Télétravail, enfants, confinement : quand le "petit verre" du soir devient un réflexe de décompression

Un petit verre, ou deux, comme une soupape pour tenir malgré le stress, l’ennui et l’angoisse liée à l’épidémie. Le phénomène touche d’abord les femmes cadres et mères de famille, très exposées aux consommations à risque. Entre petit plaisir et réelle dépendance, où situer la frontière ?

Il y a un an, les Français se confinaient pour la première fois, dans la stupeur. Quelques semaines plus tard, 5,5 millions d’entre eux déclaraient avoir augmenté leur consommation d’alcool pendant ces semaines de stupeur et d’enfermement, selon une étude Odoxa – Gaz Conseil. Pour trois raisons : le stress, l’angoisse due à l’épidémie et l’ennui, dans des journées réduites au travail et à la famille.

Et qui, mieux que les mères actives, a fait l’expérience de ce triple fardeau ? Elles qui s’épuisent aux tâches domestiques, et rognent, davantage que leurs conjoints, sur leur carrière ? En mars 2021, après un an de pandémie, 53% des femmes sont en détresse psychologique, contre 38% des hommes. Au bord de la surchauffe, certaines d’entre elles trouvent dans l’alcool un allié du quotidien, un coussin de réconfort qui les aide à tenir. Au péril de leur santé.

Cadre et mère de famille, combo risqué

«Je travaille dans la finance près du Luxembourg, un milieu où la pression est omniprésente, raconte Nathalie. Le soir, une fois ma fille couchée, j’ai pris l’habitude, en attendant le retour de son père, de me servir un verre de vin. Ce verre est devenu deux, puis trois. Puis une bouteille.» Pour cette Belge de 47 ans, qui souffre de dépression, et suit par ailleurs un traitement à base d’anxiolytiques, l’alcool est devenu un autre médicament. Le début d’une spirale infernale qui l’a menée au cabinet de Laurent Karila, psychiatre spécialiste des addictions à l’hôpital Paul-Brousse, à Villejuif, et porte-parole de SOS Addictions.

Charlotte, elle, n’est pas particulièrement déprimée. La quarantaine épanouie, elle adore son travail – directrice de clientèle dans un grand groupe -, ses amis, et vit pleinement sa relation avec son fils de 7 ans, qu’elle élève seule. Mais chaque soir, elle se surprend à attendre avec impatience ce moment où, son fils endormi, elle va pouvoir s’asseoir sur le canapé du salon avec un bon livre, une série Netflix ou Instagram… et son verre de vin, souvent suivi d’un deuxième. «C’est mon moment “Carrie Bradshaw” : un moment pour moi, où je “redescends” enfin, et où je me fais plaisir aussi après des journées qui me donnent souvent l’impression d’être avalée par le quotidien, la course perpétuelle, les sollicitations permanentes, témoigne-t-elle. Ce qui m’ennuie, c’est d’avoir l’impression de ne plus pouvoir bien fonctionner “sans”».

Des femmes comme Nathalie, ou comme Charlotte, le Dr Karila en reçoit… beaucoup. «Elles ont entre 40 et 50 ans, sont très élégantes, dynamiques, ont un métier chronophage et jonglent souvent entre deux téléphones, explique-t-il. Elles ont un ou deux enfants, sont mariées, divorcées, célibataires ou en concubinage.» Leur point commun : l’alcool est devenu un réflexe au quotidien. Une particularité qui touche majoritairement les femmes cadres, explique le Dr Karila dans L’Alcoolisme au féminin (1), paru aux éditions Leduc.

Madame Figaro. – Vous l’expliquez dans votre livre qu’aujourd’hui, les femmes les plus à risque vis-à-vis de l’alcool ne sont pas celles que l’on croit…
Dr Laurent Karila. – Ce que l’on constate aujourd’hui, c’est que plus elles sont diplômées, d’un niveau socio-économique élevé, plus elles consomment, même sans devenir dépendantes. Parmi les femmes, les cadres présentent le plus fort pourcentage de consommation à risque, avec près de 12 %, d’après une étude sur l’alcool à risque chez les actifs menée en 2018. Ce chiffre paraît étonnant, mais c’est dû à plusieurs facteurs : l’évolution de la société, le dynamisme croissant des femmes, leur besoin de se soulager de la charge mentale et la valorisation de la consommation d’alcool par la société – et notamment par les réseaux sociaux. L’alcool est complètement “déstigmatisé” : boire un verre après le travail pour se détendre est devenu banal.

