparent ces deux pans, mais bon, pas la majorité quand même. 

Clémentine du Pontavice :  Après si c’est ok et que c’est fait avec du respect pour soi et pour l’autre, pourquoi pas…

Chaque chapitre est illustré par des propos d’adolescents, mais comment aborder ces questions avec son enfant à la maison, sans le braquer ?

Clémentine du Pontavice : Personnellement, ce que j’essaye de faire, c’est que je parle de tout, mais jamais de lui. Je préserve son intimité, mais en abordant tous les sujets : du porno, des acteurs de ces films qui prennent des pilules pour l’érection, de l’image sexiste de ce genre de film etc. L’idée, c’est de questionner ces thèmes sans parler de sa vie à lui.
Et puis, de fait, si on a du mal à parler de ces sujets, c’est important de se munir d’outils, de supports, comme le livre par exemple, qui peut permettre d’ouvrir ces questions-là.

 

Pensez-vous que l’Éducation nationale devrait mettre en place de nouveaux rendez-vous pour aborder ces questions et ainsi désamorcer les “blocages” qui peuvent se créer chez les adolescents ?

Clémentine du Pontavice : Il y a très certainement un gros manquement. Il faudrait des campagnes de sensibilisation, des outils, des affiches… Je viens d’écouter le podcast sur l’inceste de Louie Media par exemple, ça me révolte et sans cette prévention et cette éducation, cette violence risque de perdurer. Evidemment certains établissements prennent les devants et organisent des ateliers, pour parler de sexualité, au-delà de l’inceste évidemment… mais Ghada Hatem-Gantzer ne peut pas aller dans tous les lycées et collèges de France. 

Ghada Hatem-Gantzer : Non mais d’autres pourraient le faire ! Effectivement, ce n’est pas structuré, c’est laissé au bon vouloir des directeurs d’établissements, certains parents refusent que leurs enfants y assistent… Au lieu de dire que c’est un cours normal, comme les maths, on laisse la possibilité aux parents de dire “non” parce que c’est… sale ?

Clémentine du Pontavice : En fait, l’éducation sexuelle, il faut aussi la faire aussi auprès des parents. Parce que c’est encore compliqué de parler de ces choses-là, alors que la société est paradoxalement hypersexualisée. 

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