Les femmes du Raid, du GIGN ou de la BRI : ces exceptions dans les unités d’élite

Elles ne sont qu’une poignée, affectées dans les unités les plus prestigieuses des forces de l’ordre, GIGN et BRI. Ni Wonder Women ni kamikazes, ces athlètes boostées par l’adrénaline et le sens du devoir nous racontent leur quotidien dans ce monde d’hommes aguerris.

Sur la photo, sa longue chevelure blonde détonne. Ce jour d’avril 2016, dans la cour ensoleillée de l’hôtel de Beauvau, le ministère de l’intérieur a réuni, le temps d’un discours, une cinquantaine de policiers en rangers et treillis – bleus pour la BRI-N, la Brigade de recherche et d’intervention nationale, noirs pour leurs collègues du Raid, l’unité de recherche, assistance, intervention, dissuasion. Une cinquantaine d’hommes, cheveux ras et pistolet au côté. Et une femme, donc, Sonia (1), avec sa queue-de-cheval. La première à avoir intégré la prestigieuse BRI-N, dite la «Nat» (pour «Nationale»), cinq ans plus tôt.

La brigadière de 41 ans, désormais en poste à la BRI de Rouen (sa nouvelle affectation depuis dix-huit mois) est une pionnière. Une exception, également, dans les rangs des unités d’élite. Car chez les supergendarmes du GIGN comme chez leurs collègues policiers, les filles se comptent exactement sur les doigts des deux mains : 5 dans les 22 antennes de la BRI, sur 380 agents ; 5 aussi au GIGN, pour 250 militaires de terrain ; 10 femmes triées sur le volet qui ont fait irruption dans un monde ultratestostéroné ; 10 femmes passionnées par la chasse aux «gros bandits» ou bien dévouées à la protection du président de la République. Si certaines ont hésité entre l’armée, la police ou la gendarmerie, aucune n’a endossé l’uniforme par hasard ou par défaut. Dans leur bouche, un mot revient comme un mantra : «servir». Leur pays et leurs concitoyens.

La maréchale des logis Estelle, 27 ans, devrait bientôt rejoindre ce petit club. La Tourangelle est en passe de réaliser son rêve : s’installer au camp de Versailles-Satory, la base du GIGN, retranchée derrière sa clôture électrifiée surmontée de barbelés. En janvier, la jeune femme y a entamé ses douze mois de formation réglementaires, version maison des travaux d’Hercule. Au programme : tir de haute précision, parachutisme, sports de combat, stage commando, conduite rapide, filature et secourisme, notamment.

“Les filles se comptent exactement sur les doigts des deux mains : 5 dans les 22 antennes de la BRI, sur 380 agents ; 5 aussi au GIGN, pour 250 militaires de terrain”.

Il y a peu, Estelle et ses camarades se sont lancés aux trousses d’un fugitif. Échappé d’un fourgon cellulaire, l’homme avait subtilisé une arme et des munitions aux gendarmes de l’escorte, avant de se retrancher dans des bâtiments à l’abandon. Après avoir tenté en vain de le raisonner, les militaires ont donné l’assaut. Quelques minutes plus tard, ils passaient les menottes au forcené. Un fait divers passé inaperçu ? Non, un exercice spécialement concocté pour aguerrir les futurs «ops» (opérationnels) du GIGN.

Parcours hors norme

Pour en arriver là, Estelle a dû franchir un éprouvant parcours d’obstacles. La semaine de présélection, d’abord. Puis le redoutable «pré-stage». Pendant huit semaines, cette adepte du triathlon, de l’escalade et des sports de glisse court, de nuit et de jour, avec son sac sur le dos. Elle grimpe et rampe, plonge et nage, presque sans dormir. Elle se bat à coups de pied et de poing. Comme les garçons, à deux détails près : les filles portent un barda de 5 kilos et non de 11 pour la marche commando, et elles ont le droit de s’aider de leurs jambes pour grimper à la corde. En 2018, Estelle a échoué à l’«épreuve d’eau froide». Le «parcours aquatique», en treillis dans un lac à 5 °C, était au-dessus de ses forces. Deux ans plus tard, «mieux préparée mentalement grâce à des séances d’hypnose», elle est sélectionnée, unique femme dans une promo de 22 gendarmes.

