Mourir peut attendre : Daniel Craig, l’agent qui ne voulait plus être le mâle alpha

Deux fois repoussé à cause de la pandémie de Covid-19. Mais le studio a tenu bon, et aucune fuite en ligne n’a été à déplorer : mercredi 6 octobre, Mourir peut attendre (No Time to Die en version originale), le 25e film de la saga James Bond, sort enfin dans les salles de cinéma. Il est d’autant plus attendu qu’il s’agit du dernier long-métrage avec Daniel Craig dans le rôle de l’agent secret britannique, après quinze ans de bons et loyaux services envers sa majesté.

Il marque aussi le retour de Léa Seydoux dans le rôle de Madeleine Swann, psychanalyste et compagne de Bond depuis le précédent volet, Spectre (2015). 

Mourir peut attendre reprend juste après la fin de Spectre, où James Bond et Madeleine Swann partent loin de Londres, après l’arrestation grandiose de Blofeld (Christopher Waltz), à la tête du Spectre, une organisation terroriste internationale. Mais alors que 007 espère prendre sa retraite et couler des jours heureux auprès de sa compagne, ses ennemis le rattrapent, et le passé avec eux.

Une sortie magistrale

En début de projection, a été donnée consigne de ne divulguer aucun spoiler sur ce James Bond 25. Car il se passe beaucoup de choses dans Mourir peut attendre, le plus long film de la saga (2h43) : des secrets sont divulgués, des liens défaits, des ordres bouleversés, et de nouvelles menaces émergent dans un monde qui semble ne jamais pouvoir être en paix. 

Ce que l’on peut dire, en revanche, c’est que le début du film tient ses promesses : il s’ouvre sur une scène terrifiante, digne d’un film d’horreur façon Halloween (1979) de Carpenter, dans un paysage glacé. Là, on voit bien l’oeil inventif du réalisateur Cary Joji Fukunaga, à qui l’on doit notamment les saisons 1 (excellente) et 3 (moins excellente) de la série True Detective (OCS), polar noir qui s’est imposé comme l’une des nouvelles références du genre. 

S’en suit une spectaculaire scène de course-poursuite, cette fois dans la ville pittoresque de Matera, en Italie, juchée dans les hauteurs de la Basilicate. Entre moto et voiture blindée, elle donne un coup d’envoi exaltant à l’intrigue, qui retombe quelque peu par la suite. Mais la dernière partie du film rattrape le tout, notamment grâce à une autre scène de course-poursuite, à travers les bois cette fois, nerveuse et bien orchestrée. 

Malgré un creux, Mourir peut attendre est un bon divertissement, aux nombreux rebondissements et scènes d’action palpitantes. Le méchant est cette fois Safin (Rami Malek), menace l’humanité alors qu’il possède une arme bactériologique redoutable. L’acteur, Oscarisé pour Bohemian Rhapsody (2018), film biographique sur Freddie Mercury, instille la peur avec ce personnage unilatéral semblant venir d’un comics

Mourir peut attendre offre une sortie magistrale à Daniel Craig, qui aura marqué de son empreinte l’un des héros les plus emblématiques de la pop-culture.

Daniel Craig, le mâle sensible

Déjà avec Casino Royale (2008), Daniel Craig avait inauguré une nouvelle ère pour James Bond : finis le brushing impeccable et le smoking à peine froissé après une course-poursuite, place à un héros blond aux yeux bleus, une première, brut, à la musculature impressionnante, qui vit les scènes d’action de manière beaucoup plus réaliste que ses prédécesseurs. 

S’il s’avère encore vantard, Bond est devenu capable d’auto-dérision, et surtout, il ne se sent pas menacé par des femmes aussi puissantes que lui. Même si 007 a continué ses coucheries sans lendemain lui permettant d’utiliser telle ou telle femme à ses fins, il se défait totalement de cette logique dans ce 25e film.

Le simple fait que Madeleine Swann fasse son retour est du jamais-vu. D’habitude, une « James Bond girl » ne dure jamais plus d’un film. Mais la jeune psychanalyste est encore là, au bras de son agent, et sait aussi se défendre par elle-même. Léa Seydoux livre une prestation pleine d’ambiguïtés, entretenant le doute pendant une bonne partie de l’intrigue. On peut d’ailleurs saluer que cette fois, aucune femme ne finit nue gratuitement. C’est d’ailleurs Bond qui se montre le plus dénudé, lors d’une ultime scène de douche, solo.

