"On est du côté des enfants, de leur regard sur leurs parents" : Céline Sciamma à propos de son nouveau film, "Petite Maman"

Deux ans après l’acclamé Portrait de la jeune fille en feu, qui avait notamment reçu le Prix du scénario au festival de Cannes 2019, Céline Sciamma revient sur les écrans avec Petite Maman, où elle donne les principaux rôles et la parole à des enfants.

franceinfo : Sur Portrait de la jeune fille en feu, il y avait une espèce de flamboyance, une explosion sensuelle et sensorielle de couleurs. Vous revenez à une réalisation plus sobre. Est-ce que c’était voulu ? 

Céline Sciamma : Oui, le film est pensé de façon très concentrée. Il est très en contraste avec Portrait de la jeune fille en feu, là-dessus aussi ! C’était un film de deux heures. Là, on est sur un film d’une heure dix, c’est film le plus court que j’ai fait ! Il était vraiment pensé comme ça, comme une expérience qui est finalement pas si lointaine de Portrait… dans le sens où il y avait un atelier et il y avait les extérieurs. Là, il y a une maison et il y a cette forêt automnale. Mais on est dans un autre nuancier, effectivement. On est dans un mélo aux couleurs d’automne. On pense à la douceur des films d’animation japonais, avec une espèce d’économie d’histoire.

Il y a une idée forte qui soutient le film, mais on va l’explorer vraiment quasiment avec respect, avec prudence, avec tendresse. Oui, il y a quelque chose d’une modestie du film qui est une petite machine à voyager dans le temps, qui a juste la prétention de faire qu’on a l’opportunité de passer du temps ensemble.

“L’échelle du film pour enfants, du conte, donne cette espèce d’apparente simplicité et de légèreté dont j’avais envie après le film précédent.”

à franceinfo

 Vous citez les influences de l’animation japonaise. Est-ce que c’est pour la forme ou aussi pour le côté conte et ce “basculement temporel” ?

C’est pour toute la croyance dans les rapports entre la poésie et le réel, entre les saisons et les événements. Et aussi ce rythme. On fait comme s’il fallait capter l’attention des enfants et on voit bien qu’il y a tout un type de dessins animés qui sont en haute tension. Mais les enfants, ils aiment aussi d’autres types de rythme. Et le cinéma d’animation japonais fait la preuve de cette forme de langueur, aussi, du récit enfantin qui met en place un univers qu’on a envie d’habiter plutôt qu’une série d’événements. C’est un public qu’il faut incroyablement respecter et aimer.

C’est une des premières fois qu’on utilise le fait de glisser dans le temps pour autre chose qu’une comédie, qu’un film burlesque. On n’est pas dans Retour vers le futur, dans Un jour sans fin ou dans Edge of Tomorrow. On est dans quelque chose d’intimiste. Vous l’avez voulu comme ça et c’est quelque chose de novateur pour vous ?

En fait, j’ai l’impression que, par exemple, dans Big de Penny Marshall, l’histoire de Tom Hanks petit garçon qui rêve d’être grand, ce qu’il rencontre c’est l’amour, le travail… À chaque fois, les trajets dans le temps, c’est quand même globalement des trajets de transformation intime. Et là, c’est sûr que ce n’est pas du tout le cas. Il n’y a pas la question de la rentabilité du voyage dans le temps ou même de la grande leçon de vie de la répétition de Un jour sans fin.

En écrivant, je me suis mise à réfléchir au voyage dans le temps. Quand on dit aux gens “Si vous aviez une machine à voyager dans le temps, vous iriez où ?” Déjà, tout le monde va dans le passé. Personne n’a le courage d’aller dans le futur et c’est aussi souvent assez touristique, c’est-à-dire qu’on veut assister à un événement historique. C’est ça les idées qui nous viennent, ou participer à réparer l’histoire, tuer un dictateur… Personne ne dit “J’irais voir mon grand-père enfant ou j’irais voir des ancêtres que je n’ai même pas connus.” Quelque chose de moins héroïque, comme quelque chose de plus intime. 

“Moi, depuis, je m’amuse à m’imaginer dans des situations avec des gens que j’aime adultes mais qui seraient enfants.” 

à franceinfo

Ça donne lieu à des choses très touchantes. Il y a des scènes vraiment amusantes et légères, mais il y a aussi des moments totalement vertigineux. Cela donne aux enfants une étoffe d’adultes à ce moment-là.

Oui, elles prennent très au sérieux cette situation et elles l’explorent émotionnellement avant tout. Cela crée des conversations extrêmement troublantes effectivement, et c’est ça qui m’intéressait : que ce trouble déstabilise la verticalité des généalogies et nous mettent un tout petit peu plus dans l’horizontalité et nous donne toujours des nouvelles idées, mais aussi des nouvelles sensations. C’est pour ça que c’est une expérience aussi conçue pour la salle.

Les deux petites filles sont au cœur du film. Les adultes ont l’air ailleurs, y compris dans leur ton, dans leur diction, ils ont l’air de planer complètement et du coup, les enfants portent le film. Est-ce que c’était voulu de donner cette espèce de ton un peu distant, distrait aux acteurs adultes qui, du coup, ne sont que spectateurs ? 

Le père est le seul personnage adulte qui est vraiment présent, qui existe vraiment. Le reste, on ne sait pas si c’est des fantômes : la mère a disparu… C’est le personnage du réel et je voulais montrer vraiment un duo père-fille. La complicité de cet échange et le caractère plus ou moins investi, parfois, qu’on a. Comme on est du point de vue des enfants, on est du côté du regard des enfants sur leurs parents et donc sur certaines absences aussi. 

“Le film pose la question du mystère que sont les parents pour les enfants, le mystère de leurs émotions, leurs secrets, ces enfances qu’ils ne racontent pas.”

à franceinfo

On entend parfois une espèce d’idée reçue comme quoi c’est difficile de faire jouer des enfants. Vous avez prouvé avec Tomboy et avec Petite maman que c’est faux.

Oui, pour moi, c’est pas du tout difficile de faire jouer les enfants parce que les enfants sont quand même globalement toujours partants pour jouer. Donc déjà, ils ont une espèce de désir sincère, et comme ils sont en train de se transformer, ils ont un rapport à leur image qui est de l’ordre d’une impermanence et de l’éphémère. Il y a chez les enfants un sens de la responsabilité dans le jeu et une capacité à écouter et à comprendre.

La difficulté, c’est qu’on a très peu de temps. On ne peut tourner que trois heures par jour. Il faut être très rapide. Et moi, je ne répète même pas avant avec les enfants. La première fois qu’on se met à jouer, c’est sur le plateau. Je pense que c’est la meilleure façon de leur faire confiance.

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