Océans, démocratie, violences faites aux femmes : ces héroïnes qui veulent changer le monde

Elles ont entre 24 et 40 ans et pulvérisent les codes de l’engagement. Sans passer par la case ONG, elles lançent leurs propres structures pour aider les femmes victimes de violences, sauver la démocratie ou les océans… L’objectif ? Mesurer leur impact face aux urgences du monde.

«Qu’est-ce que je peux faire pour aider ?» Combien de fois entend-on cette phrase, quand on ne la prononce pas soi-même ? Le contexte actuel nous y pousse encore plus, multipliant les détresses, les causes à défendre. Face à des gouvernements dépassés, chacun – entreprise, individu – se trouve brutalement confronté à un sentiment de responsabilité, doublé d’un besoin d’agir. Mais comment changer les choses, quand on n’a pas l’aura d’une Angelina Jolie ni l’envie de se contenter d’un chèque anonyme à la Croix-Rouge (ce qui est déjà beaucoup) ? Face à l’explosion des urgences (le chômage des jeunes, les violences faites aux femmes et aux enfants, la préservation de l’environnement…), de plus en plus de jeunes femmes décident de prendre les choses en main en créant, fortes de leur expertise, leur propre structure.

À tout juste 37 ans, Tatiana Jama, cofondatrice du mouvement Sista, qui défend l’entrepreneuriat au féminin, s’est illustrée pendant le premier confinement en lançant le mouvement ­#ProtegeTonSoignant. En quelques semaines, elle constitue une équipe et lève au prix d’un travail acharné 7,3 millions d’euros pour approvisionner les hôpitaux débordés en masques, blouses, échographes et respirateurs. «J’ai déjà créé trois entreprises, résume la jeune femme. À un moment, j’ai ressenti un besoin d’alignement. De mettre mon expérience au service de l’intérêt général. Je veux construire des projets à impact, comme on crée une entreprise, avec une marque forte, des objectifs, des KPI (indicateurs clé de performance, NDLR), des fonds levés.» Sans remettre en question le rôle indispensable des associations et des ONG, Tatiana se sent « plus utile ailleurs », dans une nouvelle forme d’activisme opérationnel : «Avant, s’engager avait un tour plus intellectuel, politique. Aujourd’hui, on est plutôt en mode guérilla. On essaie de changer les choses par de petites actions, mais dont on maîtrise le début et la fin. J’ai besoin de pouvoir mesurer l’impact de ce que je fais au jour le jour.»

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Comme elle, les jeunes femmes que nous avons choisi de mettre en avant ici ont, chevillé au corps, ce besoin d’engagement dans le contrôle. D’une efficacité directe. Dans leur bouche aussi, le mot «impact» revient souvent. Si on devait le définir ? «Pour un entrepreneur, sourit Tatiana Jama, je dirais qu’il s’agit de partir d’un problème pour arriver à une solution. C’est aussi l’expression d’un leadership assumé, localement, à plus petite échelle.» Une énergie partagée avec les autres, et nourrie en retour par le sentiment unique et grisant d’avoir changé des vies. Et de pouvoir l’observer ici et maintenant, presque le toucher du doigt. «Cela procure une sensation dingue de puissance et de liberté, avance Tatiana Jama. Mener un projet donne un costume de superhéros : d’un seul coup, j’ose. Et en osant, je donne ce costume-là à d’autres femmes, qui elles-mêmes le transmettront à d’autres.»

Ce mot de «costume» compte : dans cette nouvelle forme d’activisme, très concrète, se joue quelque chose de l’ordre de la mue. «L’engagement a un pouvoir transformateur, souligne la philosophe Flora Bernard, cofondatrice avec Marion Genaivre de l’agence de philosophie Thaé. L’étymologie même du mot, qui signifie littéralement «mettre en gage», nous le rappelle : l’engagement demande quelque chose de moi. Il change ma vie. Il est crédible aussi parce qu’il me concerne. Ainsi, philosopher n’est pas une partie de ma vie : c’est ma façon tout entière de la mener.» Les activistes de ce dossier ont toutes choisi une cause profondément ancrée dans leur histoire. On peut aussi, chacun à son échelle, essayer de donner plus de sens à ce que l’on fait au travail, choisir de s’occuper de ses vieux parents, refuser de déléguer à d’autres certaines parts importantes de l’éducation de ses enfants, parce qu’ils sont aussi les citoyens de demain. «L’engagement innerve chaque partie de notre vie, poursuit Flora Bernard : il dit quelle personne, quelle mère, quelle fille, quelle collègue, j’ai envie d’être.»

Même quand la situation nous échappe ? «En ce moment, les stoïciens nous conseilleraient sûrement de dissocier les faits de la façon dont on les envisage, répond la philosophe. Dans la confusion de notre modernité, on pense qu’on a de l’influence quand les choses dépendent de nous. Alors que ce qui compte, c’est comment ce qui nous arrive va transformer notre regard, et comment nous allons transformer le regard des autres. Toute l’action de Ramla Ali ou de Leyla Hussein consiste à redonner du pouvoir aux femmes en changeant le regard qu’elles portent sur elles. Daniela Fernandez ou Tara McGowan, elles, redonnent aux autres la possibilité d’agir par l’accès à la connaissance.» Changer les regards pour changer le monde : quelle plus belle définition de l’influence ?