«Elles sont encore plus motivées et persévérantes que les hommes», salue le lieutenant Hugues (1), responsable du recrutement et de l’intégration au GIGN. C’est peu dire. En 2014, Mona (1) a dû jeter l’éponge à la cinquième semaine pour cause de méga déchirure intercostale. Cette marathonienne-volleyeuse-judoka-boxeuse venue de l’armée de terre a «pris un coach qui [lui] a mis la misère à coup de muay-thaï et de CrossFit» pour se présenter de nouveau l’année suivante. Au troisième jour de son pré-stage, Sabrina*, elle, a réceptionné sur la nuque un colosse de 100 kg. Elle a serré les dents pendant trois semaines, jusqu’à ce que ses supérieurs l’expédient manu militari à l’hôpital, les tendons du cou à quelques millimètres de la rupture. Elle risquait de devenir tétraplégique. Deux ans et une opération plus tard, elle était de retour. «Les hommes et les femmes du GIGN ne sont pas des Golgoths ou des Wonder Women, assure-t-elle pourtant. Ce sont des personnes athlétiques, entraînées et dotées d’un mental très solide.» En acier trempé, plutôt.

À la BRI, la sélection n’a rien d’une partie de plaisir non plus. En 2009, quand Sonia s’est portée candidate à cette unité 100 % mâle, elle a d’abord dû convaincre les hiérarques de lui donner une chance. «Avec les patrons et les chefs de groupes, nous nous sommes réunis pour en discuter, confie l’un d’eux. Certains étaient très opposés à la présence de femmes.» Pas assez solides physiquement. Et puis ça risquait de «poser des problèmes avec les gars». Le «taulier» (patron) de la maison ne partage pas ces préjugés. Il dira «oui» à Sonia.

Pas à la hauteur  ?

Hervé Gac, le patron de la BRI nationale, est déçu. Cette année, il n’a reçu qu’une candidature féminine, lui qui aimerait voir «plus de femmes» dans son équipe. «Un couple dans une voiture, ça passe quand même plus inaperçu que deux mecs», pointe le commissaire. Les raisons, il les connaît par cœur : la peur de ne pas être à la hauteur ; les inquiétudes (justifiées) pour la vie familiale. «Et le vivier est réduit, étant donné leur faible nombre dans les rangs des forces de l’ordre», observe Denis Favier, l’ancien patron du GIGN, puis de la gendarmerie nationale.

Aujourd’hui, elles représentent 20 % des effectifs de la maréchaussée, 28 % de la police. Les hommes, parfois, font de la résistance. En 2016, l’ancien patron du Raid, Jean-Marc Fauvergue, a proposé une femme pour le poste vacant de numéro 3. «Le directeur général ne m’a pas suivi», déplore-t-il. En janvier, une commissaire divisionnaire était pressentie pour prendre la tête de la BRI parisienne. Mais un conseiller du ministère de l’intérieur lui a été préféré in extremis.

À la semaine de tests, elle est la seule fille parmi plus de 70 candidats. Comme ses camarades, la ceinture noire de karaté enchaîne exercices de filature et d’interpellation, parcours de tir dans des lieux clos ou ouverts, boxe et lutte au sol, pompes, tractions et course à pied. Et, cerise sur ce parcours du combattant, les fameux «rappels de nuit», ces épreuves nocturnes qui mettent à mal la lucidité et la réactivité des postulants. «C’est très approprié au travail de la BRI car, à force d’opérations la nuit et le week-end, on est souvent crevés», estime la policière. Depuis 2013, les heureux élus ont ensuite droit à un stage «primo-arrivants». Quatre semaines de formation aux différentes spécialités du banditisme – stups, braquages et enlèvements – et à la neutralisation d’individus dangereux. Adrénaline garanti !

