Rencontre avec les "paranges", ces parents qui ont perdu un enfant

Allonger à douze jours le congé d’un parent en cas de décès de son enfant mineur, présentement de cinq jours, la majorité des députés LREM était contre. Dans l’hémicycle et au-delà, c’est l’indignation. Comment des élus ont-ils pu rejeter une telle proposition de loi, au prétexte que ce coût ne devrait pas peser sur les entreprises ?

À la suite de cette “erreur”, du propre aveu du Gouvernement, le député de Paris Mounir Mahjoubi a annoncé, le mardi 11 février, que les députés de la majorité souhaitaient finalement allonger le congé de deuil parental à trois semaines pour tous les actifs.

Quel statut pour ces parents endeuillés ?

Ainsi sont considérés ces parents endeuillés. Leur chagrin posé sur un plateau de la balance, les finances des entreprises sur l’autre. Et on pèse. On avise. C’est dire à quel point on ne réalise pas la tragédie. Sans compter que ce congé s’adresse aux “parents en cas de décès de leur enfant mineur”. Un long qualificatif, parce qu’il n’existe pas de terme pour définir le statut d’un parent endeuillé, peu importe d’ailleurs l’âge de l’enfant en question.

Quand nous perdons nos enfants, que sommes-nous ? 

Quand une femme perd son mari, elle est veuve. Quand un enfant perd un parent, il devient orphelin. “Quand nous perdons nos enfants, que sommes-nous ?”, interroge Nadia Bergougnoux, mère endeuillée depuis 20 ans, à l’initiative d’une pétition adressée à l’Académie française. La femme réclame depuis 2016 l’entrée du mot-valise “parange” dans les dictionnaires. “Nous sommes des paranges : parents d’anges“, explique-t-elle, simplement.

Bernard Pivot, Brigitte Macron, et plus de 56.000 internautes ont signé sa pétition. Mais l’Académie française et le Larousse refusent pour l’heure sa demande, car le terme “parange”, mais aussi “mamange” et “papange”, sont “encore méconnus de la plupart des gens” et donc, “trop peu répandus pour y figurer”, (lui ont-ils expliqué). Soit les deux conditions nécessaires à l’acceptation d’un nouveau mot.

Seuls dans la douleur, un double deuil

“Nous subissons un double deuil : la perte de notre enfant et le silence autour de ce drame”, déplore Nadia Bergougnoux. Sans terminologie officielle, pas de statut dans la société, donc peu d’empathie et de réelle compréhension, développe-t-elle. Alors, “le deuil reste tabou.” 

Malheureusement, bienvenue parmi nous

“Il n’y a pas de définition pour un parent qui perd son enfant. Quand vous avez une discussion avec quelqu’un, vous ne savez pas comment l’exprimer. Vous êtes un peu perdu dans l’expression de votre peine. Et vos interlocuteurs ne savent pas non plus quoi dire, comment le dire, ils ne sont pas à l’aise, il y a un tabou qui se forme.

Vous êtes finalement un peu seul dans cette douleur”, confiait aussi à Marie Claire Nadia Karmel, mère endeuillée de Adélaïde et Lila, ses deux filles de deux et trois ans et demi, tuées par la conduite irresponsable d’un chauffard récidiviste.

“Mamange”, “Papange”, des mots-valises réconfortants

Des “paranges” (ou “par’anges”) qui se reconnaissent dans ce terme se sont réunis en groupes Facebook. Sur ces pages dédiées aux milliers d’inscrits, des mères et des pères témoignent, racontent un souvenir heureux de leur enfant, ajoutent un cliché à l’album photo commun, pensé comme un mémorial. “Malheureusement, bienvenue parmi nous”, a écrit l’administratrice du groupe, en message épinglé.

Il n’y a que sur le groupe Facebook “Papanges Mamanges”, que Laetitia “trouve du soutien”. À ses frères et sœurs de chagrin, elle raconte Romain, son fils né sans vie. “Nous avons besoin de parler de nos enfants, c’est ainsi qu’on continue de les faire exister”, explique la Belge de 34 ans.

Groupes de pairs nécessaires

Laetitia se confie à ces inconnus, aussi parce que ses amis ont “presque tous déguerpi”. “Parce qu’ils n’ont pas su comment faire pour me soutenir, ou parce qu’ils craignaient que le malheur soit contagieux”, pense la trentenaire. Et puis, dans ce groupe, près de ceux qui ont vécu des drames similaires, Laetitia se sent protégée des regards et des remarques. “Tu es jeune, tu en feras un autre”, “Ne sois pas triste, tu ne l’as pas connu,”… Tant de maladresses entendues qui lui font réaliser que la société n’entend pas sa souffrance. Et l’absence de statut officiel pour caractériser son cas n’aide pas, pense-t-elle.

J’ai lu des témoignages d’autres mamanges et nous nous sommes soutenues mutuellement

Sur Facebook, ces lieux de discussions, d’écoute et d’entraide ont permis à Juliette, 38 ans, de nommer sa blessure. “J’ai pu parler, évoquer mon parcours, ma souffrance. J’ai lu des témoignages d’autres mamanges et nous nous sommes soutenues mutuellement.” “Discuter entre nous nous fait grand bien” après l’épreuve “traumatisante, presque inhumaine”, confirme la mamange Lisa.

Les témoignages diffèrent : des parents sur le chemin du deuil périnatal se soutiennent, d’autres “mamanges” ou “papanges”, dont les enfants sont disparus plus tard, de maladies ou d’accidents, se confient à leur tour. Comme Emmanuelle, qui a “basculé dans un autre monde, une autre réalité” quand le cancer a emporté son fils. Baptiste avait 9 ans. “Il fut valeureux et généreux tout au long des trois ans de son combat contre cette terrible maladie”, témoigne-t-elle courageusement auprès des autres paranges, moins d’un an après la disparition de son garçon.

Un terme “plein de sens”

Si la langue française peine à définir un tel statut, la Belgique emploie depuis trois générations le verbe “désenfanter”. Le belgicisme ne choque pas Laetitia, belge. “Désenfantée, je le suis. On m’a retirée mon enfant. Cela ne veut pas dire que je ne suis plus maman”, estime Laetitia. Elle préfère tout de même “mamange”, plus positif, qui fait davantage référence à l’enfant parti, l’ange, qu’à sa douleur de mère endeuillée. 

Juliette acquiesce. “C’est un terme puissant, vrai, plein de sens. Important”, abonde la “mamange de Clément et maman de Quentin”. Elle se décrit ainsi, fait la distinction. “Nous sommes mamanges. Entre endeuillées, on le sait toutes.” Et de se résoudre : “Je crois que c’est ce qui compte.”

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