Les amitiés tardives, ces relations qui nous font tout partager sans peur du jugement

Des fruits givrés. Ananas, pomme et fruit de la passion. Louise(1) se souvient de la couleur du ruban, de l’emballage et du goût de chacun des sorbets à l’intérieur. C’est même la première chose qui lui vient à l’esprit quand il s’agit d’évoquer Mahaut. Ce paquet qu’elle a fait déposer chez elle le jour où Louise a perdu son bébé, avant même que la grossesse ne soit annoncée à tous. En dehors de son compagnon, Mahaut était la seule à savoir.

Les amies, anciennes, d’enfance, celles héritées de l’âge où l’on dit encore “meilleures” pour définir la force du lien, ne comprendraient pas qu’elle ait pu réserver ce secret à celle qu’elle ne connaissait que depuis six mois. Depuis leur rencontre, à l’âge de 40 ans, l’une avocate, l’autre écrivaine, ne se sont plus quittées, c’est vrai.

“Notre échange est quotidien. On partage tout : les galères de boulot, de devoirs des enfants, nos problèmes de couple. Une conversation ininterrompue même lorsque l’on ne se voit pas. Alors, ça a été plus naturel de me confier à elle que de prendre mon téléphone pour le faire savoir à mes vieilles amies.”

En amitié, comme en amour, le coup de foudre existe, veut croire la psychologue Cécilia Guillot. “Et ce n’est pas la durée de la relation qui en définit l’intensité, ni la proximité.”

Qu’ont-elles de différent des autres, ces amitiés nouées “sur le tard” ? Claire Bidart(2) est directrice de recherche au CNRS et aime parler d'”amitiés adultes” par opposition aux “amitiés de jeunesse”. Elle considère les premières comme “plus sélectives”, les autres comme “plus contextuelles”. “Plus on est jeune, plus nos ami·es se trouvent essentiellement dans notre tranche d’âge, notre quartier, nos activités, explique-t-elle. Plus on vieillit, plus on se choisit en quelque sorte.”

Amitié tardive : on sait mieux qui on est

Julie est productrice, une amie fidèle, dirait-on. Du genre à avoir su entretenir et conserver l’affection et les souvenirs intacts avec celles qui, justement, ont accompagné ses plus jeunes années.

Dans son cercle proche se trouvent ainsi la fille d’une des meilleures amies de sa mère née en même temps qu’elle, une autre qui vivait dans l’immeuble où elle habitait enfant et, enfin, celle découverte à 12 ans lorsqu’elle était cheftaine scoute. Et puis, à 35 ans, tout à coup, “il n’y en a plus eu que pour Aurélie” a ironisé la bande de toujours. Aurélie, la chanteuse solaire et ultra-féminine, qui habite à 50 m de son appartement et ne ressemble pas aux autres. Ensemble, elles partagent l’amour de l’art du XIXe siècle et des biographies. Un côté rock, indépendant, très travailleur, une façon d’être mère.

“Il arrive souvent, à “mi-vie” si j’ose dire, que les individus aient changé et sachent mieux ce qu’ils veulent et qui ils sont. À ce moment-là, ils choisissent des amitiés différentes de celles qu’ils ont pu avoir dans la vingtaine”, explique le philosophe et écrivain Michel Erman, auteur d’un livre sur le sujet – vaste – de l’amitié(3).

Dans cette rencontre, Julie a en effet reconnu celle qu’elle était ici et maintenant. Mais pas seulement. “Il y avait aussi cette double culture de pures Parisiennes aux origines juives tunisiennes comme le milieu dans lequel j’ai été élevée, précise-t-elle. Elle préparait la pkaila (un plat familial typique à base d’épinards) comme ma grand-mère et utilisait les mêmes mots qu’elle, ça m’a bouleversée.” Avec Aurélie, Julie a retrouvé son port et même celle qu’elle avait oublié avoir été.

