Les parents peuvent-ils préserver leurs enfants des dangers des réseaux sociaux ?

Facebook et Instagram ont lancé, le jeudi 5 novembre, le Club des Parents Connectés. Une initiative destinée à les aider à mieux encadrer l’usage des réseaux sociaux par leurs enfants. Mais peuvent-ils réellement préserver les plus jeunes des dangers de ces plateformes ?

Dialogue parental, sexualité, vie privée… Tels sont les enjeux que pourront évoquer les internautes dans le cadre du Club des Parents Connectés. Cette initiative, lancée le jeudi 5 novembre par Facebook et Instagram, a pour but d’aider les adultes à encadrer l’usage des réseaux sociaux par leurs enfants. «Nous sommes partis d’un simple constat : 89% des enfants ont accès à un smartphone ou une tablette quand ils ont entre 7 et 12 ans (1), affirme Clotilde Brient, public policy manager chez Facebook. Par ailleurs, 83% des parents souhaiteraient accompagner davantage leurs enfants dans leur expérience en ligne.»

Les deux plateformes ont donc lancé un groupe Facebook dans lequel des experts – issus notamment de l’Union nationale des associations familiales (Unaf), ou encore de l’association Génération numérique – pourront répondre aux interrogations des adultes. Un site internet, En ligne et en sécurité, a également été créé. Parmi les initiatives proposées : des cafés virtuels, des sessions de questions-réponses, des bonnes pratiques, des conférences ou encore des articles sur le sujet. Les parents pourront également poser certaines questions de manière anonyme – notamment sur la pornogaphie -, par le biais d’une nouvelle fonctionnalité.

Un sentiment d’illégitimité

De quoi aider ces derniers à s’y retrouver dans un univers qu’ils ne maîtrisent pas toujours. «Les parents sont parfois peu armés pour accompagner les enfants dans ces usages, parce qu’ils ne connaissent pas forcément les outils en question, poursuit Clotilde Brient. Ils pensent qu’ils ne sont pas en position pour en parler ou, au contraire, souhaitent en discuter mais ne savent pas comment initier la conversation avec leurs enfants.»

Un sentiment tout à fait légitime, si l’on en croit Catherine L’Ecuyer, docteur en Éducation et en Psychologie. «Ceux que l’on appelle à tort les “enfants du numérique” auront toujours une longueur d’avance sur nous d’un point de vue technique, analyse l’auteure de Ces écrans qui absorbent nos enfants (2). Non pas parce que leurs cerveaux sont plus capables que les nôtres d’utiliser la technologie, mais parce qu’ils auront toujours plus de temps que nous pour être à l’affût des nouveautés technologiques et pour se familiariser avec elles.»

Cinq conseils pour protéger les jeunes internautes

– Mettre son compte en mode privé
– Discuter par messages seulement avec ses amis
– Fermer les commentaires, du moins aux utilisateurs inconnus
– Restreindre la durée d’utilisation du réseau avec un code secret
– Activer le mode restreint : pour ne pas être exposé à des vidéos au contenu sensible

Net Ecoute, ligne d’information et de conseil : 0800 200 000

Un “dialogue constructif”

Si les parents s’interrogent, entre autres, sur la manière d’encadrer le temps passé sur ces plateformes, il existe selon Clotilde Brient une solution très simple : la communication. «Il faut avoir un dialogue constructif et en faire une opportunité de responsabiliser le jeune, explique la spécialiste. Il ne s’agit pas de lui imposer un cadre, il faut que cela vienne de lui.»

Michaël Stora, psychologue et cofondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (OMNSH), privilégie lui aussi les échanges intrafamiliaux. «Mon cheval de bataille, c’est de dire : “Partageons notre expérience autour des écrans”, affirme-t-il. Beaucoup d’enfants utilisent Youtube, par exemple, et ils montrent leurs vidéos préférées à leurs parents. Je pense que c’est en partageant nos écrans que l’on arrivera à faire des réseaux sociaux un objet moins obscur du désir.»

