Sexe et dépendance : "Je ne sais plus faire l'amour sans alcool"

  • L’alcool et le sexe : des effets euphorisants éphémères, des sensations altérées
  • Un dérivatif aux injonctions et aux complexes
  • "Une vraie mise en danger"
  • Une porte d’entrée possible vers l’alcoolisme
  • Retrouver confiance en soi sans les psychotropes

« Si je ne suis pas épilée et que je n’ai pas d’alcool dans le sang, impossible pour moi d’envisager une relation sexuelle sans être en couple ». Emeline*, 22 ans, le confie sans détour : aujourd’hui, elle préfère encore l’abstinence à une sexualité sobre. « Toutes mes relations ont débuté alcoolisées. Mon tout premier rapprochement physique était sous alcool. J’étais au lycée ».

Selon une enquête de Santé publique France, publiée en février 2019, 23 % des femmes de 18 à 75 ans boivent entre une et six fois par semaine, soit une augmentation significative de 4 points depuis 2014. Une autre étude de 2009 affirmait, elle, que, trois femmes sur quatre boivent de l’alcool avant un rapport sexuel. Des chiffres qui ne surprennent pas du tout Magali Croset-Calisto, psychologue, sexologue, addictologue et autrice de Les révolutions de l’orgasme (Éd. de l’Observatoire) et Moins de stress grâce au sexe (Éd. Albin Michel). 

« Il n’y a pas une semaine sans que je reçoive dans mon cabinet des femmes déclarant avoir consommé de l’alcool pour ses effets anxiolytiques, déplore-t-elle. La consommation d’alcool à des fins sexuelles est un révélateur des relations, mais aussi des tensions entre les hommes et les femmes dans notre société« .

Donnant à ces femmes un sentiment erroné de lâcher-prise et de contrôle retrouvé de leur corps, la consommation d’alcool avant le sexe les expose pourtant à de sérieux dangers. 

L’alcool et le sexe : des effets euphorisants éphémères, des sensations altérées

« Dès qu’il y avait une fête avec de l’alcool, je savais qu’en rentrant chez moi j’aurais envie de faire l’amour », se souvient Joséphine, qui se dit aujourd’hui dans une relation plus saine avec l’alcool. La jeune femme de 23 ans nous confie que ce lien entre alcool et sexe est né après qu’elle a été violée. « Il m’est devenu impossible de faire l’amour sans boire après mon viol. Alors la seule chose que j’ai trouvé à faire, c’était de me ‘bourrer la gueule’. L’alcool me permettait de créer une barrière et d’avoir un semblant de désir sexuel ». 

En stimulant la dopamine – l’hormone du plaisir – l’alcool pourrait en effet diminuer le stress et favoriser les relations interpersonnelles. Pour Cerveau et Psycho, le professeur en psychologie sociale Laurent Bègue-Shankland parle d’un effet de « lubrification sociale ». 

Mais au fond, l’alcool a-t-il vraiment les vertus aphrodisiaques qu’on peut lui imputer ? Pas le moins du monde, répond le Pr Laurent Karila, psychiatre addictologue à l’Université Paris Saclay, à l’hôpital Paul Brousse et auteur de On n’a qu’une vie ! Conseils pour souffler, déculpabiliser et (re)prendre du plaisir (Ed. Fayard). « Dans un premier temps, à dose modérée, il peut stimuler l’excitation et déclencher une envie de sexualité, mais cela ne dure pas ». D’après l’addictologue, ces effets agréables laissent rapidement place à un ralentissement du ressenti émotionnel, des sensations physiques altérées mais surtout, une lubrification vaginale moindre et un orgasme moins intense.

En effet, la consommation d’alcool est l’un des facteurs de la sécheresse vaginale chez la femme. Un trouble pouvant véritablement affecter le rapport, jusqu’à le rendre douloureux. Conséquences potentielles : « Anorgasmie générale, hypolibido ou trouble du désir », détaille l’addictologue. Sur l’aspect psychique, « si [l’alcool] met un voile sur le réel, il annihile du même coup les véritables plaisirs – sexuels, érotiques, amoureux – que deux êtres peuvent partager. Il isole des autres, mais aussi de soi« , complète Magali Croset-Calisto.

Parce qu’il perturbe la perception de la réalité, l’alcool peut en effet donner l’illusion d’une relation sexuelle plus intense ou, au contraire, moins violente qu’elle ne l’est vraiment. Un leurre, selon la sexologue. « Si l’alcool anesthésie le cerveau, le corps, lui, conserve la mémoire de tout ce qu’il vit et subit. L’impact de l’alcool sur la sexualité est toujours négatif à long terme ».