La géniale Vesper (Eva Green) continue à le hanter, dix ans après sa disparition dans Casino Royale. Un deuil qui jette sans cesse un voile noir sur la vie de Bond, mais qui le rend profondément humain, accessible, lui qui a si longtemps été dépeint comme une force robotique virile, sans sentiments ni faiblesses. Le mâle alpha par excellence. 

Avec Mourir peut attendre, Daniel Craig s’émancipe encore plus de cette image froide et misogyne de James Bond, qui ne se suffit plus à lui-même. L’agent fait preuve d’un magnétisme pour le coup bien viril, mais doublé d’une envie de lien. Cependant, sa peur d’avoir à nouveau le coeur brisé l’empêchent de se laisser aller complètement. Ses traumatismes et ses scènes d’action impressionnantes en font un personnage riche, porté par un Daniel Craig au sommet, poussé dans ses retranchements.

Aucun interprète de James Bond ne s’était autant investi dans la production : dès Casino Royale, Daniel Craig a émis des suggestions pour moderniser et humaniser l’agent secret, qui avait bien besoin d’être dépoussiéré. À partir de Spectre, Daniel Craig endosse même la casquette de co-producteur, renfilée pour Mourir peut attendre.

Cette fois, il réclame même la présence de l’hilarante Phoebe Waller-Bridge dans l’équipe de scénaristes. La Britannique est connue pour avoir créé et incarné la très saluée série comico-tragique Fleabag (Amazon Prime), et dirige aussi la série d’espionnage à l’humour décalé Killing Eve (Canal Plus) avec Sandra Oh et Jodie Comer, aux nombreuses récompenses prestigieuses.

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La touche Phoebe Waller-Bridge

Celles et ceux étant familier•ères du travail de Waller-Bridge reconnaîtront sans soucis sa patte grinçante dans de nombreuses scènes du film, apportant un humour absurde qui démystifie tout sur son passage. Une vague de fraîcheur bienvenue. 

Là où elle tombe le plus à point nommé, c’est dans l’écriture des personnages féminins. Elle ne se contente pas de créer des femmes « puissantes » et charismatiques. Là où Waller-Bridge excelle, c’est en créant des personnages féminins qui échappent au « male gaze », au regard masculin, pour vivre une vie rien qu’à elles, sans un rapport de séduction qui induit souvent une domination. Comment ? En étant à contre-courant, imprévisibles, complexes, insaisissables.

Mourir peut attendre passe enfin ce cap, à travers deux personnages. D’abord, celui de l’agente secrète Paloma (Ana de Armas) qui n’aurait pas existé telle quelle sans Phoebe Waller-Bridge. Très sexy, elle n’a pourtant aucune fibre de séduction en elle. Son tempérament candide et son indifférence totale à Bond créent un décalage jouissif avec son allure. Elle échappe au regard de Bond, et par là, à celui de la salle. Loin de s’en formaliser, l’agent la trouve amusante, et est admiratif de ses qualités d’agent. 

C’est un peu moins vrai dans le cas de Nomi (Lashana Lynch), la nouvelle agente 007 qui a fait couler tant d’encre en amont de la sortie du film. Loin de reprendre le rôle de James Bond, elle récupère tout simplement son matricule, puisqu’il a donné sa démission. Là, on est plus dans le cliché de la « dure-à-cuire-douée qui ne peut s’empêcher de titiller le personnage principal », à deux doigts du flirt en permanence.

Dommage, alors que l’intérêt principal aurait été de voir deux générations s’affronter, l’une conservatrice, symbolisée par un quinquagénaire blanc, l’autre, progressiste, incarnée par une jeune femme noire, la première de l’Histoire à prendre le matricule 007. 

D’ailleurs, force est de constater que dans la salle, ce sont les saillies de Bond envers Nomi qui font davantage rire, que l’inverse. L’ordre établi n’est pas encore prêt à être complètement bousculé, même si Daniel Craig a fait entrer Bond dans le nouveau millénaire en le modernisant. 

Barbara Brocoli, qui co-dirige l’aspect cinématographique de l’empire créé par Ian Fleming il y a bientôt 70 ans, a déclaré que les recherches du prochain interprète de Bond auront lieu à partir de 2022. Espérons que les graines semées par Daniel Craig continueront à prendre. 

Mourir peut attendre, de Cary Joji Fukunaga, avec Daniel Craig, Léa Seydoux, Lashana Lynch et Rami Malek, en salle le 6 octobre

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