Phobie d’impulsion, ou l'indicible peur de faire du mal à son bébé

Après un accouchement, des pensées terrifiantes peuvent traverser l’esprit de la mère, au point de s’imaginer faire du mal à son enfant et faire naître en elle une immense culpabilité. Trois spécialistes en périnatalité font le point sur cette phobie dite «d’impulsion» et ses nuances.

«Une maman tient son bébé, et elle l’aime, mais, CAR elle l’aime, elle pense des trucs horribles CAR… c’est horrible d’y penser, et que l’esprit humain ben (sic) c’est compliqué». Dans un post publié sur Instagram en mai dernier, le médecin généraliste et chroniqueur sur France Inter Baptiste Beaulieu décrit un malaise maternel vécu en période post-partum : l’immense angoisse de mal faire et surtout de faire du mal à son bébé.

Ce post a suscité de nombreux témoignages de mères se disant soulagées. Car bien qu’il soit indicible voire parfois inaudible, ce phénomène reste «extrêmement banal et fréquent», commente Marie Douniol, médecin psychiatre, responsable du centre de soin et de recherche en psychopathologie périnatale L’Aubier (92). À quoi ressemblent ces pensées parasites ? Certaines femmes évoquent des images mentales pour le moins perturbantes, où elles se voient l’espace d’une nanoseconde en train de faire tomber leur enfant dans la cage d’escalier, de le noyer dans son bain ou encore de l’étouffer en lui donnant le biberon.

Distinguer l’inquiétude de la pathologie

«Après un accouchement, la mère se retrouve dans un contexte de grande fatigue et de dévouement extrême à son bébé, associé à des soins répétitifs. Comme le nourrisson ne communique pas encore bien, elle obtient peu de gratification en retour», observe la psychiatre. Résultat : l’épuisement est souvent tel qu’il la pousse à remettre en cause ses capacités maternelles. «Ces flashs terrifiants traduisent une immense inquiétude et illustre la pression sociale du perfectionnisme attribuée, malgré elles, aux mères», résume Mathilde Bouychou, psychologue clinicienne, psychothérapeute et animatrice du podcast Parentalité(s).

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Toutefois, cette pensée inquiétante, passagère et sans gravité, typique du fameux «blues maternel», ne doit pas être confondue avec la phobie dite «d’impulsion» et inscrite dans le champ de la pathologie, insistent les spécialistes. «La différence se joue dans l’intensité, la récurrence, la violence et l’impact de cette pensée sur la vie quotidienne», explique Anne-Laure Sutter, psychiatre et pédopsychiatre en périnatalité au centre hospitalier Charles Perrens. «Lors d’une phobie d’impulsion, même si vous avez conscience que cela reste irrationnel, cette pensée s’impose à vous et ne vous quitte pas.»

En période de post-partum, chaque femme subit un changement physiologique important au niveau neuronal. «Les premières semaines et premiers mois suivant l’accouchement, le cerveau devient hypersensible : les stimulations sonores, olfactives ou visuelles s’intensifient pour ne pas passer à côté d’un signal de détresse du bébé», précise la psychiatre Anne-Laure Sutter.

Or, en fonction des antécédents psychologiques et de l’histoire personnelle de la mère, l’autorégulation ne se produit pas toujours. «Sans adaptation, cela entraîne ce qu’on appelle « une dysrégulation émotionnelle » chez 15 à 20% des femmes. Ce qui peut conduire au développement d’un trouble dépressif, obsessionnel compulsif ou anxieux, et ainsi, dans un second temps, à un symptôme de phobie d’impulsion».

Les signes

Par crainte de voir leurs effroyables images mentales se réaliser, les mères sujettes aux phobies d’impulsion mettent généralement en place des stratégies d’évitement. «Certaines femmes se mettent en retrait relationnel vis-à-vis de l’enfant : elles évitent de donner le bain, de les nourrir, de les porter ou les nourrir, rapporte la pédopsychiatre Marie Douniol. D’autres compensent cette angoisse avec un excès de perfectionnisme dans tous les soins accordés au bébé, en cherchant par exemple à acheter les meilleurs produits et tout le matériel inimaginable possible pour lui donner un simple bain.»

Le comportement du nourrisson participe aussi à alerter les proches sur la gravité de la situation. «Un bébé qui évite sa mère, se replie sur lui-même et qui prend moins en compte tout ce qui se passe autour de lui peut être un signal inquiétant», note la psychologue clinicienne Mathilde Bouychou.

Comment se soigner ?

Si le passage à l’acte est quasi nul, les spécialistes insistent sur l’importance de la prise en charge de la phobie d’impulsion. «Si les angoisses persistent malgré l’aide mise en place par l’entourage ou les stratégies proposées par le personnel médical, il faut consulter», insiste la psychiatre Anne-Laure Sutter. Aux quatre coins de la France, il existe notamment des unités de soins conjoints parents-bébé offrant, après évaluation, une prise en charge adaptée, avec ou sans traitement médicamenteux, selon le diagnostic.

«Le travail thérapeutique passe énormément par la parole, on aide la patiente à mettre du sens sur cette pensée en allant creuser dans son passif, dans des difficultés autour du lien précoce avec ses propres parents, des violences, des manques ou des négligences graves, dont la femme n’a pas toujours conscience», détaille la pédopsychiatre Marie Douniol.

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Il arrive aussi que certaines patientes se taisent, car elles ressentent une honte terrible, voire craignent d’être perçues comme un danger véritable pour le bébé. «C’est le cas de la phobie d’impulsion à connotation sexuelle, très souvent liée à un traumatisme, un abus ou un souvenir d’enfance dans une atmosphère familiale à caractère incestuel mais sans passage à l’acte», indique Marie Douniol.

Si un stress post-traumatique est suspecté, la psychologue clinicienne Mathilde Bouychou oriente ses patientes vers des thérapies cognitives et comportementales type EMDR (eye movement desensitization and reprocessing ou désensibilisation, retraitement par les mouvements oculaires, en français) ou ECV (écoute corporelle et verbale).

Si l’on est uniquement sujette à des pensées inquiétantes passagères, Marie Douniol se veut rassurante : «Le simple fait de verbaliser cette peur, de nommer ce qu’on remarque dans ses interactions avec l’enfant, suffit à rassurer les mères au bout d’une consultation.» Cette parole peut être également accueillie par une personne ressource, un ami, une sœur ou un collègue. «Il faut trouver un interlocuteur de confiance, avec lequel on ne se sentira pas jugée», conseille Mathilde Bouychou.

La spécialiste en périnatalité recommande par ailleurs aux mères d’aller consulter le site de l’association Maman Blues, dont elle est membre depuis plusieurs années, pour «se confier ou même lire des témoignages apaisants, et ainsi de ne plus sentir seules.»

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