Un dérivatif aux injonctions et aux complexes

Dans sa routine pré-sexe, Emeline prévoit (presque) toujours une bouteille de vin. « J’ai besoin d’alcool pour envisager faire le premier pas avec une personne que je ne connais pas bien. Je me lâche plus, mes désirs sont plus primitifs et je suis moins timide ». 

Outre ses dangers avérés pour notre santé, l’alcool possède des effets anxiolytiques et désinhibiteurs. En buvant de l’alcool, on peut « débrancher » son cerveau, s’autorisant ainsi à ne plus penser aux injonctions, diktats ou aux complexes qui peuvent peser sur nos épaules. Et en matière de sexe, ceux-ci sont nombreux. 

« Tu arrêtes de réfléchir quand tu as de l’alcool dans le sang », abonde Hélina*, 25 ans, qui comme Joséphine, a intégré l’alcool dans ses rapports sexuels après un viol. « J’ai fait une amnésie traumatique et j’ai enchaîné les relations sans lendemain. Jamais sans alcool », nous décrit-elle. « Cela me donnait du courage, je pouvais faire des positions que je ne faisais plus sobre”, se souvient Hélina.

[L’alcool] me donnait du courage, je pouvais faire des positions que je ne faisais plus sobre.

« Certaines femmes vont consommer de l’alcool pour se décomplexer, oser, se désinhiber, oublier les interdits, les codes, les stéréotypes, confirme notre experte en addictologie et sexologie. Notons que dans le discours des hommes, les visées sont différentes : leur motivation première est en générale l’amélioration des performances ‘grâce’ à la prise de substances, dont l’alcool ».

Pour le Pr Karila, le phénomène est préoccupant. « [L’alcool] est souvent un tampon à des problèmes anxieux, dépressifs, de sommeil, à un burn-out qui témoigne d’une charge mentale ingérable ».

Emeline en est certaine : elle n’aurait jamais commencé à boire si les hommes qu’elle avait rencontrés ne l’avait pas sciemment plongée dans une dépendance affective. « Je bois pour dépasser l’angoisse due au fait que je sais, au fond de moi, que la personne ne voudra pas d’une relation amoureuse sérieuse avec moi ». 

« Face au stress et aux violences du quotidien, ces femmes cherchent des moyens de se rassurer, de se renforcer coûte que coûte. La consommation d’une substance ou la mise en place d’un comportement compulsif peut être vue (à tort) comme une solution rapide et efficace pour calmer le stress, les traumas, les tensions et les injonctions sociétales latentes« , détaille la spécialiste.

« Une vraie mise en danger »

Magali Croset-Calisto va plus loin : selon elle, l’alcool peut dans certains cas jouer un rôle « d’extincteur » permettant aux femmes de « se mettre hors circuit lorsque la sexualité est trop difficile à vivre ». C’est notamment le cas pour celles ayant subi des violences sexuelles. Directement concernées, nos deux témoins, Joséphine et Hélina, affirment toutes les deux avoir souffert de vaginisme, une affection extrêmement douloureuse, rendant les rapports presque impossibles, après leur agression sexuelle.

Ce comportement remet pourtant les femmes sur la voie du danger. Car on sait que l’alcool, et plus précisément le binge drinking – qui consiste à ingérer une quantité importante d’alcool en peu de temps – augmente l’impulsivité et la prise de risque. Dans son argumentaire pour Cerveau et Psycho, Laurent Bègue-Shankland relaye une étude, réalisée sur 1 300 adolescents, ayant montré que l’impulsivité est statistiquement liée à une tendance à l’ébriété.

« La consommation excessive d’alcool engendre une ‘myopie’ du danger sexuel. Elle augmente la vulnérabilité des personnes intoxiquées à diverses formes de violence sexuelle », affirme le Pr Karila.

Sous l’emprise de l’alcool, une personne peut, par exemple, se trouver moins encline à exiger le port du préservatif lors d’un rapport sexuel, augmentant le risque d’IST et de grossesse non-désirée. Selon une méta-analyse publiée en 2011 et relayée par El Mundo, une augmentation de 0,1mg/ml d’alcool dans le sang augmente de 5% les chances d’avoir des relations sexuelles à risque.

« Quand j’ai intégré l’alcool à ma pratique, j’ai enchaîné les relations bizarres voire dangereuses. Je me suis rendue compte que c’était anormal quand l’homme avec qui je suis rentrée m’a mis un poing dans la figure. C’était une vraie mise en danger », se souvient Joséphine.

