Quand le foyer se révèle être le lieu de tous les dangers

« J’ai eu de la chance, j’ai eu le bon viol », écrit Giulia Foïs au début de son livre, Je suis une sur deux* – un titre en référence au nombre de femmes ayant subi au moins une fois des violences sexuelles au cours de leur vie. Dans une interview à Marie Claire, la journaliste explique : « Le viol que j’ai subi appartient à une catégorie très minoritaire de viol. Car la plupart du temps, les victimes connaissent leur violeur. J’ai eu le ‘bon viol’, parce que c’est celui conforme à l’image que l’on s’en fait. Donc on peut en parler plus facilement. » Malgré tout, elle, ne rentrant pas dans les stéréotypes de la victime, ni lui, dans ceux du violeur, il finira par être acquitté.

Mais Giulia Foïs touche un point sensible : la représentation socialement acceptée d’un viol, encore aujourd’hui, reste celui d’un acte commis par un inconnu, si possible tard le soir, dans un endroit clos, sans aucune échappatoire. « Un viol c’est tard la nuit, dans un parking par exemple, par un inconnu armé », rétorquera ainsi un policier à une victime, refusant de prendre sa plainte, selon un témoignage publié dans une enquête réalisée en 2018 par le collectif féministe Le groupe F et le Tumblr Paye ta police.

Ce mythe n’a pas que des adeptes dans les forces de l’ordre. Il est d’ailleurs l’un des plus répandus sur les violences sexuelles en général. « Pendant très longtemps, il est resté le seul discours possible, la seule expression envisagée d’un viol », rappelle la sociologue Alice Debauche, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Strasbourg travaillant sur les violences, notamment sexuelles, la sexualité et la santé.

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La famille, l’endroit où l’on peut être le moins en sécurité

Pourtant, dans 91% des cas, les viols ou tentatives de viols ont été perpétrées par une personne connue de la victime, d’après l’enquête Virage, portant sur les violences subies par les femmes et par les hommes, réalisée par l’Ined (Institut national des études démographiques). Et selon une étude Ifop réalisée en 2018 pour la Fondation Jean-Jaurès sur les violences sexuelles, dans la plupart des situations, l’auteur est le conjoint ou un membre de la famille de la victime.

De fait, l’actualité récente l’a montré : le foyer se révèle être un lieu dangereux, pour les femmes mais aussi pour les enfants. Violences au sein du couple, inceste, viols conjugaux, la liste est longue des violences commises entre les murs du domicile.

On dit aux enfants de se méfier des inconnus dans la rue, donc quand les violences arrivent à la maison, ils ne les comprennent pas.

« La famille est l’endroit où l’on peut être le moins en sécurité : c’est aussi le lieu de tous les dangers, où les femmes, les enfants et les personnes âgées peuvent être victimes de violence ou d’agressions sexuelles. (…) La famille est perçue comme un lieu de sécurité, c’est celui où l’on est sensé se sentir le mieux. Les dangers et actes de violences sont souvent inaudibles pour beaucoup de monde », prévenait d’ailleurs en 2007 le Professeur Gérard Lopez, président de l’Institut de victimologie et du Centre du psychotrauma, à Paris dans un entretien à 20 Minutes.

Des conséquences sur la parole des victimes

Lorsqu’elles sont victimes de violence chez elles, de la part d’un proche, beaucoup de femmes renoncent à porter plainte, voire n’en parlent pas, convaincues que personne ne les croira. Il aura d’ailleurs fallu attendre 2006 pour que le viol conjugal apparaisse dans la loi française.

« Le viol et les autres agressions sexuelles sont constitués lorsqu’ils ont été imposés à la victime dans les circonstances prévues par la présente section, quelle que soit la nature des relations existant entre l’agresseur et sa victime, y compris s’ils sont unis par les liens du mariage. Dans ce cas, la présomption de consentement des époux à l’acte sexuel ne vaut que jusqu’à preuve du contraire », peut-on désormais lire à l’article 11 de la loi du 4 avril 2006 renforçant la prévention et la répression des violences au sein du couple ou commises contre les mineurs.

« Pour les enfants c’est pareil, précise Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol (CFCV). On leur dit de se méfier des inconnus dans la rue, donc quand les violences arrivent à la maison, ils ne les comprennent pas, c’est impensable pour eux. D’ailleurs, le véritable tabou de l’inceste ne réside pas l’acte, mais dans le fait d’en parler. »

Pour cette raison, l’association La Voix de l’enfant réclame justement le passage de personnel qualifié dans toutes les classes, tous les ans de la maternelle à la terminale, « pour dire aux enfants ce que sont les violences, expliquer qu’on n’a pas le droit de toucher leurs corps, qu’ils peuvent appeler le 119 », explique Martine Brousse, cofondatrice de l’association. « Plus on en parle aux enfants, plus ils se diront que ce qu’il se passe à la maison n’est pas normal. »

Au moment du Grenelle des violences conjugales, en 2019, La Voix de l’enfant a également poussé pour que les enfants ayant grandi en assistant à des actes de violences conjugales soient eux aussi reconnus comme victimes. « Ils ont été exposés à la violence, soit ils ont vu, soit ils ont entendu, donc ils doivent être pris en charge. »

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Une expression de la domination masculine 

Mais alors pourquoi ce stéréotype de l’inconnu agresseur reste-t-il si puissant ? « En France, on a cette culture du ‘on lave son linge sale en famille’, la famille est sacralisée, alors qu’elle est composée d’hommes et de femmes avec leurs défauts, leurs déviances », note Martine Brousse. Emmanuelle Piet, du CFCV va plus loin. « Ce mythe vise à nous interdire de sortir. On dit aux femmes que le dehors est dangereux pour qu’elles restent dedans. C’est absolument nocif. »

Alice Debauche confirme : « D’un point de vue sociologique, on sait que les violences faites aux femmes, ou les menaces de violences faites aux femmes, jouent un rôle de contrôle social de leur comportement. Cela va limiter leurs déplacements et influer sur leur attitude dans l’espace public. » Celui-ci devient alors perçu comme un lieu dangereux pour elles, quand bien même elles s’avèrent statistiquement bien moins en sécurité chez elles. Et l’extérieur reste ainsi un territoire masculin.

Les violences faites aux femmes limitent leurs déplacements et influent sur leur attitude dans l’espace public.

« Certaines femmes vont déployer des stratégies afin de faire face aux risques – porter des baskets, ne pas rentrer trop tard etc, mais globalement, un grand nombre d’entre elles ne vont juste pas sortir dans ce monde qui leur paraît dangereux, continue la chercheuse. Tous ces préjugés permettent de maintenir le monopole des hommes sur l’espace public, professionnel. » Et peu de chances qu’ils disparaissent, car, comme l’interroge finement la sociologue : « Pourquoi les dominants travailleraient à perdre une partie de leurs prérogatives ? »

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