Enfin, d’après Catherine L’Ecuyer, «la meilleure préparation au monde en ligne se fait hors ligne, dans le monde réel». La chercheuse conseille notamment de «restreindre au maximum le multitâche technologique, qui peut transformer nos enfants en accros de la futilité». Mais aussi de les «aider à développer la force de leur volonté», ou encore de «leur offrir d’autres options que le monde virtuel en ce qui a trait à la beauté et aux expériences esthétiques».

En vidéo, l’obsession des jeunes pour les réseaux sociaux

Illusions et isolement

Il convient par ailleurs, selon l’auteure, d’alerter les parents sur les dangers que peuvent présenter les réseaux sociaux. «Ces plateformes sont conçues pour que l’on s’entoure uniquement de personnes qui pensent comme nous, avertit-elle. Cela encourage la polarisation.» Par ailleurs, l’anonymat des internautes peut lui aussi représenter un risque. «Cela fait en sorte que nous ne soyons pas pleinement conscients des conséquences de nos actions», précise la spécialiste. Une attitude qui peut conduire à des dérives comme le harcèlement scolaire. Un élève sur quatre (22 % des 18-24 ans interrogés en février 2019 par l’Ifop) en était victime l’an dernier, et un sur trois en 2020 : le cyberharcèlement a bondi de 26% depuis le confinement, selon l’association e-Enfance.

Cet anonymat présente un autre risque : celui d’entrer en contact virtuel avec quelqu’un qui se fait passer pour ce qu’il n’est pas, notamment les prédateurs sexuels. Le fait de protéger son identité permet cependant aux plus jeunes d’aborder plus facilement des questions intimes. La chercheuse alerte également sur les retombées liées aux données partagées par les plus jeunes, qui pourraient resurgir malgré le droit à l’oubli numérique. «Quelle sera la conséquence pour un(e) adolescent(e) d’avoir partagé une photo dénudé(e) de lui sur les réseaux sociaux, lorsqu’il cherchera un travail à 21 ans ?», s’interroge-t-elle.

De son côté, Michaël Stora pointe du doigt les «valeurs» véhiculées par ces plateformes. «La philosophie d’Instagram, notamment, est empreinte d’une sorte d’idéal de bien-être, de beauté à tout prix, analyse-t-il. Finalement, lorsque l’on est un enfant, ces représentations très proches de la télé-réalité constituent un monde d’illusions.» Mais, d’après le psychologue, les plateformes peuvent aussi avoir un effet positif sur les plus jeunes : «Pour les ados, la construction identitaire se fait aussi sur les réseaux sociaux. La fragilité narcissique va pouvoir s’étayer, par exemple.» L’expert salue par ailleurs l’importante dimension créative de TikTok. Un réseau social qui rassemble 500 millions d’utilisateurs mensuels… dont un tiers serait âgé de 14 ans ou moins, titrait le New York Times en août.

Reste que les réseaux sociaux contribueraient parfois à l’isolement des plus jeunes, causant parfois une perte d’estime de soi et nocif pour la santé mentale de ces derniers. «Une étude réalisée aux États-Unis en 2019 par YouGov (3) indique que la génération des millenials – qui utilise le plus souvent les réseaux sociaux – est aussi la génération la plus solitaire, conclut Catherine L’Ecuyer. Environ 30% d’entre eux affirment ne pas avoir de meilleur ami, 27% reconnaissent ne pas avoir d’amis proches et 20% confient ne pas avoir d’ami du tout. Il faut expliquer à nos jeunes que ce n’est pas la même chose de se connecter en mode Wi-Fi que de croiser un regard.»

(1) Selon une étude Ipsos réalisée pour Facebook entre le 21 octobre et le 4 novembre 2019.
(2) Ces écrans qui absorbent nos enfants, de Catherine L’Ecuyer, Éditions Eyrolles, 20 €. À paraître le 11 février 2021.
(3) Selon une étude YouGov, publiée en juillet 2019 et réalisée sur un échantillon de 1254 personnes aux États-Unis.

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