Pour rappel, en France, la consommation d’alcool par la victime ou son agresseur constitue une circonstance aggravante du viol, capable d’alourdir les peines encourues jusqu’à 20 ans de prison

Une porte d’entrée possible vers l’alcoolisme

Si nos trois témoins assurent n’avoir jamais été concernées par l’alcoolisme, elles avouent avoir rendu systématique cette pratique pendant des années. Si bien qu’au moment d’envisager à nouveau une vie sexuelle sans alcool, une série d’obstacles s’est dressée devant elles. « J’ai remarqué mes premières complications sans alcool lorsque je me suis mise en couple. J’avais mal et j’étais incapable de me sentir aussi libre que lorsque j’avais bu« , confie Hélina.

À nouveau en pleine conscience de ce qui les effrayait jadis, ces femmes se voient contraintes de retourner vers l’alcool, pour toutes les (fausses) vertus évoquées plus haut. « À moyen terme, il [leur] faut augmenter les doses consommées pour ressentir les mêmes ‘bienfaits’ – c’est ce que l’on nomme l’effet de tolérance », explicite Magali Croset-Calisto.

Et c’est là que, progressivement, l’addiction peut s’installer. « Le cerveau enregistre ces solutions qui font du bien à l’âme mais pas au corps ; il les déclenche ensuite de manière automatique. La personne passe du désir de consommer au besoin de consommer« , poursuit la sexologue.

Pour rappel, depuis 2017, une addiction à l’alcool se définit par une consommation excédant les 10 verres d’alcool standards par semaine ou deux verres par jour. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’alcoolodépendance est avérée lorsque la consommation d’alcool devient prioritaire par rapport aux autres comportements auparavant prédominants chez une personne. En France, on estime qu’environ 1,5 millions de personnes sont alcoolodépendantes, dont 5% de femmes, selon Vidal.

Les conséquences peuvent s’avérer irréversibles. D’après l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), l’abus d’alcool est le facteur de risque de plus de 200 pathologies dont l’infarctus, les hépatites, de nombreux cancers, l’infertilité ou les grossesses à risque.

Retrouver confiance en soi sans les psychotropes

Pour se sortir de cette habitude néfaste, pas de solution miracle : il faut oser en parler avec un.e professionnel.le de santé (médecin traitant, psychologue…) qui saura adapter la prise en charge, avec son ou se partenaire également.

Selon le Pr Karila, « explorer » le mal être qui génère ce comportement est crucial. « Si un trouble anxieux ou dépressif est présent, il faut mettre en place un suivi avec un.e psychothérapeute pour faire de la thérapie cognitive et comportementale couplée à un traitement antidépresseur », détaille-t-il, précisant que l’utilisation de tranquillisants est inutile et « pourrait être à l’origine d’autres comportements addictifs ». 

Pour surmonter leurs angoisses ou leur stress en prévision du rapport, l’addictologue conseille aux femmes concernées de s’essayer à la méditation, à la relaxation ou la cohérence cardiaque. 

Quant à Magali Croset-Calisto, elle assure que « relativisation, motivation et création d’un contexte adéquat » sont les clés pour une réappropriation de son activité sexuelle. Pour cela, elle conseille notamment parler de ses craintes avant l’acte, de se créer un contexte plaisant et confortable –demander à son/sa partenaire d’être à l’écoute, expliciter ses limites et orienter vers ses envies et éventuellement prendre le temps des préliminaires afin de détendre le corps et d’activer le système de récompense « qui produira une baisse du taux de cortisol au profit d’une hausse de la dopamine, de l’ocytocine et des endorphines notamment », précise-t-elle.

Et de rappeler : « Il est essentiel de ne jamais se forcer à faire l’amour si vous n’en ressentez pas du tout le désir ou que vous ne vous sentez pas suffisamment en forme pour cela ».

Pour Joséphine et Hélina, c’est une rencontre et le dialogue qui leur a permis de changer leur comportement. « C’est resté tel quel jusqu’à ce que je fasse la connaissance de mon copain actuel », déclare Joséphine. Si elle regrette l’aspect tardif de cette résolution, Hélina affirme de son côté avoir « réapprécié le sexe sans alcool » grâce à l’homme qui partage sa vie maintenant. 

Quant à Emeline, elle a – pour le moment – fait le choix de l’abstinence. « Il n’y a que lorsque je suis installée dans un couple que je n’ai plus besoin d’alcool. Quand il n’y a pas la pression de l’amour non réciproque, la question ne se pose pas ».

* Les prénoms ont été modifiés

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