Faut-il s’inquiéter si on boit un verre en rentrant le soir ?
Le risque existe, même s’il est modéré quand on s’en tient aux recommandations de Santé publique France : 2 verres par jour maximum, avec des doses d’alcool standard, et 2 jours par semaine sans boire. Se servir un verre en rentrant du travail n’est pas problématique. Mais ce verre après le bureau et avant les enfants peut devenir un cadeau, une récompense qu’on s’accorde. Sacraliser ainsi l’alcool présente un danger. D’autant plus chez les femmes, qui subissent une pression extrêmement forte : la charge mentale, le travail, les enfants, la vie de couple, la vie de femme…

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Mais alors, quel est le point de bascule ?
Quand on commence à boire seule, parce qu’on va mal, et parce qu’on recherche les effets psychotropes de l’alcool. Au départ, les femmes ont souvent une consommation sociale. Elles boivent de manière modérée, en groupe après le travail, c’est relaxant, c’est un break avant de rentrer. Sauf que l’alcool est un faux tranquillisant : à faible dose, il nous détend, nous désinhibe, et on pense pouvoir utiliser cet effet anxiolytique dès qu’on a un problème. En réalité, plus on augmente et plus on répète les doses, plus l’alcool est anxiogène et “dépressogène”. Il s’agit d’un mécanisme physiologique : l’effet physique d’une consommation chronique sur notre cerveau. Sauf qu’on ne s’en rend pas compte sur le moment.

Les signes qui ne trompent pas

«Il faut au moins douze mois, et la conjoncture des 5C pour déceler une dépendance à l’alcool», explique le Dr Laurent Karila : perte de Contrôle, Craving (envie irrésistible ou irrépressible de consommer), usage Compulsif et Continu, et ce, malgré les Conséquences (sur la santé physique, psychologique, sociales). Ces 5C se traduisent dans le comportement : une femme qui ne sait plus se détendre sans alcool, qui boit beaucoup et vite, cherche toutes les situations où elle aura l’occasion de consommer, néglige son travail et sa famille… «Ces signaux doivent alerter sur la consommation d’un proche», poursuit le médecin addictologue. Pour en parler, mieux vaut ne pas se focaliser tout de suite sur l’alcool, mais miser sur l’empathie. «On peut poser des questions ouvertes, comme “comment te sens-tu en ce moment”, “j’ai l’impression que tu as une grosse baisse de moral”. Ensuite, on les interroge sur leur consommation.»

Vous expliquez que les femmes sont particulièrement exposées à ce danger de l’alcool comme médicament…
Les hommes souffrent généralement d’une addiction primaire : ils sont dépendants à l’alcool, au produit. Chez les femmes, il s’agit majoritairement d’une dépendance secondaire. L’alcool vient se greffer à un trouble anxieux ou dépressif, et c’est là qu’il devient dangereux. On ne boit plus pour se détendre, mais pour ne plus souffrir. L’envie de sortir de la dépendance est aussi plus tardive chez les femmes. Elles sont rongées par la honte et la culpabilité, tiraillées entre deux craintes : celle de ne plus pouvoir gérer la vie quotidienne et celle d’exposer leur pathologie à leur famille.

À quoi voit-on qu’on a une consommation à risque ?
On est en danger quand on commence à fixer ses consommations, à développer des rituels autour de l’alcool : boire à heures fixes, seule, en cachette… Tout cela en augmentant les doses. Les femmes que je reçois boivent dès qu’elles rentrent, de manière étalée sur toute la soirée. Elles peuvent boire plusieurs verres en préparant le dîner, se resservir discrètement sans jamais finir leur verre, pour donner l’impression qu’elles n’en boivent qu’un, continuer à boire après avoir couché les enfants…. D’autres cachent des bouteilles ou des flasques dans les placards. Chaque cas est différent mais toutes ces habitudes, ces modalités de fixation, sont des marqueurs de dépendance. Boire beaucoup d’alcool en rentrant du travail, c’est déjà une consommation qui se fixe. Mais on ne devient pas dépendant en un claquement de doigts : il faut une conjoncture de facteurs de risque. Le développement personnel, les facteurs génétiques, environnementaux ou encore cérébraux doivent tous être déséquilibrés pour qu’il y ait un début d’addiction.

Comment réagir lorsque l’on a le sentiment de développer une addiction ?
Pour réduire les risques, il faut s’organiser. Si notre consommation devient problématique, on peut tout à fait adopter, seule, des stratégies de réduction des risques. L’idée est d’organiser son emploi du temps de façon à se protéger. Cela peut être éviter la solitude, faire du sport ou toute autre activité de loisirs. L’essentiel est de mettre en place des stratégies gratifiantes et anxiolytiques, comme peut l’être l’alcool. Il est aussi important de préparer ses soirées quand on sort : prévoir des boissons non-alcoolisées pour ne pas enchaîner les verres, ou même manger pour ne pas boire machinalement. Évaluer sa propre consommation permet aussi de réfléchir à son rapport à l’alcool. On peut s’appuyer sur les recommandations de Santé Publique France – 2 verres par jour et 2 jours par semaine sans alcool – pour s’auto-sensibiliser et éventuellement prendre conscience de sa surconsommation. Des questionnaires ont aussi été conçus pour s’autoévaluer, comme le test Face, pour «Fast alcohol consumption evaluation», qui permet le repérage précoce d’un comportement addictif. Mais, si le risque est plus élevé, le premier interlocuteur est son médecin traitant, avec lequel on peut commencer une prise en charge. Celles que le milieu médical effraie peuvent aussi se tourner vers des associations, comme celles d’anciens consommateurs.

(1) L’Alcoolisme au féminin, de Laurent Karila, éditions Leduc, 224 pages, 17€.

Initialement publié le 2 mars 2020, cet article a fait l’objet d’une mise à jour.

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