Peut-on être un bon personnage de série si on ne veut pas d'enfant ?

  • Certaines personnes childfree (sans enfant par choix) déplorent le manque de représentation de personnages sans enfant dans les séries.
  • Si certaines séries comme Grey’s Anatomy tentent de mettre en avant des personnages childfree avec Cristina Yang, d’autres comme Seinfeld le font de manière plus cinglante.
  • Pour Jennifer Padjemi, « avoir plus de modèles de séries comme celui-ci permettrait de décentrer le fait que la grossesse est une fin en soi et ainsi avancer sur la représentation des personnes sans enfant. »

Sujet de société et d’écologie, ne pas avoir d’enfant est désormais matière à fiction. The Handmaid’s Tale – dont la
quatrième saison s’achève bientôt – fait partie de ces séries qui ont placé le désir d’enfant dans leurs
intrigues principales, au point de provoquer une guerre civile et la mise en place d’un état totalitaire… Dans la série américaine, basée sur le roman dystopique de Margaret Atwood, une société, baptisée Gilead, doit faire face à une catastrophe écologique ayant rendu ses habitants stériles. Pour repeupler la population en déclin, les femmes fertiles, appelées servantes, sont contraintes à enfanter pour les familles les plus aisées.

Quelques semaines après le lancement de cette dernière saison, Lucie reste toujours autant marquée par la série télévisée de Bruce Miller. En tant que childfree – terme apparu dans les années 1970, aux États-Unis pour désigner les personnes qui ne veulent pas d’enfant par choix – la fiction de Margaret Atwood rappelle à cette ingénieure de 27 ans des souvenirs d’enfance : « Je n’ai jamais aimé jouer au papa et à la maman. Quand on me forçait à le faire, je prenais systématiquement le rôle du père. Impossible pour moi, même petite d’avoir des enfants. C’est comme si, au fond, j’avais toujours su que je ne serais jamais mère », assure-t-elle avec le sourire.

Bien qu’en France les personnes childfree restent minoritaires, avec 5 % de femmes et d’hommes ne souhaitant pas avoir d’enfant (
INED), d’autres pays comme l’Australie, estiment que les couples sans enfant deviendront le type de famille le plus courant d’ici
2023 (Bureau australien des statistiques).

Un manque de représentation

Pourtant, en allumant sa télévision pour regarder une série, on serait bien loin de se douter de l’émergence du mouvement childfree dans la société. Quand de nombreuses sitcoms à l’image de Malcolm ou des
Simpsons placent la relation parents/enfants au cœur du récit, d’autres comme
Friends vont même jusqu’à glorifier le désir d’enfant à tout prix. « La famille hétéronormée est un le modèle sociétal le plus courant dans les séries. C’est comme si la seule évolution possible dans la vie d’une femme était d’avoir un enfant avant 40 ans, pour cocher les cases de réussite, sinon t’as raté ta vie », explique Jennifer Padjemi, autrice de l’ouvrage
Féminismes et Pop culture.

Pour certaines actrices, ce diktat de la natalité les suit même hors caméra. Depuis sa séparation avec Brad Pitt, Jennifer Aniston doit constamment répondre aux rumeurs de grossesse et d’enfants. « Avec Brad Pitt, elle formait le couple parfait : stable, en bonne santé, beaux et mariés. C’était donc inconcevable pour les gens qu’ils ne veuillent pas d’enfant. Quand Brad Pitt a quitté Jennifer Aniston pour Angélina Jolie, une autre femme très belle avec qui il a eu beaucoup d’enfants, on n’a pas cessé de rappeler à Jennifer Aniston ce qu’elle avait “raté” », ajoute Jennifer Padjemi.

