« Nous, les rappeuses marseillaises, on est carrément transparentes »

  • Tristes de ne voir qu’une seule artiste féminine sur 13’Organisé, huit rappeuses marseillaises ont tourné un remix de Bande Organisée 100 % féminin.
  • Le rap marseillais est en effet un milieu très masculin, dans lequel Keny Arkana fait un peu figure d’exception.

« C’est simple : nous, les rappeuses marseillaises, on est carrément transparentes. » Le constat de Tehila Ora est sans appel. Depuis plusieurs semaines, Bande Organisée, aujourd’hui single rap le plus streamé de l’année 2020, explose les compteurs. De quoi rappeler, s’il le fallait, que les Marseillais trustent le haut de l’affiche dans le rap français d’aujourd’hui, comme d’hier. Mais dans ce clip qui atteint plus de 170 millions de vues sur YouTube, aucune rappeuse aux côtés de Jul, Naps et des autres artistes, tous masculins.

« On nous voit nulle part, soupire Tehila Ora. Ils préfèrent feater avec des Parisiens que nous appeler. » « Ça fait douze ans que je fais du rap, explique Lil So. J’ai fait Skyrock, des clips qui ont fait des millions de vues, et franchement, c’est difficile de percer quand t’es une fille dans un milieu d’hommes… Pourtant, moi, je suis une fille de la Castellane, j’ai vu des choses dans ma vie, je ne rappe pas comme une fille ! »

« Personne ne nous aidera et nous donnera la lumière »

Alors, après une discussion autour de ce son qui cartonne, Tehila Ora et Ladyland, une autre amie artiste, décident de contacter plusieurs collègues rappeuses marseillaise pour faire leur propre remix, entre filles. « J’ai accepté, car pour moi, à travers ce clip, c’était une manière de se serrer les coudes, entre nous, parce que clairement, sinon, personne ne nous aidera et nous donnera la lumière », se réjouit Lil So.

Mis en ligne il y a une semaine seulement sur YouTube, cette version féminine de Bande Organisée a dépassé aujourd’hui les 270.000 vues. Et les huit rappeuses ont essuyé dans le même temps une vague de commentaires haineux. « J’ai reçu de ces messages sur les réseaux sociaux, un truc de fou, confie Ladyland dans un rire nerveux. Des messages qui me disaient que je devais faire honte à mon fils, que la place des femmes est à la cuisine… Quand j’étais dans le monde du jazz ou de la soul, je n’avais jamais vécu ça. »

« Est-ce que c’est parce qu’il y a moins de filles que c’est un milieu macho ? »

« Cette question du machisme dans le rap, ça faisait partie des angles que j’avais creusés initialement », confie Gilles Rof, réalisateur de D’IAM à Jul, Marseille Capitale rap !. Diffusé ce samedi sur France 5 en deuxième partie de soirée, ce documentaire interroge les grandes figures du rap marseillais, toute génération confondue, d’IAM à SCH en passant par Soprano. « Quand je leur pose la question, ils constatent tous qu’il y a plus de gars que de filles dans le rap, mais que ca n’est pas particulier au rap. Est-ce que, par exemple, il y a plus de filles et que de mecs dans le rock ? Et puis, est-ce que c’est parce qu’il y a moins de filles que c’est un milieu macho ? »

Un documentaire qui fait la part belle à une des références du rap marseillais, Keny Arkana, qui fait figure d’exception dans ce milieu masculin, et qui est d’ailleurs l’unique femme à figurer sur l’album 13’Organisé. « Mais même quand j’ai interrogé Keny Arkana sur la question, pour elle, ce n’était pas un sujet, explique Gilles Rof. Et tous les autres que j’ai interrogés ont un énorme respect pour elle et son talent. A Marseille, il y a beaucoup de respect et d’entraide entre chacun, là où certains pourraient s’attendre à des clashs entre les uns et les autres. »

« Le reflet de la société »

« Je peux vous dire que des filles, dans le rap, à Marseille, il y en a et dans toutes les générations », lance Julien Valnet, spécialiste du hip-hop à Marseille, avant de se lancer dans une énumération fournie de noms plus ou moins connus, dont l’indétrônable Keny Arkana. Et d’estimer : « Le monde du hip-hop est le reflet de la société. Marseille reste une ville méditerranéenne, très macho et pas très open sur les questions de genre… »

Loin d’être aigrie, malgré ce contexte, Tehila Ora se veut philosophe. « J’en veux à personne. Mais maintenant qu’on a eu un peu de visibilité, s’ils cherchent quelqu’un pour un feat, ils ne pourront pas dire qu’ils ne nous ont pas appelés parce qu’ils ne nous connaissent pas, j’espère… »

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