Envie d’action et de terrain

Gendarmes ou policières, ces sportives un peu casse-cou, en quête d’«action» et de «terrain», avaient «envie que ça bouge». Certaines ont fui l’ennui de leur service ou de leur commissariat, comme Charlie (1), 34 ans, gardienne de la paix en poste à la BRI de Strasbourg et deux fois vice-championne d’Europe de canoë-kayak. D’autres en avaient assez des petits délinquants et des dealers de cité et brûlaient de traquer l’aristocratie des voyous, ces as du braquage, du racket ou des trafics en tout genre. Mona, elle, a quitté l’armée de terre parce que les commandos, voilà une décennie, étaient encore fermés aux femmes. Elle a rallié la gendarmerie avec une idée fixe : intégrer les rangs des forces spéciales de la maison, le mythique GIGN.

Avec leurs collègues masculins, les premiers mois n’ont pas toujours été roses. Elles se sont senties jaugées, jugées. «Au début, il était clair que certains n’avaient pas envie de travailler avec moi, raconte Charlie. J’avais l’impression de devoir faire mes preuves à chaque instant.» Pourtant, non, elle ne regrette rien. Ça l’«éclate de voir sans être vue», d’être assise dans un bus à deux sièges de la «cible» qui ne se doute de rien. Lya, 36 ans, à la BRI-N depuis six ans, aime, elle aussi, «filocher» (prendre en filature) et «serrer» (arrêter) les «gros bandits». «On a les plus belles affaires», souligne la brigadière aux yeux verts. Elle et Sonia faisaient partie de l’escouade qui a mis un terme à la cavale du médiatique braqueur Redoine Faïd, le 3 octobre 2018, dans un HLM de Creil, au nord de Paris. L’épilogue d’une traque entamée trois mois plus tôt, lorsque le multirécidiviste s’était évadé en hélicoptère d’une prison francilienne.

Se déguiser trois fois par jour

«La petite», dixit ses collègues, ne rechigne pas à l’«inter» non plus. Ces opérations dites «d’intervention» pour lesquelles la policière d’1,65 mètre pour 55 kg, ancienne de l’équipe de France police de boxe et de volley, doit se transformer en Tortue Ninja, avec gilet pare-balles et casque anti-armes de guerre. Un barda d’une trentaine de kilos auquel s’ajoutent parfois le bouclier de 25 kg, voire le «door raider», l’ouvre-portes de 30 kg.

“Elle grimpe et rampe, plonge et nage, presque sans dormir”.

À la force observation-recherche du GIGN, Mona fait le même métier que Lya. Pendant une, deux, trois semaines, la blonde adjudante sillonne la France aux trousses d’une bande de truands. Elle ne s’en lasse pas, elle qui adore se déguiser pour passer inaperçue dans une cité, un restaurant chic ou un campement de zonards. «Chaque fois, j’emporte toute la panoplie, perruques, lunettes, chaussures, pantalon baggy, jean slim, jogging, jupe, short, robe longue, voile islamique, etc, énumère-t-elle. Il faut pouvoir changer d’apparence trois ou quatre fois dans la même journée.»

Après neuf années de cette vie-là, Sabrina, 39 ans, a quitté le camp de Satory pour le palais de l’Élysée. Désormais, elle assure la protection d’Emmanuel Macron au sein du Groupe de sécurité de la présidence de la République, qui mêle policiers et gendarmes. «L’objectif est de constituer autour de lui une bulle de sécurité adaptée aux circonstances», explique l’adjudante-cheffe. Son compagnon, ancien de l’escadron parachutiste de la gendarmerie, comprend «les contraintes du métier». Heureusement, car les missions de Sabrina sont dévoreuses de temps et d’énergie, comme celles de ses consœurs du GIGN et de la BRI. Toutes ont fait le choix de ne pas avoir d’enfants – du moins pour le moment. Sauf une : la Parisienne Lya, en couple avec un policier de la sous-direction antiterroriste et maman d’une petite fille d’un an. «On se débrouille, confie-t-elle. Mais il faudra que l’un de nous opte pour des horaires plus stables.» Pas sûr que ce soit elle…

(1) Prénoms d’emprunt ou surnoms.

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