Athéna, membre d’un groupe childfree sur les réseaux sociaux, déplore ce passage forcé par la natalité dans les séries. La jeune femme ne laisse pas sa déception inaperçue lorsque le désir d’enfant prend le dessus dans un scénario : « J’ai regardé The Big Bang Theory et j’aimais beaucoup Penny, qui semblait enfin être un personnage qui ne veut pas d’enfant bien construit. Mais lors de l’épisode final, on apprend qu’elle est enceinte. C’est un peu se moquer de nous et inciter les gens à nous dire “tu vas changer d’avis” », affirme Athéna.

Briser le modèle familial

Pourquoi est-ce donc si compliqué de mettre à l’écran des personnes qui ne veulent pas être parents ? Pour Jennifer Padjemi, « dans les séries familiales, la parentalité est une évidence. Mettre en scène un personnage féminin qui souhaite évoluer dans la vie sans avoir d’enfant va à l’encontre du modèle type de la famille, ce qui rend les personnages childfree très rares. »

Mais certaines séries sautent le pas comme la sitcom Seinfeld qui raconte le quotidien de quatre amis new-yorkais. Les personnages ont la trentaine, sortent souvent ensemble, semblent relativement heureux et surtout n’expriment aucune envie d’avoir des enfants voire même n’hésitent pas à montrer leur dégoût vis-à-vis des bébés.

Une écriture qui est loin de faire l’unanimité au sein de la communauté childfree : « Bien sûr, les personnes qui choisissent de ne pas avoir d’enfants peuvent avoir quelques défauts de personnalité, mais elles ne méritent pas d’être dépeintes plus perturbées que les parents. C’est comme si les scénaristes pensaient qu’en rendant ces personnages indésirables et exécrables, le public trouverait leur statut de non-parent plus acceptable », explique Lindsay Pugh, dans son
articleTelevision’s Representation of Childfree Women Sucks.

Existe-t-il un modèle childfree réussi ?

Mais les personnes childfree ont leur héroïne. En 2006, Grey’s Anatomy diffuse un épisode dans lequel Cristina Yang, interprété par Sandra Oh, n’arrive pas à trouver le courage d’aller avorter. Elle demande alors au père de l’enfant de l’accompagner malgré les remarques accusatrices de celui-ci telles que « Tu as tué notre enfant ».

Sandra Oh, alias Cristina Yang, dans «Grey’s Anatomy».

Après plus de dix ans de show, la constance du personnage de Cristina sur son non-désir d’enfant est ce qui fait sa popularité auprès des personnes childfree. « Pour une fois, on sort de cette tendance à montrer les femmes sans enfant comme seule, vieille et triste. Cristina est remplie de joie et de bonheur et ne compte pas changer d’avis pour faire plaisir à ses partenaires », déclare Lucie, childfree.

« Le fait de ne pas vouloir d’enfant n’a pas été modifié selon sa trajectoire. Ça a été un choix très réfléchi de la production qui n’imaginait pas Cristina mère quoi qu’il arrive », ajoute Jennifer Padjemi.

Remettre en question les codes de la parentalité

Si la question de la non-parentalité tend aujourd’hui à animer les débats de société, notamment chez les célébrités, « ce n’était pas le cas auparavant », assure Jennifer Padjemi. Pour l’autrice et journaliste, une réelle évolution en termes de représentation des personnes childfree dans la pop culture n’est pas impossible et sera même nécessaire pour aborder une autre thématique : mieux dépeindre les parents qui veulent des enfants. « Il faut les sortir de la normativité de la parentalité en montrant à l’écran un couple qui se questionne, une mère qui regrette d’avoir eu des enfants, ou une femme en post-partum par exemple » ajoute Jennifer Padjemi.

La journaliste souligne l’effort fait dans la série Trying, disponible sur Apple TV, qui questionne les différentes étapes de la procréation et ce que signifie être parent. « Avoir plus de modèles de séries comme celui-ci permettrait de décentrer le fait que la grossesse est une fin en soi et ainsi avancer sur la représentation des personnes sans enfant. On ne peut pas avoir tout l’un sans avoir tout l’autre », déclare Jennifer Padjemi.

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