Ramla Ali, 29 ans, boxeuse : apprendre aux femmes à puncher

Cette jeune femme est un miracle doublé d’une météorite. Quand ses parents fuient la guerre civile en Somalie avec ses cinq frères et sœurs, Ramla a environ un an. Le voyage vers le Kenya, sur un bateau de fortune, dure huit semaines. Beaucoup meurent à bord. « Ma famille a survécu en léchant des morceaux de sucre, raconte la jeune femme. Nous ne serions rien sans l’aide des ONG, qui nous ont sauvés à notre arrivée. » Après Dubaï, sa famille émigre au Royaume-Uni, dans les quartiers est de Londres. Petite fille, Ramla (aujourd’hui mannequin) est moquée à l’école en raison de son poids. En secret, elle se rend chaque semaine dans un club de sport pour « devenir fit », et s’entraîne à la boxe (sport interdit aux filles par sa culture musulmane)…

Elle devra d’abord se battre contre sa mère, qui découvre le pot aux roses. Première victoire. La suite la fait entrer dans la légende. Victorieuse des championnats de boxe junior d’Angleterre en 2015, puis, en 2016, de l’England Boxing National Championships, la jeune femme devait représenter la Somalie aux JO l’an dernier… La pandémie l’en a empêchée. Entre-temps, elle qui fascine les marques (Coach, Nike, Pantene, Cartier), reverse une partie de ses cachets de mannequin au mouvement Black Lives Matter. Et, surtout, elle crée en 2018 le Sisters Club pour les femmes ayant été victimes de violence domestique ou d’agression sexuelle. « L’idée n’est pas de leur faire donner quelques coups dans un punching-ball, mais bel et bien de leur apprendre à boxer, à se défendre des coups et à en donner. » Le Club, gratuit, est financé par Ramla. Plusieurs centres devraient ouvrir à Londres cette année.

Leyla Hussein, 40 ans, psychologue : faire cesser l’excision

Cette psychologue britannique d’origine somalienne est, depuis octobre, la première femme noire élue rectrice de la prestigieuse université de St Andrews, en Écosse. La docteure Leyla Hussein OBE – pour Officer of the Order of the British Empire, une distinction décernée par la reine – est d’abord une farouche adversaire de l’excision. Fondatrice de plusieurs réseaux de prise en charge des femmes mutilées, consultante auprès de l’ONU et de l’OMS, coordinatrice de plusieurs initiatives mondiales… Sur tous les fronts à la fois, Leyla Hussein écoute, apaise et sensibilise. Surtout, elle sait marquer les esprits. Quitte à trancher, armée de cisailles de jardinier, de gigantesques vulves en pâte à modeler pour sensibiliser de jeunes hommes. Elle-même, comme 200 millions de femmes et de filles dans le monde selon l’Unicef, a été excisée. « J’aurais dû mourir ce jour-là », lâche-t-elle en 2017 lors d’une conférence. Survivante, elle est devenue la meilleure alliée de celles et ceux que l’on violente.

Daniela Fernandez, 24 ans, entrepreneure : la tech au service des océans

À 19 ans, étudiante à l’université de Georgetown, elle faisait déjà parler d’elle en créant la Sustainable Oceans Alliance. Un think tank conçu autour de la survie des océans, qui lui vaut de figurer en 2016 dans le classement des 10 college women de l’année du magazine Glamour. Dans la foulée, elle reçoit aussi le Peter Benchley Ocean Youth Award, l’équivalent aux États-Unis des Oscars des océans.

Cinq ans plus tard, brillamment diplômée, elle transforme son Alliance en un accélérateur de start-up de la tech, spécialisées dans la survie des océans. L’objectif : mettre leurs fondateurs en contact avec un réseau d’ocean leaders issus de plus de 80 pays et développer un investissement d’impact. Soit une plateforme d’innovation en lien avec des experts, des scientifiques, des entrepreneurs, des investisseurs reconnus. Son concept en plein boom lui vaut deux autres distinctions : en 2019, le magazine Forbes la choisit pour figurer dans son prestigieux classement des 30 entrepreneurs de moins de 30 ans. La Silicon Valley l’adoube, et les premiers projets affluent. L’aventure ne fait que commencer.

Tara McGowan, 34 ans, journaliste : des campagnes digitales pour sauver la démocratie

Stratège en communication politique digitale, présidente et fondatrice d’ACRONYM, organisation anti-fake news… À 34 ans, Tara McGowan a déjà trois élections présidentielles américaines à son actif. Et peut se targuer d’avoir œuvré au retour de Barack Obama à la Maison-Blanche en 2012, ainsi qu’à la victoire de Joe Biden en novembre. C’est la défaite de Hillary Clinton face à Donald Trump en 2016 qui aura motivé cette ex-journaliste télé (passée par la très puissante émission 60 Minutes, sur CBS) dans sa croisade antipopuliste : reconquérir, en ligne, les électeurs abreuvés du flot constant de fake news circulant sur Facebook ou Twitter.

« Selon une récente étude, 55 % des Américains s’informent sur les réseaux sociaux », rappelle-t-elle. En 2017, elle fonde ACRONYM, « afin de battre Donald Trump et la droite conservatrice à leur propre jeu. En menant, comme eux, une campagne numérique 365 jours par an, mais avec des contenus argumentés, basés sur des faits vérifiables. » Éducation des communautés aux médias, relance des médias de proximité : «Nous rappelons aux Américains que la démocratie est toujours entre leurs mains.»

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