S’éloigne-t-on forcément de ses amis quand on devient parents ?

“Mais tu me dis si ça t’embête d’accord ? Je n’ai pas du tout envie de te saouler avec ça !” Quand Emma*, ex-collègue de bureau et BFF en toutes circonstances, a engendré une charmante petite tête blonde en janvier dernier, elle a pris l’habitude de m’envoyer presque chaque jour, une photo de sa divine progéniture. Et pour cause, ma position géographique de l’autre côté de la planète ne me permettait malheureusement pas alors de rencontrer IRL le tant attendu nouveau-né. Une idée de génie donc, qui m’a permis de voir la descendance de mon amie adorée grandir – presque – sous mes yeux, mais qui a tout de même susciter l’ombre d’un doute chez celle qui m’assurait ne surtout pas vouloir devenir comme “ces mères gaga qui ne parlent que de leurs gosses.”

Car telle est l’appréhension qui semble gagner certaines jeunes mères, et plus généralement certains jeunes parents, notamment une fois la tornade mi-éreintante mi-extasiante des premières semaines passées : la naissance de mon enfant va-t-elle m’éloigner de mes amis ? Vont-ils toujours avoir envie de me voir sans que je puisse forcément les suivre dans une tournée des bars ou en week-end à Ibiza ? Et quand bien même elles auraient toujours envie de me fréquenter, quand est-ce que j’aurais décemment le temps de me libérer, trouvant à peine un créneau pour me doucher ou me sustenter ?

Autant de questions pouvant paraître superficielles passé l’âge de raison, mais qui puisent toutefois leur pertinence dans une difficilement contestable réalité : oui, l’arrivée d’un enfant dans votre vie ou celles de vos amis a de grandes chances de bouleverser vos amitiés, voire carrément de les réduire à néant.

Incompréhension mutuelle et prise de distance

C’est du moins le constat établi par Anne Cronin, sociologue à l’Université de Lancaster au Royaume-Uni qui, à travers un article publié en 2015, tend à démontrer l’impact de la maternité sur les relations amicales.

En effet, comme le décrit la journaliste Daphnée Leportois sur Slate.fr, les femmes interrogées par l’universitaire dans le cadre de son enquête tendent toutes à placer l’arrivée des enfants comme LE facteur déterminant dans le changement de leurs routines amicales, au point parfois de mettre un terme à certaines amitiés.

Un phénomène ultra généralisé donc, qui prend source dans l’essence même du bouleversement que traversent ces jeunes parents. “L’arrivée d’une enfant perturbe automatiquement les amitiés entre adultes, non pas de façon positive ou négative, mais parce que le”statut” du couple, nouvellement parents, passe de celui de conjugal à parental. De ce fait, le contexte et tout ce qui entoure l’arrivée de l’enfant se trouve modifié : on pense et on agit pour trois, au lieu de deux, sachant que le 3ème n’est ni adulte, ni indépendant”, nous confirme Aurore Le Moing, psychopraticienne spécialisée dans les relations de couple.

Cette incompréhension mutuelle peut conduire, de façon insidieuse, à une prise de distance prolongée entre les jeunes parents et leurs groupes d’amis respectifs.

Résultat ? “Les amis ne comprennent pas forcément les enjeux de ce qui se passe, et les nouveaux parents peuvent également être dans l’incompréhension de ce que leurs amis leur font ressentir”, résume notre experte. Tandis que les uns reprochent aux autres un manque de disponibilité prononcé et des discussions exclusivement centrées sur la vie et l’oeuvre de leurs rejetons, les jeunes parents estiment que c’est le rôle de leurs amis de les écouter, de les accompagner, de les dépanner si besoin ou tout simplement de prendre en considération la présence des enfants quand ils leurs proposent telle ou telle activité commune.

“Les ‘sans-enfants’ peuvent ressentir une sorte de sentiment d’abandon de leur cher ami, ou même de la jalousie de façon inconsciente d’être confronté à une troisième être qui prend toute la place”, ajoute la psychologue, qui prévient également que “cette incompréhension mutuelle peut conduire de façon insidieuse à une prise de distance prolongée entre les jeunes parents et leurs groupes d’amis respectifs”.

Deux salles, deux ambiances 

Et quand bien même bienveillance et empathie seraient de mise, la naissance d’un enfant vient fatalement générer une révolution dans le mode de vie de ceux devenus parents, affectant fatalement leur emploi du temps et ce qu’ils peuvent en faire.

“Pour moi, l’arrivée d’un enfant ne va pas tuer une amitié, notamment si c’est une vieille amitié qui repose sur des liens forts. En revanche, ça modifie ce que tu peux ou ne pas faire”, nous confie Jérémy, célibataire et sans enfants, qui à la trentaine passée, voit fatalement dans son entourage, les bébés se multiplier.

On peut comprendre aussi que ça gonfle certaines personnes d’avoir toujours un enfant dans les parages dès que l’on fait quelque chose ensemble.

“Tu pourras jamais garder le même rythme que celui que tu avais dans une relation d’amitié pré-enfants, que ce soit dans le nombre de fois que tu vois ton pote par semaine, la quantité de bières qu’on va ingurgiter quand on se voit ou l’heure à laquelle on va rentrer le samedi soir. Avec des enfants, il n’y a plus de place pour l’imprévu, le grain de folie que tu pouvais avoir avant tes amis. C’est pas un drame, c’est juste comme ça que ça se passe”, poursuit-il, un brin résigné.

