Question de société. Jean Viard : "C’est ce jeu entre sa propre vie et la vie qui est sur l’écran, qui crée la passion du lieu et du moment"

Question de société, un rendez-vous bien sûr consacré à la réouverture des lieux de culture, mercredi 19 mai. Les professionnels et le public attendent ce moment depuis des semaines et des mois. Mercredi, cinémas, théâtres, musées nous rouvrent leurs portes. On évoque cette réouverture avec le sociologue Jean Viard. 

franceinfo : Est-ce qu’il y a une spécificité française qui explique notre hâte ? Nous avons un vrai besoin de culture ? 

Jean Viard : On n’est pas les seuls. Et puis, soyons honnête, cette semaine, il y aura plus de monde dans les boutiques que dans les théâtres. Donc, je crois qu’on a besoin de retrouver la vie, et la civilisation du temps libre, je dirais. Vous savez, les terrasses de bars, de restos. C’est l’idée de la ville. Au fond, une certaine idée de cette ville où il y a à la fois des gens qui vont au théâtre, des gens qui passent devant le théâtre, qui sont contents parce qu’il est ouvert, parce que la culture, y a pas que ceux qui y vont. Il y a les autres, il y a les restos, il y a des touristes. Les touristes, on va encore attendre un peu, mais disons c’est la vie de la ville.

Alors bien sûr, la première chose, c’est que les artistes sont contents et ils ont beaucoup souffert. Bon, encore que regardez, on a fait beaucoup de films, on a écrit beaucoup de livres. C’est surtout le théâtre vivant qui a été extrêmement privé. Et puis, il y a évidemment les publics, qui vont redémarrer lentement parce qu’à mon avis, leur première demande, c’est d’aller au restaurant, mais après, ils iront au cinéma. Dans la culture, bien sûr. Et puis, il y a la ville quoi, l’ambiance urbaine. La culture souvent pour moi, c’est : “on pourrait le faire”…

Les salles de cinéma, il y a pas mal de monde qui y vont quand même, c’est aussi le partage le cinéma, contrairement aux plateformes qu’on a beaucoup utilisées depuis le début de cette crise sanitaire ?  

Oui, c’est la question du sortir quoi : sortir de chez soi, marcher dans la rue, seul ou accompagné. Et puis on rentre dans une salle, on regarde un film à plusieurs. Un cinéma, ce n’est pas comme de regarder le film chez soi. D’abord, c’est beaucoup plus grand. On est petit par rapport à l’écran, alors que devant une télé, c’est nous qui sommes plus grands que la télé. Si vous voulez, on domine la télé alors que la salle, ce n’est pas ça du tout. On est pris par le son. On est pris par l’image. On rentre dans le film d’une certaine façon.

Et puis, on ne le fait pas tout seul, même si on espère souvent que les voisins se taisent, mais on est content qu’ils soient là. C’est une activité très curieuse. D’ailleurs, on sort souvent avec des sourires complices. On se parle rarement. Donc, c’est une activité en commun. Il y a un partage. Et puis, il y a cette domination de l’écran, qui est évidemment très grand. Donc, on rentre dans le film, mais au fond, pendant un moment, on vit une autre vie que sa vie personnelle. Je crois que c’est ce jeu entre sa propre vie et la vie qui est sur l’écran, qui crée la passion du lieu et du moment.

Nous aimons la culture. Nous aimons peut-être aussi admirer les stars qui font la culture. Il y a aussi un côté amour-haine. On se souvient de la cérémonie des César qui avait beaucoup servi à dire les problèmes touchant le monde culturel pendant cette pandémie. Il y a eu pas mal de réactions hostiles. Ce sont des critiques qui ne sont pas légitimes ?

Ça dépend comment elles sont faites. Moi, je n’avais pas énormément aimé la cérémonie des César. Faut être honnête, puisqu’on en parle, c’est pas le monde de la culture qui a le plus souffert pendant cette pandémie. Bien sûr qu’il a souffert, mais les intermittents avaient leur chômage, ce n’est pas le bout du monde, mais ça existe. Et puis, il y a tous les théâtres publics, les musées et tout ça qui sont aussi de la culture. Les livres, on en a beaucoup vendu, mais après, c’est vrai que le fait que les artistes se plaignent, c’est vrai aussi. C’est légitime. Mais comme des tas d’autres secteurs.

Tous les gens qui sont habitués à être en scène ont souffert, que ça soit le barman, l’homme de restaurant, l’homme de théâtre, le propriétaire de cinéma ou technicien de cinéma. Faut pas oublier d’ailleurs les techniciens, qui sont des gens très importants dans ce métier, qu’on voit moins, mais qui ont aussi souffert faute de n’avoir rien à faire et de se sentir inutile. Voilà, je crois qu’il faut leur rendre hommage.

Après, moi, je pense que c’est aussi un monde de rêve. Et c’est vrai que je pense qu’il faut laisser aussi cette dimension de rêve et de création, de l’imprévisibilité. Vous voyez, c’est l’intérêt. C’est de dire que demain, ce n’est pas prévisible. On sait pas. Vous allez dans une salle, vous avez un artiste, vous ne savez pas exactement ce qu’il va faire. Ça, c’est extraordinaire.

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