L’avantage des amitiés adultes, c’est qu’on peut tout entendre

Ensemble, elles s’amusent de la façon dont, à 46 et 42 ans, elles ont quasiment reconstitué une amitié enfantine : se voir tous les jours, porter le même collier, la même robe parfois, se retrouver chez le coiffeur. Mais n’étant plus des petites filles, leur lien repose aussi sur une façon de se soutenir professionnellement.

Dans leur carrière, elles se font la courte échelle. Quand Aurélie a tourné son premier film, Julie a tout de suite accepté de jouer la figurante. Malgré son emploi du temps, malgré le confinement, malgré tout. Souvent, elles se conseillent. Quand Julie reçoit un coup de fil important et qu’Aurélie se trouve par hasard à côté d’elle et l’entend “si mal se vendre” à son avis, elle la fusille du regard et n’hésite pas à lui dire que ça ne va pas.

“Avec l’âge, on est plus construit, plus mature, moins enclin à se placer dans des relations déséquilibrées, analyse la thérapeute Cécilia Guillot. L’amitié n’est pas là pour combler un manque ou se valoriser comme la “nerd” et la “pom-pom girl” dans les séries adolescentes, où l’une est là pour assouvir son besoin de perversion, l’autre, son besoin de réassurance. C’est l’avantage des amitiés adultes, on peut entendre ce qui nous est dit car c’est souvent pour notre bien.”

Un décalage qui se crée avec les amis d’antan

L’âge aidant, l’amitié par besoin semble ne plus exister. “Avec le temps, on choisit ses ami·es comme on choisirait un partenaire de vie. Et à aucun moment – ou presque – contrairement à des relations plus anciennes, scolaires ou héritées du milieu dans lequel on est né, on ne se demande : qu’est-ce que je fais encore dans cette relation ? poursuit-elle. Dans ces cas-là, selon les évolutions des un·es et des autres, il arrive qu’un décalage se crée, que le lien se distende et laisse place à d’autres rencontres.

C’est un peu le sentiment d’Anne. Elle est cheffe d’entreprise, s’est battue pour s’imposer dans un milieu masculin. Elle a dépassé la soixantaine et continue de faire de son travail une priorité. “Mes vieilles amies sont dans tout autre chose. Elles vivent pour la plupart là où elles avaient une résidence secondaire, ont arrêté de travailler et s’occupent de leurs petits-enfants. Elles sont un peu plus déconnectées que moi, je dirais, qui vit toujours à cent à l’heure”.

Les amitiés tardives sont dans notre monde contemporain, celles d’hier permettent de ne pas oublier d’où l’on vient.

Avec Muriel, une éditrice qu’elle a connue dans la cinquantaine, elles partagent un goût prononcé pour le débat d’idées et cette passion pour leur métier. Ensemble, elles parlent littérature et échangent énormément. “Muriel est la seule personne – avec une de mes filles – avec qui je partage mes lectures, mes indignations et mes réflexions sur l’époque.” Sans ça, leur amitié n’existerait peut-être pas.

Et qu’auraient-elles pensé l’une de l’autre, si politiquement éloignées dans leurs jeunes années ? “Peut-être qu’on se serait dénigrées, reconnaît la communicante. Alors que la vie a fait qu’en se rencontrant tard, on s’est reconnu.”

Toutes deux s’interrogent sur le néo-féminisme, si éloigné à leurs yeux de celui qu’elles ont connu et pour lequel elles se sont battues, s’inquiètent aussi du monde qu’elles laisseront à leurs enfants. Jamais elles ne partent en vacances ensemble. Et parfois, à leur retour, elles se racontent avec affection quelques anecdotes sur leurs amies de longue date, ni meilleures ni moins bonnes. “Les amitiés tardives sont dans notre monde contemporain, celles d’hier permettent de ne pas oublier d’où l’on vient”, conclut Michel Erman.

1. Les prénoms de Louise et Mahaut ont été changés. 2. Professeure à l’université d’Aix-Marseille et auteure de L’amitié, un lien social, éd. La Découverte. 3. Auteur de Le lien d’amitié. Une force d’âme, éd. Plon.

Article publié dans le magazine Marie Claire n°825, juin 2021

Source: Lire L’Article Complet