Un constat que partage Pauline, 35 ans, et maman d’un petit garçon de bientôt deux ans. “Mes amis sont très ouverts, ils aiment le voir, jouer avec lui : ce n’est pas un problème. Mais quand ils partent un mois faire un road trip, clairement on ne peut pas aller avec eux. Notre fils est encore trop jeune et question logistique, ça serait un peu galère… Et à l’inverse, on peut comprendre aussi que ça gonfle certaines personnes d’avoir toujours un enfant dans les parages dès que l’on fait quelque chose ensemble, alors qu’eux, justement, ont fait le choix de ne pas en avoir pour le moment”, nous raconte-t-elle, admettant s’extirper très peu du cocon familial depuis qu’elle est jeune maman.

Parents poules vs. parents cools

Mais pour la jeune femme, cet éloignement éventuel avec ses amis dans le cadre d’une récente parentalité n’est en aucun cas une fatalité : c’est avant tout une question de choix.

“Selon moi, tout dépend de la personnalité des parents : si tu laisses ton enfant guider ton mode de vie ou, si au contraire, tu reprends ta vie d’avant en quelque sorte avec ton travail, une crèche ou une nounou pour le garder…etc. C’est effectivement plus simple de te faire un déjeuner avec une copine, si tu sais que quelqu’un s’occupe de ton enfant. Mais ce n’est pas le choix que j’ai fait”, analyse Pauline, assumant avoir opté pour un changement de vie radicale à la naissance de son fils, tout en étant consciente que ce n’est pas le cas de tous les jeunes parents.

Selon moi, tout dépend de la personnalité des parents : si tu laisses ton enfant guider ton mode de vie ou, si au contraire, tu reprends ta vie d’avant.

Une hétérogénéité de profils, à la fois humaine mais aussi économique et socio-culturelle, qui assure un rôle déterminant dans la redéfinition des rapports amicaux post-partum. Selon Aurore Le Moing, le niveau de revenu et la catégorie socio-professionnelle de jeunes parents est aussi à prendre en compte. “La personnalité des parents rentrent bien sûr en jeu, ainsi que leurs éducations et leurs valeurs. Il y a aussi la pression sociétale qui va pousser certains d’entre eux à changer leur façon de fonctionner, tandis que d’autres camperont sur leurs positions”, rappelle-t-elle.

Peut-on moduler ses horaires afin de concilier au mieux vie pro, obligations parentales et temps pour soi ? Sa manière de travailler ? Ses congés ? Est-ce que les (grands)-parents sont à proximité pour garder les enfants aisément et s’autoriser une soirée child-free entre amis ? Des problématiques logistiques fondamentales dans un quotidien organisé pour et par l’enfant devenu maître du royaume familial.

“Quand tu es une mère célibataire, clairement sur le principe tu renonces à ta vie sociale. Mais dans mon cas, j’ai la chance d’avoir un bon salaire, un patron super compréhensif et un papa qui adore venir s’occuper de sa petite-fille si besoin. Je peux me payer une baby-sitter si j’ai envie de me faire une soirée avec des amis ou si j’ai un date. Et sans cette autonomie financière, ce ne serait clairement pas possible”, raconte Amandine*, 37 ans, qui s’est séparé du père de son enfant, quelques mois après sa naissance. “Et quand elle est chez son père, je peux avoir du temps pour moi à 100%”, conclut-elle.

Couches, biberons et plus si affinités

Mais quid de ces femmes, de ces parents, qui, au contraire, n’ont ni les moyens, ni le temps, ni parfois l’envie de s’échapper de leurs routines avec bébé et se trouvent confrontés, impuissants, à l’effritement de leurs amitiés ?

“Le meilleur conseil est la discussion, la communication”, recommande Aurore Le Moing. “Mais il faut également que l’échange soit juste, c’est-à-dire, qu’il n’aille pas que dans un sens, car si à ce moment, la relation est fragile, cela pourrait engendrer un point de non retour si la discussion ne va que dans un sens”, prévient-elle. “Si on est assez ouverts d’esprit et que cette amitié tient une place à part entière dans vos vies, on peut aisément discuter honnêtement afin de dissiper les tensions et de trouver ensemble des solutions.”

C’est ainsi que Jeremy s’est résigné à épouser le mode de vie de ses acolytes plutôt que de sombrer dans la frustration. “C’est le cours de la vie, c’est comme ça ! Et il faut l’accepter. Et je pense même que c’est plus difficile pour les jeunes parents car ils savent que nous, les sans-parents, on se voit plus souvent dans la semaine et qu’on ne va pas forcément les prévenir non plus.”

De son côté, Pauline en a profité de cette nouvelle vie pour se rapprocher d’amis devenus parents avant elle. “Il y a des potes dont je m’étais éloignée et d’autres dont je me suis rapprochée de nouveau, notamment grâce aux enfants car ça créait un nouveau point commun très fort entre nous. On est dans le “même délire” et ça aide vraiment au quotidien”, raconte la jeune femme au sujet de ces amitiés renouvelés, persuadée que c’est moins l’arrivée d’un enfant que le partage d’une philosophie de commune qui permet de faire ou défaire les amitiés.

Comme le dit le proverbe chinois, la fin de quelque chose, c’est avant tout le début d’une autre.

  • Les amitiés tardives, ces relations qui nous font tout partager sans peur du jugement
  • Elles regrettent d’être mère, et ont osé nous le dire

Merci à Aurore Le Moing, psychopraticienne et conseillère en relations conjugales basée à Nantes, d’avoir répondu à nos questions.

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